2-La Personne
Neurosciences du Comportement (05-1)
Les émotions se distinguent des autres formes d'activité nerveuse par le fait qu'elles sont subjectivement reconnues comme pouvant se colorer d'une qualité particulière, agréable ou désagréable.
1-Bases neurophysiologiques
de l'affectivité
2-Bases biochimiques de l'affectivité
3-Bases métaboliques de l'affectivité
1-Bases neurophysiologiques de l'affectivité (65)
MacLean (1966, 1969) a proposé de classer les émotions (et affects) en fondamentales, spécifiques et générales.Les émotions fondamentales lui paraissent fournir les informations concernant les besoins organiques reconnus subjectivement comme, la faim, la soif, le besoin de respirer, de déféquer, d'uriner, d'avoir des relations sexuelles. Leur mécanisme neurophysiologique en est maintenant relativement bien connu encore qu'ils soient l'objet journellement de recherches et découvertes nouvelles. Le rôle des noyaux hypothalamiques dans les sensations de soif, de faim ou de satiété a été l'objet de très nombreux travaux.
Les émotions spécifiques sont celles qui
sont mises en jeu par l'activation de systèmes sensoriels spécifiques, comme le dégoût
éprouvé par la perception d'une mauvaise odeur ou la sensation d'une douleur éprouvée
à l'occasion d'une excitation nocive.
Dans le mécanisme de la douleur toutes les formations su système
nerveux, périphériques et central, sont intéressées. L'expérimentation
neurophysiologique et pharmacologique nous a fourni de multiples preuves que ce que nous
appelons douleur est influencé aussi bien par l'attention qu'on lui porte (système
thalamique diffus) que par le comportement qui en résulte. Il est classique de
rappeler qu'un soldat au combat est quelquefois inconscient d'avoir été blessé, tant
l'activité de son système de fuite ou de lutte (formation réticulaire activatrice
ascendante) a submergé toute son activité associative corticale dans une réponse
neuromotrice immédiatement utilisable pour la survie.
La part plus ou moins importante d'affectivité dans la
douleur et que nous ne pouvons connaître chez les autres que par l'intermédiaire de leur
comportement est liée à l'activité du système limbique. Cette douleur
profonde qui arrache des cris ou au contraire replie l'individu sur lui-même, pelotonné,
contracté, résulte de la mise en jeu de ce système neuronal qui, partant du réseau
profond central, de la formation réticulaire du tronc cérébral, parcourt
ensuite l'hippocampe, l'amygdale et l'hypothalamus avant de
revenir à la réticulée.
Les drogues capables d'élever le seuil d'excitabilité de ce système
sont également capables de réduire la part d'affectivité qui participe au phénomène
douloureux. Il en est ainsi de certains analgésiques et de certains antipsychotiques et
tranquillisants.
Les émotions générales
sont des "sentiments" caractérisant les situations aussi bien individuelles que
de groupe, telles que la peur, la colère, l'amour, etc. On peut toutes les considérer à
la lumière des comportements aboutissant à la protection, à la survie, individuelle, de
groupe ou d'espèce. Lorsque ces émotions générales sont liées à une
"sensation" de danger elles sont désagréables; liées à une
"sensation" de sécurité ou de récompense, elles sont au contraire agréables.
MacLean (1966) en reconnaît six variétés reconnaissables au
comportement qu'elles entraînent. Le désir commande un
comportement de recherche. La colère celui d'agressivité,
la crainte le besoin de se protéger, le chagrin
l'aspect d'abattement, la joie un comportement de gratitude
et l'affection une attitude caressante.
MacLean distingue aussi ces émotions générales des
perceptions, sensations, ou même des émotions fondamentales ou spécifiques. Dans
les conditions normales, toutes ces formes d'information psychique n'apparaissent qu'en
relation avec un signal contemporain convoyé par les systèmes sensoriels, tandis que les
émotions générales, les pulsions, ont la possibilité de persister ou de
revenir longtemps après la disparition des circonstances qui leur ont donné naissance.
