2-La Personne
Neurosciences du Comportement (09)
notes 9: Vieillissement extraits (pages)
L'Oxygène
Oxydo-réduction des lipides
cellulaires
L'Oxygène et la Vie
Le Temps
L'Usure du Corps
L'Hibernation et les Antioxydants
Temps biologique et Évolution
Vieillissement Biologique et
Psychologique
L'Éducation
On a cru jusqu'à une époque récente que les organismes
élémentaires tels que les bactéries et les êtres unicellulaires en général étaient
en quelque sorte immortels et que leur division suffisait à leur fournir une nouvelle
jeunesse.
Carrel a fait vivre, apparemment, des cultures de tissu cardiaque
d'embryon de poulet pendant une période considérablement plus longue que celle qu'aurait
vécue le poulet qui l'aurait possédée. Cependant, il semble que Carrel à chaque
renouvellement de liquide nourricier introduisait sans le savoir de nouvelles cellules
dans sa culture. Ainsi, en réalité, les cellules en culture ne vivent pas plus longtemps
que l'animal auquel elles appartiennent. Leur division ne se réalise qu'un nombre de fois
limité et cela quel que soit le milieu.
Actuellement (1970), la théorie qui paraît rassembler le plus
d'adeptes est celle d'Orgel. Ce biologiste anglais pense que le vieillissement est le
résultat d'erreurs qui s'accumuleraient avec le temps dans le mécanisme de production
des protéines. Lorsque ces erreurs portent sur des protéines enzymatiques, sachant le
rôle fondamental des enzymes dans le mécanisme métabolique et l'édification même des
tissus vivants, on imagine les conséquences désastreuses que peuvent entraîner
pareilles erreurs.
Cependant, la démonstration de cette hypothèse n'a pas encore été
apportée et il n'est pas évident que le cytoplasme des cellules vieillies contienne plus
de protéines anormales que celui des cellules jeunes. (157)
L'Oxygène
Nous (Laborit, 1964) (1,
2) avons été frappés depuis de
nombreuses années par le fait que l'oxygène, qui ne semble pas avoir
été présent sous sa forme moléculaire à l'origine de la vie sur la terre,
était un véritable toxique pour les processus vivants. L'élévation de la
pression partielle d'oxygène dans l'atmosphère aboutit à des convulsions et des
lésions pulmonaires graves sur l'organisme des mammifères
Rappelons que l'atome d'oxygène sur son orbite périphérique, qui
doit contenir huit électrons appareillés pour être pleine, n'en contient que six, dont
deux électrons possédant un spin de même sens et appelés "célibataires". La
molécule d'O2 possède aussi deux électrons célibataires. La réduction de
cette molécule se fera progressivement par appairage d'un électron célibataire puis de
l'autre, donnant à chaque étape des formes "radicalaires libres" (radicaux
libres) avant de fournir de l'eau oxygénée H2O2
(peroxyde) puis de l'eau H2O. Or, ces radicaux libres possèdent un fort
pouvoir oxydant qui se fera sentir avant tout sur les lipides en donnant naissance à des
lipoperoxydes. Un processus identique suit l'exposition aux radiations ionisantes
(Rebecca Gershmann, 1954) (3) et
(D. Harman, 1956) (4)
Or, quand la vie se réalise en l'absence d'oxygène, en anaérobiose,
elle est orientée vers les réductions, la croissance, la multiplication. La cellule
cancéreuse, dont les processus respiratoires sont réduits, en est un exemple.
