2-La Personne
Neurosciences du Comportement (07)
notes 7: Notion d'Individu et de Liberté extraits (pages)
"La liberté commence où finit la connaissance" (J. Sauvan)
La matrice biologique
Le milieu social
Liberté
Imagination
La Personne et l'Anarchie
La matrice biologique
(134)
Un individu est constitué d'une matrice biologique variable avec son
espèce et dont les caractères structuraux lui sont donnés à la naissance. Cette
matrice résume tout l'acquis génétique de l'espèce depuis les premières formes
vivantes, toute l'expérience acquise par le phylum au cous de l'évolution.
Mais cette matrice biologique est une feuille blanche où tout dépend
de ce qui s'inscrira sur elle. Les enfants-loups ou les
enfants sauvages montrent que la
matrice biologique humaine séparée de son milieu social est incapable de donner un homme.
Elle est incapable de réinventer seule le langage, de réinventer toute l'expérience
humaine depuis son origine. Elle fut transmise à travers les générations par les
langages.
L'enfant nouveau-né va apprendre des autres hommes cette expérience
accumulée. L'enfant-loup en restera à sa matrice biologique; récupéré par les hommes
entre sept et neuf ans, il ne pourra jamais devenir un homme. Sa matrice biologique, bien
que celle de l'espèce humaine, inutilisée pendant les premières années de sa vie, se
trouvera définitivement atrophiée. Il ne saura profiter de ce temps lié au-dessus des
générations (Korzybski). Ce qui va faire de cette matrice un individu humain, c'est ce
que le monde physique sans doute, mais revu à travers le prisme de l'humanité, et ce que
cette humanité elle-même présente et passée, vont inscrire sur elle.
Nous ne sommes donc bien que les autres en tant qu'individu. Nous
sommes les autres dans notre structure biologique, mélange insondable de tout le
déterminisme génétique depuis les origines. Nous sommes aussi et surtout les
autres dès nos premiers contacts avec le monde environnant.
Le milieu social (135)
Le milieu social dans lequel l'enfant naît est important. Ce que son
système nerveux va "intérioriser", c'est le capital
d'informations sur lequel les associations qu'il pourra réaliser par la
suite pourront travailler. Or, toutes les activités nerveuses qui vont résulter de ces
relations avec son environnement social, iront d'abord peupler son cerveau
reptilien, et son cerveau ancien de mammifère. Elles vont
servir de base à son affectivité. Inscrites dans son système limbique,
devenues inconscientes, elles ont peu de chance d'être remises en cause. Elles
constitueront la base de son comportement, de ses jugements de
valeur, elles constitueront la trame profonde de sa personnalité.
Ce sera parfois par soumission aux automatismes affectifs imposés, parfois
par réaction à ces automatismes, mais toujours de façon inconsciente,
certains optimistes diraient subconsciente.
Liberté (136)
Quel que soit le milieu social
qui voit naître l'enfant et qui entoure les premières années de son existence, ce qui
va organiser cet apprentissage de la vie sociale, ce sont essentiellement les pulsions
fondamentales et spécifiques, celles qui résultent de l'organisation de sa matrice
biologique, de son système nerveux le plus primitif, de tous ses centres
sous-corticaux..
Or, si l'individu peut parfois avoir conscience de son aliénation au
monde de ses semblables, s'il peut souvent souffrir d'un manque de liberté du fait de
l'existence des autres, il n'a pas conscience par contre du fait que ce prétendu manque
de liberté vient en réalité de sa soumission, de même que de la soumission des autres,
aux mécanismes affectifs, c'est-à-dire au fonctionnement de la partie la plus
inconsciente du système nerveux.
Ce qu'on nomme liberté, c'est en fait la possibilité
de se soumettre au déterminisme inconscient de son cerveau préhumain. Cette possibilité
se heurte au déterminisme inconscient du cerveau préhumain des autres, cherchant eux
aussi ce qu'ils croient être leur liberté.
Voilà donc la Personne, cette matrice engrammée par
le bruit des autres, bousculée entre un déterminisme social et le déterminisme
biologique. Elle nomme aliénation le déterminisme social parce qu'il
s'oppose à l'autre, le déterminisme biologique inconscient, celui de sa vie affective.
Mais cette matrice biologique, inconsciente de ses pulsions qui ne
s'expriment pas dans un langage logico-mathématique et ne se révèlent à elle que sous
la forme vaso-motrice et neuro-végétative des émotions, elle souffre de ses
aliénations sociales, sans éprouver celles dont elle est victime dans sa structure
même. En nous rien n'est à nous, rien n'est de nous. Tout est aux autres, tout est les
autres.
Imagination
Tout est aux autres, excepté le
produit de notre imagination.
