Dépendance aux Plaisirs : DOPAMINE
d'après le New York Times , Mercredi 6 Mars 2002
Bourse, Sport, Drogue :
même dépendance
Les placements exubérants à la Bourse, le jeu compulsif, la
passion pour les événements sportifs et la consommation de drogues ont dénominateur
commun, selon les spécialistes de la neuroscience.
De tels comportements, soutiennent-ils, dépendent tous d'un même
circuit cérébral qui a évolué au cours des âges pour permettre aux animaux de
reconnaître les récompenses essentielles à leur survie, comme la nourriture et
l'activité sexuelle.
Les chercheurs ont découvert que le cerveau humain utilise ces mêmes
circuits pour se réjouir d'une variété de récompenses moins fondamentales comme le
succès à la bourse ou un jeu particulièrement spectaculaire comme le base-ball ou le
hockey.
Et à la grande surprise de bien des gens, ils ont aussi découvert que
les systèmes cérébraux qui détectent et évaluent de telles « récompenses »
fonctionnent généralement à la dopamine,
au niveau subconscient, ce qui donne des pistes pour mieux comprendre les
mécanismes de dépendance aux gains financiers, au jeu ou à la drogue.
L'inconscient qui décide
En navigant dans le monde et en décidant ce qui constitue ou non une
récompense, les humains seraient la plupart du temps plus près des zombies que d'un
état conscient. Ces résultats, ralliant de nombreux neuroscientifiques, contredisent la
thèse voulant que les humains prennent des décisions conscientes au sujet de ce qu'ils
veulent et des moyens de l'obtenir.
Les psychologues ont étudié l'apprentissage du traitement
subconscient de l'information et ils ont commencé à localiser les régions du cerveau
qui en seraient responsables, explique le Dr Gregory Berns, psychiatre à
la faculté de médecine de l'Université Emory, à Atlanta. Et on commence à comprendre
les liens entre ces différents circuits. « Je crois que la plupart des décisions sont
prises de manière subconsciente, avec plusieurs degrés de conscience, dit le Dr Berns.
Par exemple, je suis vaguement conscient de mon itinéraire au travail ce matin. L'état
de conscience semble être réservé pour des choses plus importantes. »
Le Dr P. Read Montague, spécialiste en neuroscience
au Collège médical Baylor, à Houston, estime que cette notion de
« pilote automatique » chez les humains soulève deux questions : comment le cerveau
détermine-t-il les moments où le niveau de conscience doit être relevé, et comment
l'évolution a-t-elle créé un cerveau capable de telles distinctions ?
Les expériences sur les animaux et les humains semblent démontrer que
le cerveau a évolué de manière à pouvoir se former, dès l'enfance, en fonction de ses
contacts avec le monde extérieur. À mesure que les enfants grandissent, leur cerveau
construit des modèles internes de tout ce qu'ils rencontrent et apprend graduellement à
identifier les objets et à prédire leur mouvement temporel et spatial.
Quand un nouveau renseignement arrive du monde extérieur, le cerveau
le compare automatiquement à sa banque de données accumulées. Si tout concorde - comme
si vous prenez toujours le même chemin pour aller au travail - les événements, les
objets et le passage du temps peuvent demeurer au niveau du subconscient.
Mais si une surprise survient - un arrêt pour un feu rouge, par
exemple - la discordance entre ce qui est attendu et ce qui se produit un nouvel état de
conscience dans le cerveau. Un circuit cérébral est activé et, puisant dans les blocs
de mémoire d'expériences passées, une décision est prise : freiner, donner un coup de
volant ou continuer. Il faut parfois attendre une seconde ou deux, après que les pieds et
les mains ont exécuté le mouvement, pour se rendre compte qu'une décision plus ou moins
consciente a été prise.
Le Dr Montague estime que 90% des activités quotidiennes des humains
sont l'apanage de ce genre d'automatisme, par ce système inconscient dont l'évolution a
aidé les créatures à survivre.
Dopamine et récompenses
Les deux
circuits les plus étudiés qui travaillent au niveau subconscient sont ceux qui
permettent aux animaux et aux humains d'évaluer les récompenses. Les deux mettent en
cause un produit chimique appelé dopamine.
