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Les Rats de Montréal : 1* Rats , 2* Travaux

Extrait de La Presse : Hugo Meunier
La Presse, Montréal, Mercredi, 04 Octobre 2006

1* Les rats sont parmi nous

Un rat près des rues Saint-Denis et Sherbrooke...
Photo André Pichette, La Presse

Avez-vous croisé un rat dernièrement? Ils sont plusieurs millions à vivre dans la métropole et, depuis quelque temps, ils seraient plus nombreux à se montrer le museau dans nos ruelles, maisons et quartiers. D'après les experts, les détestés rongeurs profitent des bris dans nos systèmes d'égouts et de nos bâtiments de plus en plus vieillots pour venir fouiner à la surface.

La Presse a récemment visité quelques endroits connus pour être infestés de rats.

Notre chasse s'est amorcée dans une ruelle voisine d'un immeuble d'habitation, d'un stationnement et de quelques restaurants, près des rues Saint-Denis et Sherbrooke. Sous le soleil de l'après-midi, on apercevait plusieurs trous d'un diamètre d'environ 10 centimètres dans le bitume, le ciment, la tôle au bord des commerces et sur le gazon. Lorsque tombe la nuit, les rats, par dizaines, font surface par ces orifices. Les environs deviennent leur terrain de jeux et les poubelles, leur festin.

«Il y a un important problème de rats à Montréal dans certains quartiers. Ils s'extériorisent beaucoup plus depuis quelques années et la Ville n'a plus les effectifs pour y faire face», remarque Harold Leavey, spécialiste en gestion sanitaire et président de la Maison Maheu, exterminateur de Montréal.

D'ordinaire, le Rattus norvegicus (rat norvégien) - communément nommé rat d'égout - vit, chasse et se reproduit dans nos souterrains. Montréal abriterait entre cinq et sept millions de rats, soit l'équivalent de deux ou trois par habitant. Les experts ne s'entendent pas sur ces estimations, sous prétexte que personne n'a jamais réellement fait le décompte.

Mais dans la ruelle près des rues Sherbrooke et Saint-Denis, l'image valait 1000 mots: les rats, dont certains ont la taille d'une aubergine, grouillaient de partout dans la bande de stationnement et d'herbes située entre quelques restaurants et les logements. Dans un coin sombre, le chien d'un sans-abri courait après quelques rongeurs en aboyant. «Il les chasse», a souligné son propriétaire, comme si c'était routinier.

Un peu avant minuit, on entendait le grignotement des rats qui se régalaient dans les poubelles et les cris de ceux qui se poursuivaient dans l'herbe. «Il y en a partout, c'est épouvantable!» a lancé, dégoûtée, l'employée d'un restaurant voisin.

Il y a un autre repaire de rats dans une ruelle en bordure de la rue Saint-Dominique, près de l'intersection Saint-Laurent et Sainte-Catherine. Des hordes de rongeurs ont pris possession d'un petit terrain vague couvert de mauvaises herbes, de déchets et de bouteilles de bière. «La population de rats est immense, ici», murmure Harold Leavey en examinant les séries de trous percés dans le sol, de chaque côté des vieux bâtiments en brique brune qui jouxtent le terrain. Des planches et des blocs de béton ont maladroitement été posés sur ces trous. «La Ville devrait tout faire pour ne pas laisser la population de rats s'installer hors des égouts», laisse tomber M. Leavey. Selon lui, la Ville devrait également automatiquement colmater l'accès au réseau d'égouts des bâtiments incendiés ou abandonnés.

Selon lui, les rats sont surtout concentrés dans le centre-ville, le Vieux-Montréal, Hochelaga-Maisonneuve et le Quartier chinois. «Dans ce dernier, le système d'égout est désuet. Ça n'a rien à voir avec la bouffe», croit pour sa part Paul Leblanc, directeur de RND extermination.

D'après Harold Leavey, les défusions municipales ont compliqué les interventions de la Ville. «Les services de la Ville sont aujourd'hui divisés, dilués et moins rapides. Le nombre d'inspecteurs en salubrité est en baisse et il n'y a plus d'inspecteurs en plomberie», énumère M. Leavey, qui traque les rats et autres indésirables depuis une trentaine d'années. Il faut, selon lui, attendre parfois plusieurs mois l'intervention de la Ville dans des zones où les rats grouillent à la surface.

