Thème
: Socio
Les Rats de Montréal : 1*
Rats , 2* Travaux
Extrait de La Presse :
Hugo Meunier
La Presse, Montréal, Mercredi, 04 Octobre 2006
1* Les rats sont parmi nous
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Un rat près des rues Saint-Denis et Sherbrooke... |
Avez-vous
croisé un rat dernièrement? Ils sont plusieurs millions à vivre dans la
métropole et, depuis quelque temps, ils seraient plus nombreux à se montrer le
museau dans nos ruelles, maisons et quartiers. D'après les experts, les détestés
rongeurs profitent des bris dans nos systèmes d'égouts et de nos bâtiments de
plus en plus vieillots pour venir fouiner à la surface.
La Presse a récemment visité quelques endroits connus pour être infestés
de rats.
Notre chasse s'est amorcée dans une ruelle voisine d'un immeuble d'habitation,
d'un stationnement et de quelques restaurants, près des rues Saint-Denis et
Sherbrooke. Sous le soleil de l'après-midi, on apercevait plusieurs trous d'un
diamètre d'environ 10 centimètres dans le bitume, le ciment, la tôle au bord des
commerces et sur le gazon. Lorsque tombe la nuit, les rats, par dizaines, font
surface par ces orifices. Les environs deviennent leur terrain de jeux et les
poubelles, leur festin.
«Il y a un important problème de rats à
Montréal dans certains quartiers. Ils s'extériorisent beaucoup plus depuis
quelques années et la Ville n'a plus les effectifs pour y faire face», remarque
Harold Leavey, spécialiste en gestion sanitaire et président de la Maison Maheu,
exterminateur de Montréal.
D'ordinaire, le Rattus norvegicus (rat norvégien) - communément nommé rat
d'égout - vit, chasse et se reproduit dans nos souterrains. Montréal abriterait
entre cinq et sept millions de rats, soit l'équivalent de deux ou trois par
habitant. Les experts ne s'entendent pas sur ces estimations, sous prétexte que
personne n'a jamais réellement fait le décompte.
Mais dans la ruelle près des rues Sherbrooke et Saint-Denis, l'image valait 1000
mots: les rats, dont certains ont la taille d'une aubergine, grouillaient de
partout dans la bande de stationnement et d'herbes située entre quelques
restaurants et les logements. Dans un coin sombre, le chien d'un sans-abri
courait après quelques rongeurs en aboyant. «Il les chasse», a souligné son
propriétaire, comme si c'était routinier.
Un peu avant minuit, on entendait le grignotement des rats qui se régalaient
dans les poubelles et les cris de ceux qui se poursuivaient dans l'herbe. «Il y
en a partout, c'est épouvantable!» a lancé, dégoûtée, l'employée d'un restaurant
voisin.
Il y a un autre repaire de rats dans une ruelle en bordure de la rue
Saint-Dominique, près de l'intersection Saint-Laurent et Sainte-Catherine. Des
hordes de rongeurs ont pris possession d'un petit terrain vague couvert de
mauvaises herbes, de déchets et de bouteilles de bière. «La population de rats
est immense, ici», murmure Harold Leavey en examinant les séries de trous percés
dans le sol, de chaque côté des vieux bâtiments en brique brune qui jouxtent le
terrain. Des planches et des blocs de béton ont maladroitement été posés sur ces
trous. «La Ville devrait tout faire pour ne pas laisser la population de rats
s'installer hors des égouts», laisse tomber M. Leavey. Selon lui, la Ville
devrait également automatiquement colmater l'accès au réseau d'égouts des
bâtiments incendiés ou abandonnés.
Selon lui, les rats sont surtout concentrés dans le centre-ville, le
Vieux-Montréal, Hochelaga-Maisonneuve et le Quartier chinois. «Dans ce dernier,
le système d'égout est désuet. Ça n'a rien à voir avec la bouffe», croit pour sa
part Paul Leblanc, directeur de RND extermination.
D'après Harold Leavey, les défusions municipales ont compliqué les interventions
de la Ville. «Les services de la Ville sont aujourd'hui divisés, dilués et moins
rapides. Le nombre d'inspecteurs en salubrité est en baisse et il n'y a plus
d'inspecteurs en plomberie», énumère M. Leavey, qui traque les rats et autres
indésirables depuis une trentaine d'années. Il faut, selon lui, attendre parfois
plusieurs mois l'intervention de la Ville dans des zones où les rats grouillent
à la surface.