Au contraire, les processus oxydatifs sont nécessaires au
développement de l'autonomie motrice et à l'évolution, du fait de la forte synthèse
d'ATP qu'ils autorisent. Mais aux processus oxydatifs nous paraissent également liés le
vieillissement et la mort. (159)
Oxydo-réduction des lipides
cellulaires
Nous venons de signaler que les constituants lipidiques de la cellule
sont particulièrement sensibles à l'action de l'oxygène et des produits intermédiaires
de sa réduction. Or, les lipides sont spécialement abondants au niveau des structures
membranaires de la cellule, aussi bien que de celles des différents organites
intracellulaires (mitochondries, réticulum endoplasmique, lysosomes, noyau). Les lipides
sont orientés dans ces membranes en couches de structuration assez précise. De plus,
l'orientation spatiale de ces longues molécules linéaires d'acides gras dépend de
l'état réduit ou oxydé des liaisons entre différents atomes de carbone, les coudures
apparaissant au niveau des doubles liaisons. On peut en déduire que leur oxydation ne se
limite pas à la perte d'une molécule d'hydrogène mais s'accompagne d'un remaniement
spatial de la molécule. Si celle-ci est engagée dans l'architecture membranaire, on peut
en déduire que fort probablement la perméabilité de la membrane en sera plus ou moins
profondément perturbée. Les échanges transmembranaires également. Les réducteurs
puissants s'opposent aux dégâts résultant de l'action des radiations ionisantes et de
l'oxygène en pression, ainsi qu'au gonflement (swelling) des mitochondries.
La paroi des lysosomes, ces "sacs suicidaires", sera
elle-même rendue perméable. Les enzymes protéolytiques qu'ils contiennent seront
libérés dans le cytoplasme et l'on peut imaginer, l'hypothèse en a été d'ailleurs
récemment formulée, que ces enzymes sont capables de provoquer des lésions génétiques
qui pourraient être alors à l'origine des erreurs invoquées par Orgel dans la synthèse
protéique comme base essentielle du vieillissement, ou même des cancers. (160)
L'Oxygène et la Vie
En résumé, cela signifie qu'avec l'accroissement des processus
oxydatifs, les espèces ont conquis un moyen de se protéger du milieu en accroissant leur
autonomie motrice par rapport à lui. Mais ce faisant elles ont attenté de plus en plus
à leurs structures, qu'elles ont protégées dans l'immédiat mais détruites à
retardement.
L'oxygène, malgré sa nocivité, paraît donc être une solution
perfectionnée pour permettre à la vie d'agir sur l'environnement au lieu de se soumettre
à ses exigences. Et nous retrouvons une distinction entre la vie et l'indépendance
motrice par rapport à l'environnement. C'est un des aspects théoriques qui a servi de
base à l'hibernation artificielle (5).
On arrive en effet à ce dilemme qu'une forme de vie perfectionnée comme celle des
mammifères a besoin des processus oxydatifs et de l'oxygège moléculaire pour agir
efficacement sur l'environnement, mais que ces processus sont sans doute à l'origine du
vieillissement et de la mort. L'éternité et la soumission quasi totale au milieu, ou
l'indépendance motrice et la mort. (Du
Soleil à l'Homme).
Le Temps (161)
Par ailleurs, si nous n'avions pas d'horloges, l'alternance des jours
et des nuits découperait notre temps. Mais l'appréciation subjective du temps est
quelque chose d'autre et une journée paraît longue ou courte suivant l'activité de nos
processus métaboliques. Il s'agit là du temps physiologique.
Quand le métabolisme est actif ou activé, que la consommation
d'O2 est élevée, que les processus enzymatiques sont plus rapides, le temps
paraît plus long. Inversement, quand le métabolisme est ralenti, le temps paraît plus
court. Le temps paraît long à l'enfant, court au vieillard. Il paraît long sous
l'action des excitants du système nerveux central et du métabolisme, court sous l'action
des dépresseurs comme les phénothiazines et plus encore si la température centrale a
été abaissée par hypothermie provoquée.
Or le temps physiologique, malgré sa subjectivité liée à l'état
d'excitation variable de nos molécules organiques, doit présenter certains rapports avec
le temps des horloges.
L'Usure du Corps (162)
Tout se passe comme si chacun de nous partait à la naissance
avec sa ration de vie qu'on peut dévorer ou au contraire faire durer en la grignotant.
Mais cela ne correspond nullement avec ce que nous savons de la vie, mais plutôt avec ce
que nous connaissons des machines qui s'usent et dont le rendement diminue avec l'âge.