Le problème, poursuit Harold Leavey, c'est que les rongeurs tirent profit du mauvais état du réseau d'égouts pour se faufiler hors des souterrains. «À Montréal, 99% des problèmes de rats sont causés par des bris dans le système d'égouts», estime l'expert. Avec leurs dents acérées, les rats creusent ensuite toutes les matières imaginables pour se frayer un chemin jusqu'au dehors. «Les rats sont assez forts pour percer l'asphalte. Lorsqu'on voit des trous dans les rues, ils sont souvent situés près des égouts ou des chantiers en construction», souligne Paul Leblanc.

Christian L'Heureux a vécu le cauchemar de plusieurs: les rats l'ont visité à deux reprises, dans deux condos achetés sur le Plateau Mont-Royal. La première fois, l'indésirable colocataire a aménagé son terrier dans un mur. La deuxième fois, il y a tout juste quelques mois, le rat s'est faufilé chez lui par un trou dans la salle de bains. Des bris dans la tuyauterie menant aux égouts expliquent les deux intrusions. Le jeune homme de 27 ans a dû lui-même payer pour les réparations puisque les tuyaux brisés n'appartenaient pas à la Ville. Au-delà des coûts, la présence de rats chez ce concepteur Web a constitué une expérience traumatisante. «J'ai eu droit à la scène typique: ma blonde criait debout sur une chaise et moi, j'essayais d'attraper le rat avec une boîte», a raconté M. L'Heureux.

Rats dans les toilettes

Les bâtiments abandonnés servent aussi d'accès vers le monde extérieur. «Les rats sortent par les toilettes. Leur seul objectif est de trouver un endroit propre et sûr pour mettre leurs petits au monde», souligne Harold Leavey.

Mais les rats n'attendent pas toujours que les maisons soient abandonnées avant d'y chercher refuge. Une des grandes hantises des Montréalais est même une réalité. «Les rats cherchent toujours à entrer dans les maisons lorsque l'automne arrive. Ils passent par les toilettes, ça arrive plus qu'avant. Avant, on avait un ou deux appels par année à ce sujet. Maintenant, c'est plus fréquent», révèle Paul Leblanc.

Les rats s'introduisent la plupart du temps par les toilettes au sous-sol ou au rez-de-chaussée des résidences. «Lorsque c'est le cas, il y a un bris d'égout et les rats avaient déjà commencé à circuler sous le plancher», ajoute M. Leblanc.

Selon Bernard Thomas, directeur des opérations à la maison Sart Mysto, les propriétaires attendent trop longtemps avant de revoir l'étanchéité de leurs systèmes de plomberie.

Une fois à l'extérieur, les rats vont se nourrir de tout ce qui leur tombe sous la dent. Déchets, restes de nourriture ou autres, ces omnivores se complaisent aussi dans l'insalubrité. «On leur facilite beaucoup la vie. Plus la ville est sale, plus les rats sont nombreux», résume Harold Leavey.
 



2* Quatre milliards de travaux pour éliminer les rats à Montréal

LA SANTÉ PUBLIQUE NE SERAIT PAS MENACÉE

Un rat mort à Montréal près des rues Saint-Denis et Sherbrooke.
Photo André Pichette, La Presse

La Ville de Montréal reconnaît que la vieillesse de son réseau d'égouts peut aider les rats à remonter vers la surface. Mais elle affirme ne pas être la seule responsable de leurs escapades à l'extérieur des souterrains.

«Il est connu que nos infrastructures ont de l'âge. Cela peut faciliter la sortie des rats hors du système d'égouts, mais ce n'est pas la principale raison. Pour survivre, le rat cherche de la nourriture. S'il en traîne à la surface, les risques de voir des rats en pleine rue ou ruelle sont plus élevés», explique Pierre-Emmanuel Larouche, responsable des communications dans l'arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, où se trouvent les services d'extermination de Montréal.

La Ville n'a pu préciser si les rongeurs sortent davantage ou sont plus nombreux qu'avant. «La situation n'est pas alarmante à Montréal, bien qu'il faille intervenir régulièrement», souligne M. Larouche. Depuis janvier, la Ville a reçu 216 demandes de vérification concernant la présence de rats.

Selon M. Larouche, les effectifs de lutte contre ces rongeurs n'ont pas diminué depuis les défusions municipales. «Il y a le même nombre de préposés à l'extermination, soit quatre.» Ils couvrent aussi le même territoire qu'avant, c'est-à-dire les neuf arrondissements de l'ancienne ville de Montréal.

Leur principale tâche est de contenir les rongeurs à l'intérieur du réseau d'égouts. «Lorsque nous constatons des portes de sortie du réseau (fissures ou autres), nous en informons les Travaux publics de l'arrondissement en question pour que l'on y remédie rapidement», indique M. Larouche.