Or, ces émotions générales sont le plus souvent en rapport, quand
elles se caractérisent par une sensation désagréable, avec la crainte de quelque chose
qui ne peut être identifié, qui n'a pas pas d'équivalent historique dans l'activité du
système nerveux.
MacLean prend un exemple simple de cette idée en montrant combien une
information incomplète ou inadéquate reçue par le truchement d'un système nerveux
peut provoquer la peur et comment celle-ci peut disparaître par la comparaison de
cette information avec celle fournie par un ou plusieurs autres systèmes sensoriels.
Il rappelle que le cheval voit très mal et qu'il possède au contraire
un odorat très développé. Or il est toujours effrayé par les objets mal définis et
est "réellement paranoïde" à l'égard des sacs en papier! S'il en voit un, il
s'arrête brutalement (aux dépens du cavalier novice). Par contre, s'il peut s'approcher
du sac avec circonscription et le sentir, sa peur s'évanouit. L'information fournie par
son sens le plus développé, l'odorat, lui révèle que l'objet ne peut attenter à
sa sécurité.
Pour l'homme au contraire, c'est la vision qui constitue le sens
le plus fin et la peur vient souvent chez lui de manifestations dont la cause ne peut
être vue. L'obscurité`a toujours été pour lui une cause de terreur. Dans l'obscurité
de la nuit les bruits s'amplifient et le fait de ne pouvoir les attribuer à leur cause
originelle accroît ses craintes.
Mais chez l'Homme, différemment de
chez l'animal, la crainte et la peur peuvent résulter de sa capacité particulière à imaginer,
à se représenter le futur. Il ne se le représente le plus souvent
qu'avec les matériaux du passé.
L'animal vit beaucoup plus dans le présent et ne deviendra craintif le
plus souvent que si l'environnement reproduit les circonstances d'une expérience
douloureuse, ce qui lui permettra de fuir ou de lutter contre sa possible répétition
présente.
L'homme au contraire est capable d'imaginer, d'enrichir, de se
représenter un futur douloureux en l'absence même des conditions qui dans
l'environnement sont capables d'en assurer la répétition.
À l'extrême on peut même dire que le courage peut correspondre à un
manque d'imagination. Mais aussi la représentation non conforme aux données immédiates
de l'environnement accompagnée d'un affect quelconque, peur, colère, tristesse, etc.,
constitue une base fréquente des troubles mentaux. Or, ce qui domine dans ce cas, c'est
la pulsion affective, c'est l'activité du système limbique non contrôlé par le cortex.
Les émotions générales paraissent résulter de la
combinaison d'une expérience interne et externe. Le système limbique
interviendrait dans ce processus en donnant sa couleur affective à l'information et en
influençant ainsi la décision et en conséquence l'action.
On peut dire que l'affectivité, quelle que soit la forme qu'elle revêt (peur, colère, ou au contraire amour, désir) n'obéit qu'à une seule finalité: la préservation de l'intégrité structurale de l'organisme par l'action. La peur provoque la fuite, la colère provoque la lutte, l'une et l'autre aboutissant à soustraire l'organisme aux dangers qui se présentent, réels ou imaginaires.
L'imaginaire a pour base une activité neuronale et interneurale "intériorisée" à partir d'une expérience. Cette activité isolée dans notre système nerveux de l'objet ou de la situation qui lui a donné naissance, peut dès lors s'associer à d'autres, se complexifier, et seul le contrôle de leur adéquation au monde physique pourra nous permettre de les reconnaître comme image ou comme perception.
L'ablation du néocortex chez l'animal provoque l'apparition d'un état de la rage feinte (sham rage) du fait de la disparition de l'intégration des informations à un niveau plus élevé que celui du système limbique, niveau capable de contrôler le comportement. L'étude stéréotaxique, c'est-à-dire l'enregistrement des potentiels d'action électriques de différentes aires cérébrales au moyen d'électrodes implantées à leur niveau, met en évidence le fonctionnement du système limbique comme celui du néocortex. (70)
L'alimentation :
Si l'on présente à l'animal un aliment, il commence par le
reconnaître et généralement par le sentir. L'activité discriminatoire du cortex au
cours de cet examen se caractérise par une "désynchronisation",
c'est-à-dire par l'apparition d'ondes rapides et de faible amplitude prédominante dans
la région du cortex en relation avec le système sensoriel
principalement ou chronologiquement alerté : système visuel, puis odorat par exemple.