Ce produit est cependant conditionné par la matrice biologique et l'engrammation
sociale.. Il nous appartient en propre et n'est que la sécrétion d'un ensemble
biologique vivant au sein d'un milieu social. Mais l'imagination, structure nouvelle,
n'aura pas de place dans l'environnement social et sera le plus souvent rejetée par lui.
Même s'il ne le désirait pas de prime abord, celui qui construit un
aspect nouveau, aussi fragmentaire soit-il du monde, va se sentir immédiatement isolé.
Il va se sentir "individu", quand bien même il a parfois conscience de ne
pouvoir se concevoir isolé biologiquement et socialement.
La Personne et l'Anarchie (137)
1* Il y a deux façons de construire
son "moi" face à celui des autres.
L'une le bâtit dès l'enfance avec le
système instinctif (le ça des psychanalystes) et le
système d'interdictions parentales et sociales (le sur-moi des
psychanalystes). Ce système d'interdictions tend à créer des automatismes contrôlant
l'affectivité instinctive, et s'élabore progressivement sous l'emprise des éléments
indispensables à la survie, à la protection du groupe social. C'est l'emprise des
morales, des lois, des préjugés, du sens commun, tout ce qui fait l'honnête homme.
En ce sens, l'honnête homme n'a plus à "choisir" car il ne
pourrait vivre en société sans obéir à ses règlements. Ce qu'il appelle son choix,
c'est la soumission à ces automatismes plutôt qu'à ses pulsions instinctives.
L'instinct prend des formes extrêmement camouflées
qui en font le prince du déguisement, mais l'automatisme d'origine
sociale des comportements autorisés est d'une richesse encore plus grande. Il
s'accompagne d'une description logique du fondement des lois. La société ne se borne pas
à interdire, elle raisonne ses interdits. Elle les rend cohérents, et quand elle ne le
peut vraiment pas elle fait appel aux pulsions instinctives, mais en les
"sublimant". Ce qui est crime dans un cas, devient acte de courage dans l'autre.
2*
Serions-nous réduits à ce moi de la conscience, dans l'ignorance de notre inconscient ?
Serions-nous réduits à nous croire cet individu qui n'existe en réalité que parce que
son affectivité instinctuelle se trouve confrontée à celle des autres, ou aux règles
sans visage des groupes humains ? De même que nous nous sommes libérés de la pesanteur
en connaissant les lois de la gravité, de même pourrons-nous nous comporter en individus
en sachant que nous sommes les autres. Nous obéissons à des lois sociales.s'interposant
entre l'individu et l'espèce. (Laborit: L'Homme
Imaginant)
C'est l'imagination créatrice, dégagée
lentement, et le cortex orbito-frontal spécifique, dégagé de la
domination aliénante du système limbique et du tronc cérébral, qui pourront s'exprimer
indépendamment avec l'autre façon de construire notre "moi".
3*
Une étape évolutive nouvelle pourrait être franchie, car jusqu'ici ce
néocortex structurant s'est trouvé inhibé dans son fonctionnement par les pulsions
instinctuelles et les automatismes sociaux. Il n'a pu rien imaginer qui aurait pu
déplacer un tant soit peu l'ordre existant. Il n'a pu déboucher sur un comportement
original sans immédiatement être assailli par le conformisme élevé au rang de morale
ou d'éthique.
Si le temps arrive où chaque homme, sachant ce qui l'attache à la
matière, connaissant les règles qui commandent à son comportement social, pourra se
rendre indépendant de ces déterminismes, c'est-à-dire les utiliser consciemment pour
les dépasser sans s'y soumettre inconsciemment, en s'y enlisant, si ce temps de
l'imagination créatrice arrive, il est alors possible que nous puissions dire qu'une
mutation dans l'espèce humaine s'est réalisée. (139)
4*
Les groupes sociaux ont tenté jusqu'ici de faire sortir l'individu de
son égoïsme instinctif quand ils ont jugé cette pratique plus efficace que la
contrainte et la coercition, mais sans lui dire pourquoi. Et c'est à cette dualité
indécise à laquelle on assiste aujourd'hui.
D'une part, les sociétés nous
proposent un sacrifice individuel au nom d'un humanisme qu'elles contredisent chaque jour
dans la moindre de leurs décisions et dans leur structure même. Comment l'individu
pourrait-il encore se laisser prendre aux grands sentiments, aux idéaux, quand tout les
nie autour de lui? Quand il assiste à une lutte sans merci pour la domination des
individus, des groupes, des classes sociales, des nations, des races? Et comment
pourrait-il en être autrement tant que subsisteront les lois primitives inscrites
dans la chair préhumaine de son origine animale?
