Socio : Russie
Anna Politkovskaïa (* Assassinat)
Extrait de La Presse :
Denys Duchêne
L’auteur est animateur/journaliste à l’émission Les matins branchés,
sur CKIA FM, à Québec.
La Presse, Montréal, Jeudi, 12 Octobre 2006
Hommage à Anna Politkovskaïa
![]() |
|
Anna Politkovskaïa |
Anna
Politkovskaïa n'est plus, assassinée dans l'immeuble qu'elle habitait samedi
dernier. Grâce à elle et presqu'exclusivement à elle, nous avons pu être témoins
par ses écrits, des drames et horreurs vécus par le peuple tchétchène. Elle
avait fait de leurs souffrances quotidiennes une aventure personnelle à nous
raconter. Le calvaire d'un peuple vécu dans l'indifférence mondiale. Elle
s'était rendu en Tchétchénie plus d'une quarantaine de fois au risque d'y
laisser sa peau pendant les deux «agressions militaires» russes. Ce qui lui a
valu une grande notoriété dans les plus importantes universités d'Europe et la
prestigieuse médaille de courage attribuée par les États-Unis.
Elle était devenue la référence journalistique pour nous décrire ce territoire
minuscule de la grande Russie que les militaires russes ont écrasé, ces milliers
d'assassinats ciblés de jeunes hommes âgés entre 18 et 35 ans soupçonnés et
accusés souvent à tort d'être de connivence avec les rebelles armés. Elle nous a
livré de si brillants reportages dans le Novaïa Gazeta et dans ses essais
sur cette armée russe amorale tuant et violant impunément. Elle a franchi les
menaces, avertissements, et mots d'ordre de tous genres des services de
renseignements et des plus intransigeants militaires pendant les quinze
dernières années.
Avant chaque départ pour Grozny, elle embrassait ses enfants qu'elle quittait,
obstinée à vouloir nous informer. Nous faire connaître ce peuple courageux, même
si elle reconnaissait que certains n'étaient pas tous des anges. Férue
d'histoire, elle nous a rappelé les tentatives d'exterminations vécues par ce
peuple sous le régime du Tsar Nicolas 11 durant quarante ans, les déportations
massives subies sous Staline et les deux guerres «à caractère fasciste» du
président Poutine qui a fait disparaître 30% de la population depuis 15 ans.
Pendant plus de trois siècles, les Tchétchènes furent laissés seuls en luttant
avec une persévérance qui pourrait faire rougir n'importe quel peuple du monde.
Ce qui avait fait dire à Soljenitsyne dans l'Archipel du Goulag: «Il est
une nation sur laquelle la psychologie de la soumission resta sans effet et ce
sont les Tchétchènes». Jamais nulle part, ce peuple n'a cherché à servir les
autorités, ni à leur plaire.
Elle nous a décrit de manière exemplaire
ce qu'est devenue la Russie dans cette obsession tchétchène. Un pays divisé en
deux selon l'adage stalinien et bushien: «Qui n'est pas avec nous est contre
nous». Ceux qui haïssent les Tchétchènes ont tous les droits. Les seconds
considérés partisans, des rebuts de société qu'on peut humilier et piétiner.
Elle ne nous a pas décrit que cette «lutte au terrorisme» de Poutine qui servait
à asseoir son pouvoir et qui a fait de ce petit territoire, une enclave
d'absence de droits civiques, un terrain de jeu pour les expériences
d'humiliation et de tortures opéré par l'armée russe sous fond de conscience
collective russe subissant un puissant lavage de cerveau antitchétchène. Elle a
continué à s'acharner malgré quelques passages à tabac dont elle a été victime,
à livrer la vérité à un peuple qui refusait généralement d'entendre ce qui se
passait réellement.
Et elle a critiqué maintes fois l'Occident et son indifférence envers ce
«génocide qui ne porte pas son nom». Elle a contemplé l'infinie lâcheté du monde
occidental pendant toutes ces années.
Preuve de son immense courage, dont tout reporter étranger devrait s'inspirer,
voici ce qu'elle répondit à l'État Major du Corps d'armée no 68 participant à
l'opération antiterroriste qui la traitait d'ennemie de la Russie: «Vous pouvez
raconter vos exploits en Tchétchénie à vos femmes, mais pas à moi. C'est pour
cela que vous me haïssez, parce que je vous empêche de mentir».
Dans cette même lettre publiée en avril 2001 dans le journal La région
concernant une lettre anonyme de l'armée russe qu'elle venait de recevoir voici
ce qu'elle y répond: «Je comprends l'allusion dans votre lettre anonyme quand
vous mentionnez que vous êtes impitoyables envers les ennemis de la Russie et
que vous m'avez identifiée comme telle. Cela signifie que vous me menacez de
mort ou d'une justice sommaire. Honte à vous! L'habitude de tirer sur toute
personne qui vous déplait est aussi la signature de vos actes en Tchétchénie. Je
vous pardonne parce que vous ne savez pas ce que vous faites. Vous êtes malade
de la Tchétchénie, malades de la guerre. Alors, soignez vous! Je vous convie à
Moscou pour une conversation franche». Conversation qui n'est jamais venue. Tout
semblait indiquer qu'elle a sous-estimé d'autres méthodes de «dialogue» du
régime Poutine.
Chère Anna, sache que la tristesse habite toute la confrérie férue de courage et
de vérité. Nous n'oublierons jamais la très grande reporter que tu as été, une
des plus grandes du journalisme contemporain. Merci.
* Assassinat d'Anna Polikovskaia