Une désynchronisation s'observe également au niveau des noyaux
intralaminaires du thalamus qui permettent la focalisation de l'attention,
c'est-à-dire l'inhibition des informations non signifiantes et la
conservation de celles permettant l'assouvissement de l'émotion, du besoin. Celles-ci
seront fournies par la mise en activité du système limbique, variable suivant l'état
général de l'organisme au moment envisagé, faim, soif, rut, etc.
Or cette activité du système limbique (Fig.239), orientant celle du néocortex qui présidera à
la décision et à la stratégie de l'action, reçoit ses informations non seulement des
formations sensorielles diverses, mais encore par la voie de la formation
réticulaire de tout l'équilibre "végétatif". Les
liaisons étroites qu'il présente avec l'hypothalamus et par là avec l'hypophyse,
lui permettent d'être informé et d'informer toute la vie inconsciente de nos viscères.
Les variations de la glycémie qui s'abaisse après un manque plus ou
moins prolongé d'absorption de nourriture, seront un des éléments informatifs de la
sensation de faim. De même, l'élévation de l'osmolarité des liquides intercellulaires
agira sur l'hypothalamus pour déclencher la sensation de soif. Mais ces informations ne
deviendront "sensations" qu'après passage à travers le système limbique qui
préparera toute la réactivité des différents organes à la stratégie compensatrice,
dictée par le cortex, aux fins d'assouvissement de la pulsion, autrement dit aux fins de
rétablissement de l'équilibre interne de l'organisme par rapport à l'environnement.
(71)
La fuite ou le combat :
Quand il fuit ou quand il se bat, l'organisme libère brutalement une
quantité d'énergie considérable qui permettra le travail des muscles assurant son
autonomie motrice dans le milieu. Ceux-ci ont besoin donc, momentanément, d'un
approvisionnement préférentiel. Ils doivent recevoir plus de sang, pour y puiser
plus de combustible nécessaire à l'entretien de leur machinerie métabolique (acides
gras, sucres) et pour y déverser les déchets de ce travail intensif (acides organiques
variés). Pour cela le coeur battra plus vite, son débit va augmenter. La respiration va
s'accélérer, permettant une oxygénation meilleure du sang circulant et une excrétion
accrue du gaz carbonique. Mais tout cela n'est possible que si le système nerveux, après
avoir pris connaissance du danger, accomplit lui aussi son rôle de commande et de
coordination.
La masse sanguine circulante, qui ne peut varier considérablement,
devra donc se répartir différemment dans l'organisme, privant momentanément certains
organes, inutiles à la fuite ou la lutte, comme ceux contenus dans la cavité abdominale
qui sont orientés vers l'absorption et le stockage des aliments (intestins, foie),
l'excrétion de certains acides forts (reins) ou la reproduction (organes génitaux). Cela
sera rendu possible par la diminution de calibre des vaisseaux qui les irriguent
(vaso-constriction). Bien entendu, l'approvisionnement restreint de ces organes ne peut
durer qu'un temps restreint. Il faut que la fuite ou la lutte soit efficace et aboutisse
rapidement à la disparition du danger, au retour à l'équilibre antérieur de
l'organisme avec son environnement. Sans quoi, ces organes vont souffrir
irrémédiablement. C'est leur souffrance qui est à l'origine des états de choc et de
leur évolution vers la mort. (72)
Ce rapide aperçu physiologique montre combien toute
réaction affective est intimement liée à l'ensemble de la vie organique de nos
viscères.
Or, toute cette mobilisation inconsciente, profondément inscrite dans
l'organisation de notre système nerveux, est la résultante d'une évolution. C'est ce
mode réactionnel qui s'est montré être le plus efficace pour la survie. C'est lui
qu'ont adopté les mammifères, sauf certains comme les hibernants qui s'endorment et
réduisent leurs combustions organiques, ou d'autres qui vont fuir, comme les espèces
migratrices, ou d'autres enfin comme l'Homme qui, grâce à la structure
particulière et l'activité de leur néocortex, vont imaginer des solutions originales
pour assouvir leurs affects.