D'autre part, ayant de plus en plus de peine à
convaincre l'individu de sacrifier son égoïsme instinctuel pour le bien d'un ensemble
dont il ne voit les limites, alors qu'il en voit parfaitement les subdivisions, les
classes, ceux qui en profitent et ceux qui en sont les exploités, les sociétés
se tournent alors vers la coercition en invoquant la volonté du plus grand nombre. Or, le
plus grand nombre est entièrement automatisé au profit de la conservation de ladite
société, ici ou là. (140)
5*
Existe-t-il un autre moyen d'accélérer la mutation humaine que de
diffuser la connaissance du déterminisme biologique de nos comportements
?
Aliéner l'égoïsme instinctif de l'individu à l'égoïsme aussi
instinctif de groupe ou de classe représente en principe un progrès puisqu'il
répond à l'appel d'un plus grand ensemble. Il est vrai que l'action de l'homme n'est
jamais mieux déclenchée que par ses motivations instinctives les plus primitives,
instinct de domination, racial, de propriété et de possession, de survie, de bien-être.
Mais en mobilisant tout ce capital inconscient accumulé au cours de la vie, on paralyse
le mécanisme qui fait de l'Homme le dernier chaînon actuel de l'évolution, celui de son
cerveau structurant.
Bien que si l'on cherche "l'Individu", il soit difficile de
trouver autre chose que "les Autres", on conçoit cependant la variété infinie
qui va résulter du déterminisme génétique et de celui commandé par la
"niche" socio-culturelle où naît et grandit chaque individu. Cette variété
est indispensable à l'évolution et condamne tout eugénisme. En réunissant, comme les
chevaux et les vaches, les meilleurs "géniteurs", on parviendrait à un blocage
de la diversité d'où naissent ces individus exceptionnels. J,ai souvent rappelé
(Laborit) que Kepler était né de la copulation d'un militaire ivrogne et d'une sorcière
(lien). La diversité est un
facteur essentiel d'évolution puisque c'est elle qui permet les "mélanges" les
plus variés. (141)
6*
Le problème est le même au niveau de la biologie de l'hérédité qu'à
celui de l'imagination créatrice. C'est de la diversité des solutions originales à un
problème posé, que peut naître le progrès. Toute standardisation est multiplicatrice
mais aussi fixative. Toute planification autoritaire, tout concept imposé par la force ou
par la création camouflée des automatismes, sont une atteinte portée aux possibilités
ouvertes au progrès humain.
Le développement de qualités physiques particulières chez l'animal
domestiqué, par sélection des procréateurs, est déjà une atteinte à l'évolution.
Les animaux de la même race restés sauvages sont déjà beaucoup plus aptes à la survie
dans un milieu non standardisé.
Il semblerait qu'il soit nécessaire de laisser s'exprimer la
diversité, même si cette idéologie paraisse à première vue parfaitement
"anarchique" lorsqu'elle rejette toute coercition de l'individu d'où qu'elle
vienne et fait confiance aux lois des régulations que l'on pourrait appeler cybernétique
pour obtenir un équilibre spontané au sein des sociétés humaines.
Malheureusement, ce que l'idéologie anarchique propose, c'est en fait
bien souvent l'absence de coercition des pulsions primitives du cerveau préhumain. Or, si
cela n'a pas mal réussi aux espèces animales, ce comportement ne peut absolument pas
être utilisable au niveau d'organisation des sociétés humaines. L'homme parle en effet
et "explique" avec un langage logico-mathématique ses pulsions et ses
fantasmes. Nous ne pouvons pas exprimer logiquement la structure de notre inconscient.
La falsification de notre inconscient par le langage conscient ne peut
aboutir qu'à obscurcir le problème que celui-ci pose. Mais l'assumer sans le sublimer,
ce qui simplifierait bien des choses, nécessiterait évidemment que nous soyons conscient
de notre inconscient ou du moins des pulsions fondamentales qui le tendent. (143)
7*
S'il est difficile de concevoir dans les rapports humains l'anarchie
des comportements instinctifs, par contre l'anarchie des schémas conceptuels est
certainement plus apte que le formalisme à déboucher sur des solutions neuves.
Il restera encore à les expérimenter pour choisir le plus efficace, ce qui est souvent
possible dans les sciences fondamentales, beaucoup plus difficilement réalisable dans les
sciences dites humaines.
L'anarchie conceptuelle pourrait ainsi s'appeler imagination.
Elle s'exprime par la multiplicité des modèles. Comprise ainsi, l'anarchie ne serait
absolument pas caractérisée par le chaos, mais bien plutôt par la diversité et la
richesse des structures imaginaires. C'est le brain storming des
Anglo-Saxons. À nous ensuite de découvrir la structure qui les réunit, les dynamise et
les englobe en un niveau supérieur d'organisation.
Savoir que chacune de nos
pensées, de nos actions sont commandées par nos motivations inconscientes, n'est-ce pas
la seule façon de prendre une certaine distance à leur égard ? (144)