2-La Personne
Neurosciences du Comportement (08)
notes 8: Notion de Justice extraits (pages)
La justice juge-t-elle
de l'action ou de l'état de fait?
La Justice "tout court"
La Justice Sociale
Déterminisme et éducation
Biologie de l'inégalité sociale
La matrice biologique
L'engrammation sociale
Le capitalisme
Mais, qu'est-ce que cela peut être que la justice?
Mot terrible et mot à tiroirs où se condense toute l'injustice
apparente de la création.
Balance, mais pour peser quoi?
La justice juge-t-elle de l'action ou de l'état de fait? (144)
La Justice "tout court"
Si elle juge de l'action, c'est par
rapport à un code dit moral, ou à des lois. Morale et lois valables pour une société,
pas pour une autre, pour une époque et pas pour la précédente ou la suivante. Morales
et lois valables pour un homme qui serait libre, mais qui ne l'est pas plus quand il leur
obéit (soit-disant librement) que lorsqu'il leur désobéit (librement aussi), ce
pourquoi on le juge. L'Homme est donc libre parce qu'on le juge.
Mais s'il n'était pas libre ? Cette justice-là descendrait aussitôt
au rang de protection d'un groupe social, d'un certain type de société. Si la
propriété n'existait pas, le vol n'existerait pas non plus.
Que la propriété privée soit une façon de réaliser des rapports sociaux, c'est une
chose. Mais décider, à partir de là, qu'il existe des valeurs absolues, dites morales,
propres à l'Homme, et que cet Homme doit défendre pour rester "humain" n'est
pas une évidence.
La notion de "territoire" existe dans la majorité des
espèces animales. N'est-ce pas un sentiment inné de posséder pour soi et sa descendance
un coin de cette terre qui nous nourrit ? Et la possession d'un territoire n'est-elle pas
à l'origine de toutes les propriétés ?
Nous sommes encore loin de pouvoir supprimer la propriété privée.
Peut-être après tout n'est-ce même pas un but à atteindre, en dehors de celle des
moyens de production. Mais le but à atteindre serait pour le moins de ne pas camoufler ce
désir de posséder sous les termes d'éthique ou de morale, et de ne pas cacher cet
instinct frustre sous des mots vagues et trompeurs. Le code civil, par rapport à ces
morales à sens unique, défend, lui au moins, la structure d'une société d'un certain
type, d'une certaine époque, et son moyen d'expression est la police
La justice, comme cela, c'est la justice tout court. Elle veille au
maintien de l'ordre social, de cet ordre basé sur sur la notion de propriété privée
des objets et des êtres.
La Justice Sociale (146)
Mais il existe aussi une justice dite "sociale" et
nous luttons tous pour plus de justice sociale. C'est une motivation essentielle et facile
pour tous ceux qui n'ont pas besoin de plus de justice sociale parce qu'elle les a déjà
comblés. Et comme c'est la motivation essentielle aussi de ceux pour qui la justice
sociale a été injuste, voilà enfin un bon terrain d'entente entre les justes et ceux
qui ont à souffrir de la justice, de cette justice-là du moins.
Mais en quoi consiste au juste l'injustice sociale ? Elle consiste
précisément dans le fait que sans avoir rien fait pour cela, par le seul hasard de sa
naissance, un homme peut naître favorisé ou non par la propriété privée, naître ou
non dans une certaine classe sociale, participer ou non à la culture et à la
connaissance.
L'homme qui est libre, ne l'est pourtant pas de sa naissance.
L'injustice n'existe ainsi qu'en fonction du concept de liberté. Ce qui révolte c'est le
déterminisme social pour l'homme d'une civilisation qui a toujours cru à la liberté
sans savoir quoi mettre dans ce mot. Les structures sociales ont assuré la survie du
déterminisme social pendant des siècles grâce à la croyance fataliste du déterminisme
de la naissance; la conscience qu'en a l'homme n'est que récente.
La révolution bourgeoise (européenne) fut ainsi basée sur cette
notion de possibilité pour quiconque de se libérer du déterminisme de sa naissance par
ses mérites et de s'élever jusqu'à une classe privilégiée par le sort et l'esprit.
Mais, dans cette révolution, personne n'a pensé ouvertement à supprimer d'abord les
classes, comme si cette suppression devait supprimer la liberté individuelle d'en
changer. S'il n'y avait plus de classe sociale, où serait le mérite d'appartenir à la
classe bourgeoise ? Cet honneur doit se gagner. Puis Marx dit à peu près que la liberté
d'échapper à sa classe n'existait pas, que c'était discutable et non méritoire de
détenir la propriété privée des moyens de production.