Or, l'usure d'un organisme vivant est assez incompréhensible quand on sait avec quelle
rapidité, quelle activité, le "turnover" moléculaire (ie. le remplacement
continuel des pièces de la machinerie métabolique) est susceptible de s'effectuer. Même
les cellules nerveuses, si fragiles et si stables, sont en perpétuelle rénovation
moléculaire.
D'ailleurs, une machine usée consomme plus d'énergie pour un
rendement moindre, alors que l'organisme vieilli a un rendement affaibli mais une
consommation d'énergie également réduite.
Nous retrouvons ainsi la notion déjà développée que ce sont sans
doute les échanges entre les structures vivantes et le milieu extracellulaire qui sont
ralentis, phénomène qui peut raisonnablement être attribué à une perturbation de la
perméabilité membranaire. Nous retrouvons ainsi le rôle des oxydations des membranes
membranaires. (162)
L'Hibernation et les Antioxydants
(163)
Si cette hypothèse de perméabilité membranaire modifiée (6) est valable, plus les processus
oxydatifs sont élevés, plus le temps subjectif paraît long, mais plus la vie comptée
à l'horloge sera courte. On peut même dire que l'adulte et le vieillard vieillissent
beaucoup moins vite que l'enfant et l'adolescent.
En diminuant l'intensité des processus oxydatifs, au contraire, le
temps subjectif paraîtra plus court, mais la vie comptée à l'horloge deviendra plus
longue. Comme il ne peut être question d'obtenir ce résultat en déstructurant les
membranes, ce qui ne ferait que réaliser un vieillissement précoce, il faut donc:
soit réaliser une imperméabilisation temporaire des membranes, ce que font d'ailleurs
les neuroplégiques utilisés au cours de l'hibernation
artificielle, soit agir en les ralentissant sur les processus oxydatifs directement par le
froid. Cela sera peut-être possible un jour avec des hibernations prolongées.
En ce qui concerne le vieillissement, et dans le contexte de notre
hypothèse, si l'on veut conserver une intensité élevée des processus oxydatifs, une
"vie intense", il paraît nécessaire de compenser l'oxydation rapide des
lipides membranaires qui en est la conséquence, par une réduction compensatrice ou par
leur protection à l'égard des oxydations. D'où l'emploi des antioxydants
(7)
et des réducteurs. La vitamine E est un exemple des antioxydants
physiologiques. Les molécules porteurs de groupes SH sont l'exemple des agents
réducteurs pouvant être envisagés du point de vue thérapeutique.
Il ne semble pas illogique de penser que le vieillissement et la mort
sont des imperfections non définitives, non implacables, de l'évolution. Conséquence
actuellement inévitable des processus oxydatifs, mais conséquence qui devrait un jour ou
l'autre pouvoir être évitée ou du moins retardée de façon substantielle.
Temps biologique et Évolution (163)
L'évolution est un autre aspect du temps biologique et l'on peut se
demander si la prolongation de la vie d'un type humain aussi fruste dans son comportement
que celui de l'Homme moderne peut être utile pour l'espèce. Elle ne peut qu'en diminuer
les chances de mutations, mais cette mutation n'est sans doute pas souhaitable sur le plan
biologique.
C'est vraisemblablement sur le plan social et du comportement,
c'est-à-dire au niveau d'organisation le plus complexe, que la mutation peut être
envisagée. Or il n'est pas interdit de penser que ce soit justement la durée
considérablement augmentée de la vie et de l'expérience individuelle, dès lors
qu'elles ne seront plus sclérosées par la fixité des concepts et des comportements
individuels ou de groupes, qui permettront cette mutation.
Vivre cent ou cent cinquante ans comme un fossile n'est sans doute pas
un objectif très attrayant, mais vivre le même temps dans un perpétuel renouvellement,
un perpétuel enrichissement de nos structures mentales, sera vraisemblablement à peine
suffisant pour exploiter la richesse de nos zones corticales associatives dont l'humanité
tout entière pourrait profiter.