Nous connaissons actuellement le rôle des régions
phylogénétiquement les plus anciennes du cerveau : tronc cérébral et
système limbique. Elles permettent à tous les individus qui les possèdent de
rechercher, par la qualité agréable ou désagréable des informations reçues, la survie
immédiate, la protection de la structure hiérarchisée de l'organisme.
Les comportements auxquels elles donnent naissance sont ou vraiment
stéréotypés ou du moins relativement simples. S'ils ont été indispensables à de
nombreuses espèces pour survivre jusqu'à nos jours, ils ne leur ont pas permis une
adaptation perfectionnée, ni surtout une connaissance et prévision en vue d'une
transformation du milieu favorable à leur survie. (73)
Les phénomènes qu'elles dirigent sont réflexes, ils sont le plus
souvent inconscients. Si nous en prenons conscience, ce n'est pas tellement par le
comportement qui les accompagnent que par les phénomènes végétatifs qu'ils
déclenchent. : vaso-constriction surtout (le froid de la peur),
accélération du rythme cardiaque, les variations du rythme respiratoire (souffle coupé,
halètement d'angoisse), etc. C'est donc surtout par les variations de notre équilibre
vaso-moteur et du tonus musculaire, par les variations du tonus de nos vaisseaux,
que ces émotions nous sont rendues conscientes. Mais, même si nous sommes conscients de
ces réactions émotives et de leur relation de causalité avec l'objet (la situation qui
les déclenchent), nous restons absolument inconscients de leur signification
phylogénique, à savoir la protection de la structure biologique au sein
de laquelle elles prennent naissance.
Si les réactions émotives expriment un état d'activité
fonctionnelles de certains neurones entre eux, cet état se situe à un niveau de la
hiérarchie des structures nerveuses centrales trop primitif pour trouver un langage du
type de celui que nous utilisons dans nos échanges d'informations avec nos contemporains.
Il s'agit d'un niveau d'abstraction pré-humain, pré-mammifère même le plus souvent, et
ce que nous exprimons par des mots, ce sont seulement des variations vaso-motrices et
leurs relations avec certaines situations particulières. Mais nous ne saurions exprimer
le langage inconscient de notre paléocéphale qui n'exprime que toute l'anxiété obscure
du phylum à une époque où certaines bêtes n'avaient pas encore appris à parler. (74)
Les animaux qui n'ont pas le logos raisonnant, arrivent tant bien que
mal à s'entendre avec leurs pulsions fondamentales. Les régulations s'établissent de
façon simple le plus souvent entre les individus d'une même espèce :
l'échappement ou la soumission y pourvoient. Ils ne sont certes pas conscients non plus
de ce que, s'ils existent en tant qu'espèce, comme en tant qu'individus, c'est à
ces pulsions fondamentales qu'ils le doivent.
L'homme tout aussi inconscient de leur finalité, mais conscient de ses
émotions, les a interprétées avec son langage tout neuf, celui de son néocortex, son
langage logico-mathématique, son langage des structures relationnelles entre lui et
l'environnement. Il s'est en quelque sorte servi de son néocortex pour interpréter et le
plus souvent pour justifier, pour enfermer dans un justement de valeur, les pulsions
primitives. Ayant pris conscience de lui-même, à décrire sa "niche", le
morceau d'espace-temps au sein duquel il s'agite, pour la confronter avec celle des autres
aux premières lueurs du quaternaire, il a cru que cette conscience était apparue
brusquement, isolément, sans voir qu'elle n'était que l'écume surgissant du
déroulement des vagues profondes du secondaire et du tertiaire. Supprimez les vagues il
n'y aura plus d'écume. L'écume, comme le néocortex et son langage, se trouvant à une
interface entre deux éléments, ne répond pas aux mêmes lois que la lame qui la porte.
Bien qu'intimement liés, ce sont presque deux mondes différents. (75)