Aujourd'hui plusieurs, partant d'un excellent sentiment, sont contre
l'injustice sociale. Celui qui ne se sent pas malheureux (pour l'être il faut désirer
autre chose que ce que l'on a), qui se trouve honorable et respecté, est d'autant heureux
de cet état de choses qu'il le distingue de ceux qui n'ont
pas ces avantages.
Il est facile d'être pour plus de justice sociale
quand on ne souffre pas de l'injustice que lorsqu'on en souffre.
Dans le premier cas cela donne bonne conscience à peu de frais, dans le second cela
nécessite beaucoup d'énergie pour transformer un monde qui ne désire pas se
transformer au-delà des discours philanthropiques.
Déterminisme et éducation (149)
En parlant du déterminisme de la naissance,
nous avons indiqué qu'il s'agissait du déterminisme tout court puisque ce
déterminisme-là commande à lui seul la matrice biologique et l'engrammation à partir
de la niche environnementale. Si bien que désirer plus de justice sociale ne peut se
comprendre que si l'on croit au déterminisme intransigeant des destinées humaines. Mais
alors, en quoi consiste-t-elle ?
Nous, Hommes, qui tous avons dépassé le stade évolutif biologique
des préhominiens, commençons nos courtes vies individuelles avec un bagage génétique
qu'il n'est pas encore possible de modifier. Pour un temps encore l'injustice génétique
subsistera et nous avons vu qu'il n'est sans doute pas souhaitable de la remplacer par
l'uniformité. Si un jour nous devenons capables de modifier ce capital génétique, c'est
une solution diversifiée que nous devrons adopter. Par contre, ce qui pourrait être
changé dès aujourd'hui, c'est l'engrammation de la matrice, celle qui conduit à la
mémoire limbique, aux automatismes, aux jugements de valeur. C'est en réalité l'acquis
culturel, l'héritage spécifique qui appartient à tous qui devrait pouvoir être
dispensé à chaque enfant qui vient au monde. Mais comme cet acquis culturel n'est pas
seulement l'héritage direct d'une société dans son ensemble (même si cet apport est
largement réparti) et qu'il est d'abord un héritage indirect qui passe par le canal
étroit du groupe familial, lequel le marque de ses préjugés et de ses automatismes de
classes, on conçoit toute la complexité du problème.
Même si l'on suppose qu'un certain niveau de bien-être matériel peut
être atteint dans certaines régions tandis qu'il est moins réparti ailleurs, la
sclérose intellectuelle qui gouverne les comportements des classes favorisées ne le
cède en rien à celle des classes défavorisées. La solution du problème de l'injustice
sociale ne consiste pas à faire le plus possible de techniciens instruits capables de
trouver des "débouchés" honorables dans une société technicisée, mais elle
consiste essentiellement à faire de tous les individus des êtres pensants, non bloqués
par des automatismes sociaux à siège paléocéphalique. Il faut éviter surtout
d'en faire un troupeau bien nourri, bien pensant, c'est-à-dire ne pensant plus du tout,
pas plus qu'un troupeau révolté, contestant beaucoup plus pour exprimer ses pulsions
fondamentales sous la forme d'idéologies cartésiennes que pour apporter des solutions
neuves aux problèmes existants.(150)
Une éducation d'un nouveau genre pourrait être étendue dès la
naissance à l'ensemble des individus pour fournir surtout les outils nécessaires à la
structuration harmonieuse des systèmes nerveux enfantins, une éducation qui n'étouffera
pas le caractère fondamental de l'espèce, l'imagination. Et comment y parvenir si l'on
ne leur montre pas ce qui appartient, dans leur comportement, à l'activité de leur
cerveau préhominien et ce qui, au contraire, en fait essentiellement des petits d'Homme?
L'injustice sociale ne réside pas seulement dans une disparité
matérielle. On peut se demander si les couches sociales dites favorisées ne sont pas
encore plus à plaindre que celles qui ne le sont pas. La misère peut ne pas être
dégradante, la richesse l'est presque toujours. L'esclave peut conserver une certaine
noblesse, alors que la réussite sociale dans une société mercantile n'exprime le plus
souvent que l'aptitude à exploiter ses semblables en se conformant aux règles que cette
société a établies pour sa propre sécurité.