Vieillissement Biologique
et Psychologique (164)
On considère généralement que l'âge adulte se caractérise par
l'arrêt de la croissance. On ne peut dire par le début du vieillissement car celui-ci
commence dès l'apparition sans doute des processus oxydatifs et le seul fait d'oxyder,
pour nous, fait vieillir. Mais les processus fermentaires de l'embryon, qui sont sa
manière primitive d'oxyder et bien que n'aboutissant pas encore à la formation de
radicaux libres, ne sont-ils pas déjà le début du vieillissement? Dans ce cas, vivre et
vieillir ne seraient-ils pas synonymes?
Lorsque les cartilages de conjugaison ont disparu, que la croissance
est terminée, on peut considérer que l'âge adulte est atteint. À partir de ce moment,
l'organisme maintient plus ou moins bien, et de moins en moins bien, sa structure, grâce
au "turnover" incessant de ses molécules, mais il ne construit plus de nouveaux
tissus. Il s'achemine doucement vers la mort par l'oxydation progressive de ses membranes,
la diminution de leur perméabilité et des échanges membranaires.
Si l'âge adulte peut être considéré biologiquement comme le vrai
début de la mort, c'est encore plus vrai psychologiquement. Le cerveau vierge de l'enfant
lui permet, par une synthèse de molécules protéiques ayant lieu dans ses neurones et sa
névroglie, de mettre en réserve son expérience, de la mémoriser. Mais ces nouvelles
structures moléculaires ont une incidence sur les circuits neuronaux qui sont facilités
pour certaines variations analogiques du milieu extérieur, ce qui constitue la base des
automatismes acquis. Le langage fournit un support abstrait à ces automatismes, qui
fonctionnent alors sur des concepts. L'adulte est toujours capable des mêmes synthèses,
donc de mémoriser, mais les cadres étroits de ses automatismes acquis dans l'enfance et
l'adolescence, l'empêchent d'être attentif à ce qui n'est pas compris en eux. Il ne
peut plus mémoriser que ce qu'il attend du monde. Il engrange, mais ne découvre pas.
L'enfant est un explorateur, l'adulte un villageois qui interdit à l'enfant le plus
souvent de sortir de son village.
L'Éducation (165)
La pédagogie est faite par des adultes fixés dans leurs structures
mentales qu'ils imposent aux enfants. La transmission, au-dessus des générations, des
expériences humaines, a permis en partie l'évolution technique, mais elle a aussi le
désavantage de fournir une structure mentale généralement dépassée par les variations
de l'environnement.
La première difficulté à résoudre consiste à transmettre à
l'enfant une expérience, en évitant de la présenter comme vérité définitive. Elle
consiste aussi à conserver la fraîcheur de l'imagination créatrice, à enseigner la
contestation des faits acquis et la recherche de problèmes à résoudre, c'est-à-dire
l'insatisfaction intellectuelle.
L'âge adulte doit être redouté par les adultes. On peut leur
souhaiter de rester comme des enfants. Pour cela ils doivent, autant que possible,
utiliser la partie antérieure de leur lobe orbito-frontal. Ils conserveront ainsi une
perpétuelle jeunesse, puisque ayant terminé leur croissance staturale, ils continueront
indéfiniment leur croissance structurale.
1* H. Laborit (1964) : "Rôle probable du shunt
de l'hexose-monophosphate dans la protection contre la toxicité de l'oxygène, les
radiations ionisantes et le vieillissement".La Presse médicale, 72, 8:
441-444
2* H. Laborit, J. Drouet, J. Gérard, J.M. Jouany et C. Narvaes
(1960) : "Odd electron: structures in the concept of metabolic
resuscitation. Therapeutic introduction in neuropharmacology and psychopharmacology".
Intern Record of Medecine, 173, 6: 331-364
3* Gershman R., Gilbert D.L., Nye S.W. et Fenn W.D. :
"Oxygen poisonning and X irradiation. A mechanism in common." Science,
1954, 119: 623-626
4* D. Harman (1956) : "Aging: A theory based on free
Radical and Radiation chemistry". J.Geront, 11, 298-300
5* H. Laborit (1954) "Résistance et
Soumission en Physio-Biologie. L'Hibernation artificielle", Masson,1954
6* H. Laborit (1955) "Opinions biologiques et
thérapeutiques sur les processus de sénescence" Vè Congrès
Géront., Turin, juin 1955: 27-29