L'utilisation de pesticides est de mise, mais seulement à l'extérieur du réseau d'égouts, assure la Ville.

Selon elle, les rats sont surtout concentrés dans les quartiers où l'on trouve les plus fortes densités de restaurants. «Ainsi, les conteneurs à déchets mal entretenus, qui débordent, et les sacs à ordures déposés dans la ruelle deux jours avant la collecte représentent des "buffets à volonté" pour les rats», illustre M. Larouche.

Si la quête de nourriture et d'espace attire le rat vers l'extérieur, les moyens d'y parvenir sont légion: une brèche dans un tuyau d'égout, un puisard plein ou défectueux, un immeuble désaffecté ou incendié, une réparation à ciel ouvert ou une défectuosité du renvoi entre un bâtiment et le réseau d'égouts.

À qui la faute? «Chacun a sa part de responsabilité, a répondu M. Larouche. La Ville s'occupe de l'entretien de son réseau d'égouts et de l'extermination des rats sur le domaine public, tandis que les citoyens et les restaurateurs doivent s'occuper de l'entretien de leurs terrains et des renvois à l'égout municipal», ajoute-t-il.

Besoin de 4 milliards

Faute d'investissement, les 6640 km de conduites des égouts montréalais sont aujourd'hui en très mauvais état. La Ville devrait injecter 4 milliards de dollars d'ici 20 ans pour les réparer. Selon une étude de SNC-Lavalin-Dessau-Soprin menée en 2002, 26% du réseau d'égouts montréalais a plus de 60 ans, et seulement 20% de l'ensemble du réseau a fait l'objet d'un diagnostic. «Depuis janvier, on a reconstruit ou réparé des trous sur 19 491 m d'égouts», a calculé André Aubin, directeur, plan technique et technologie de l'eau pour le Service des infrastructures, de transport et d'environnement à la Ville de Montréal (SITE). Selon lui, la majorité des bris dans les égouts se trouvent sur les 350 000 branchements entre le réseau et les maisons et commerces. «La plupart d'entre eux datent de l'année de construction des bâtiments», a résumé M. Aubin.

Une nuisance psychologique

Du côté de la Direction de la santé publique de Montréal (DSP), on assure qu'il est inutile de paniquer au sujet des rats qui remontent à la surface. «On considère que les rats de Montréal ne sont pas des vecteurs de maladies infectieuses», a expliqué Blaise Lefebvre, conseiller en communication à la DSP. Il existe selon lui beaucoup de légendes urbaines autour des rongeurs nocturnes. «C'est davantage une nuisance d'ordre psychologique», a résumé M. Lefebvre, qui dit n'avoir jamais entendu parler de morsure de rat en 10 ans.

S'il ne conteste pas leur droit de vivre, Harold Leavey estime que les rats n'ont tout simplement pas leur place dans des grandes villes comme Montréal. «Ils sont trop près des habitants. À la campagne, le rat a au moins des prédateurs»,a-t-il souligné.

Pour obtenir de l'information sur la façon de se débarrasser des rats, il faut communiquer avec Accès Montréal. Si la situation est urgente, on peut composer le 514-872-3434.

PORTRAIT DU RATTUS NORVEGICUS

Avec son museau pointu, ses petites oreilles et son pelage dense aux fins poils gris, bruns ou noirs, le rat norvégien ou rat d'égout pèse d'ordinaire entre 280 et 485 grammes. Une femelle peut donner naissance à une soixantaine de rejetons par année. Le rat vit en moyenne un ou deux ans.

Chaque rat peut manger l'équivalent de 40 grammes de céréales par jour. Les principaux dégâts qu'il provoque sont causés par ses excréments, qui souillent les aliments. Intelligent, organisé, le rat vit dans une société divisée en trois classes sociales. Le rat «alpha» domine. Plus gros, il peut s'offrir le luxe de manger le premier et d'avoir plusieurs femelles. Le rat de type «bêta» est au service du premier et celui de type «oméga» est la plupart du temps l'esclave des deux autres. «C'est la sélection naturelle à l'état pur», souligne Harold Leavey, spécialiste en gestion parasitaire. Selon lui, la population de rats augmente rarement dans une ville parce que les rongeurs s'y trouvent bien et veulent préserver l'ordre social.

Les problèmes surviennent lorsque les populations de rats augmentent. «Quand tu désorganises une population de rats, les classes sociales disparaissent. L'homosexualité, le viol et le cannibalisme apparaissent, sans compter les mères qui massacrent leurs petits», énumère M. Leavey.