Le premier
circuit, situé dans la région centrale du cerveau, aide les animaux et les
humains à évaluer instantanément les récompenses ou l'absence de récompense. Ce
circuit a été décrit de manière détaillée il y a plusieurs années par le Dr Wolfram
Schultz, spécialiste de la neuroscience à l'Université Cambridge, en Angleterre. Le Dr
Schultz a découvert que les neurones de dopamine s'activaient avec force quand
un singe recevait, par exemple, plus de jus de pomme (sa récompense) que prévu. Quand le
singe recevait la dose de jus attendue en fonction des expériences passées, les neurones
de dopamine restaient inactifs. Et quand le singe s'attendait au jus, mais n'en recevait
pas, les neurones de dopamine diminuaient leur niveau d'activité, comme pour signaler une
absence de récompense.
Les scientifiques croient que le système de dopamine du cerveau moyen
fait constamment des prédictions en matière d'attente de récompense. L'apprentissage se
produit quand un imprévu survient, et que l'activité des neurones de dopamine augmente
ou diminue. Quand il n'y a pas d'imprévu, le système de dopamine reste calme.
Chez les humains, les signaux de dopamine sont aussi transmis à une
région supérieure du cerveau - le cortex frontal - pour un traitement complexe, explique
le Dr Jonathan Cullen, neuroscientifique à l'Université Princeton, qui
étudie le cortex cingulaire
- cingulate - antérieur, situé à l'arrière du front. Cette partie du
cerveau a plusieurs fonctions, dit-il, y compris la tâche de déceler les erreurs et les
conflits dans la transmission et le traitement automatique de renseignements.
Des expériences d'imagerie cérébrale commencent à démontrer qu'au
moment où une personne reçoit une récompense inattendue, une quantité accrue de
dopamine atteint le cortex cingulaire antérieur. Quand une personne espère une
récompense et ne la reçoit pas, moins de dopamine atteint le cortex cingulaire
antérieur. Et quand la récompense correspond à l'attente, le cingulaire antérieur
reste inerte.
Systèmes de Dopamine vulnérables
Des fluctuations dans les niveaux de dopamine incitent les humains
à faire des gestes sans en être conscients. Les scientifiques ont découvert que pour
augmenter le niveau d'activité des neurones de dopamine, les gens font toutes sortes de
choses. Plusieurs études ont été publiées l'an dernier sur les liens entre les
récompenses monétaires et la dopamine. L'argent est une abstraction, mais pour le
cerveau, il agit comme la cocaïne, la nourriture, l'activité sexuelle et tout autre
facteur de récompense, dit le Dr Hans Breiter, spécialiste de la
neuroscience, à l'Université Harvard. L'humain en a grand besoin.
Certaines personnes semblent avoir, dès la naissance, un système de
dopamine vulnérable qui peut être détourné par les récompenses sociales. Par exemple,
les circuits de dopamine sont activés par la cocaïne ; les gens en deviennent
dépendants quand leurs systèmes de récompense sont détournés par la drogue, dit le Dr
Montague.
Gagner au jeu peut aussi provoquer un détournement du système de
dopamine, dit le Dr Berns. Plusieurs personnes se rendent à un casino, perdent de
l'argent et n'ont pas le goût d'y revenir. Mais les joueurs compulsifs semblent souffrir
de systèmes de dopamine vulnérables, dit-il. À leur premier gain, ils ressentent une
bouffée énorme de dopamine qui s'encastre dans leur mémoire. Ils continuent à jouer et
l'occasionnelle bouffée de dopamine neutralise leur conscience de perdre inévitablement
de l'argent.
D'autres expériences démontrent que les circuits de récompense sont
activés quand des jeunes regardent des photos de belles femmes, et que ces circuits sont
défectueux chez les femmes qui souffrent de désordres alimentaires telle la boulimie.
La Bourse constitue un domaine prometteur pour l'étude des circuits de
récompense et leur influence sur le comportement humain, dit le Dr Montague. Par exemple,
l'an dernier, quand la Réserve fédérale américaine a diminué de manière inattendue
les taux d'intérêt, à deux reprises, les marchés boursiers ont connu une hausse. Quand
la Fed a diminué les taux d'intérêt à d'autres occasions et que les investisseurs s'y
attendaient, le marché n'a pas réagi.
Les économistes et les neuroscientifiques utilisent les mêmes
équations mathématiques pour modéliser les comportements des marchés et le
comportement de la dopamine, dit le Dr Montague. La neuroscience pourrait ainsi offrir un
nouvel ensemble d'outils à ceux et celles qui cherchent à comprendre la prise de
décision économique.