Biologie de l'inégalité sociale (152)
Puisqu'il existe une inégalité sociale, sa signification peut être précisée. La matrice biologique a déjà été souvent distinguée de son engrammation dans le domaine de la biologie. Leur seule différence est leur niveau d'organisation: niveau moléculaire pour la matrice et niveau social pour l'engrammation.
La matrice biologique (153)
Il est possible d'inscrire dans une courbe en cloche (Gauss) une valeur
biologique quelconque ou des individus d'une population. En ce qui concerne la matrice
biologique on constate déjà des inégalités, mais l'origine génétique de celles-ci
n'est pas toujours la seule en cause. Bien des anomalies de cette matrice apparaissant
plus ou moins précocement au cours de la vie de l'individu qu'elle supporte résultent le
plus souvent du milieu social où elle a pris naissance. En cela ces anomalies, cette
inégalité, peuvent être corrigées par la transformation du milieu social.
L'inégalité génétique, elle, subsistera encore longtemps.
Mais la notion qui nous paraît essentielle n'est pas là.
Si nous prenons le "mode" (valeur de l'observation de fréquence maximale) comme
critère sur lequel nous désirerions "planifier" l'ensemble de la population,
il est certain que ce ne serait pas un objectif favorable à l'évolution
Ne serait-ce que sur le plan restreint de la génétique et à supposer
que nous en devenions un jour capables, ce n'est pas sur le mode qu'il serait souhaitable
de planifier la matrice biologique mais bien sur les mieux doués, sur les plus aptes, les
moins nombreux. Mais, alors, on risque de retomber dans les jugements de valeur car rien
ne nous permet d'affirmer que les aptes, les plus efficaces à une époque donnée, le
resteront par la suite dans un monde en évolution.On risque de sélectionner des
critères d'efficacité qui s'avéreront rapidement dépassés pour devenir même inutiles
ou nuisibles. À l'époque secondaire, qui aurait pu dire au milieu du règne dominateur
des grands sauriens, l'extraordinaire réussite future de ces êtres inadaptés
qu'étaient sans doute les premiers mammifères ?
L'engrammation sociale (154)
En ce qui concerne l'engrammation, par contre, si intimement liée au
milieu social, on peut espérer donner à chaque enfant qui naît les mêmes chances,
c'est-à-dire une niche environnementale ne lui interdisant pas d'évoluer. Mais
entre le fait de ne pas interdire et celui de favoriser cette évolution, il existe une
différence profonde. Si la réalisation d'un cadre social non prohibitif des
possibilités d'évolution serait déjà un grand pas réalisé vers plus de "justice
sociale", un cadre social capable de favoriser cette évolution, donc de conserver à
l'imagination toutes ses possibilités créatrices, serait bien celui que l'humanité de
demain devrait réaliser pour ses enfants.
Dans l'hypothèse fort peu vraisemblable où les sociétés futures
parviendraient à fournir à chaque matrice biologique individuelle une niche
environnementale analogue, il faut souhaiter que les parois de cette niche soient mobiles
et transparentes, sans quoi ces matrices n'en seraient pas moins des prisonnières dont le
seul moyen d'évasion serait le suicide.
Le capitalisme (155)
Il est peut-être important de signaler que les critères choisis
pour définir la justice ou l'injustice sociale sont, en pays capitalistes, ceux de la
classe dominante, surtout la valeur de la propriété privée. Le prolétariat s'est en
cela soumis à ces critères imposés par une classe qu'il déteste mais qu'il envie à la
fois.
Bien sûr l'instruction fait aussi partie de ces critères, mais elle
est rarement jugée pour elle-même et plutôt pour les avantages matériels qu'elle peut
procurer ou (quand il ne s'agit pas d'avantages matériels) pour la hiérarchie qu'elle
donne dans les possibilités de domination.
Comment une société peut-elle désirer ou même envisager plus de
justice sociale quand la motivation fondamentale des individus est la lutte pour la vie et
le besoin de dominer ? Les doux, les non-agressifs, seront toujours, dans une telle
société, les grands perdants.
Le problème fondamental n'est-il pas de savoir comment on peut éviter que l'Homme soit prisonnier? Pinel a désenchaîné les fous. Les drogues antipsychotiques les rendent souvent aujourd'hui à la vie sociale. Quand les hommes seront-ils désenchaînés de leurs préjugés, de leur groupe, de leur classe, de leur or ? Quand sortiront-ils enfin de la prison de leurs automatismes et de leur langage ?