Le problème, poursuit Harold Leavey, c'est que les rongeurs tirent profit du
mauvais état du réseau d'égouts pour se faufiler hors des souterrains. «À
Montréal, 99% des problèmes de rats sont causés par des bris dans le système
d'égouts», estime l'expert. Avec leurs dents acérées, les rats creusent ensuite
toutes les matières imaginables pour se frayer un chemin jusqu'au dehors. «Les
rats sont assez forts pour percer l'asphalte. Lorsqu'on voit des trous dans les
rues, ils sont souvent situés près des égouts ou des chantiers en construction»,
souligne Paul Leblanc.
Christian L'Heureux a vécu le cauchemar de plusieurs: les rats l'ont visité à
deux reprises, dans deux condos achetés sur le Plateau Mont-Royal. La première
fois, l'indésirable colocataire a aménagé son terrier dans un mur. La deuxième
fois, il y a tout juste quelques mois, le rat s'est faufilé chez lui par un trou
dans la salle de bains. Des bris dans la tuyauterie menant aux égouts expliquent
les deux intrusions. Le jeune homme de 27 ans a dû lui-même payer pour les
réparations puisque les tuyaux brisés n'appartenaient pas à la Ville. Au-delà
des coûts, la présence de rats chez ce concepteur Web a constitué une expérience
traumatisante. «J'ai eu droit à la scène typique: ma blonde criait debout sur
une chaise et moi, j'essayais d'attraper le rat avec une boîte», a raconté M.
L'Heureux.
Rats dans les toilettes
Les bâtiments abandonnés servent aussi
d'accès vers le monde extérieur. «Les rats sortent par les toilettes. Leur seul
objectif est de trouver un endroit propre et sûr pour mettre leurs petits au
monde», souligne Harold Leavey.
Mais les rats n'attendent pas toujours que les maisons soient abandonnées avant
d'y chercher refuge. Une des grandes hantises des Montréalais est même une
réalité. «Les rats cherchent toujours à entrer dans les maisons lorsque
l'automne arrive. Ils passent par les toilettes, ça arrive plus qu'avant. Avant,
on avait un ou deux appels par année à ce sujet. Maintenant, c'est plus
fréquent», révèle Paul Leblanc.
Les rats s'introduisent la plupart du temps par les toilettes au sous-sol ou au
rez-de-chaussée des résidences. «Lorsque c'est le cas, il y a un bris d'égout et
les rats avaient déjà commencé à circuler sous le plancher», ajoute M. Leblanc.
Selon Bernard Thomas, directeur des opérations à la maison Sart Mysto, les
propriétaires attendent trop longtemps avant de revoir l'étanchéité de leurs
systèmes de plomberie.
Une fois à l'extérieur, les rats vont se nourrir de tout ce qui leur tombe sous
la dent. Déchets, restes de nourriture ou autres, ces omnivores se complaisent
aussi dans l'insalubrité. «On leur facilite beaucoup la vie. Plus la ville est
sale, plus les rats sont nombreux», résume Harold Leavey.
2* Quatre
milliards de travaux pour éliminer les rats à Montréal
LA SANTÉ PUBLIQUE NE SERAIT PAS MENACÉE
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Un rat mort à Montréal près des rues Saint-Denis et
Sherbrooke. |
La Ville de
Montréal reconnaît que la vieillesse de son réseau d'égouts peut aider les rats
à remonter vers la surface. Mais elle affirme ne pas être la seule responsable
de leurs escapades à l'extérieur des souterrains.
«Il est connu que nos infrastructures ont de l'âge. Cela peut faciliter la
sortie des rats hors du système d'égouts, mais ce n'est pas la principale
raison. Pour survivre, le rat cherche de la nourriture. S'il en traîne à la
surface, les risques de voir des rats en pleine rue ou ruelle sont plus élevés»,
explique Pierre-Emmanuel Larouche, responsable des communications dans
l'arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, où se trouvent les services
d'extermination de Montréal.
La Ville n'a pu préciser si les rongeurs sortent davantage ou sont plus nombreux
qu'avant. «La situation n'est pas alarmante à Montréal, bien qu'il faille
intervenir régulièrement», souligne M. Larouche. Depuis janvier, la Ville a reçu
216 demandes de vérification concernant la présence de rats.
Selon M. Larouche, les effectifs de lutte
contre ces rongeurs n'ont pas diminué depuis les défusions municipales. «Il y a
le même nombre de préposés à l'extermination, soit quatre.» Ils couvrent aussi
le même territoire qu'avant, c'est-à-dire les neuf arrondissements de l'ancienne
ville de Montréal.
Leur principale tâche est de contenir les rongeurs à l'intérieur du réseau
d'égouts. «Lorsque nous constatons des portes de sortie du réseau (fissures ou
autres), nous en informons les Travaux publics de l'arrondissement en question
pour que l'on y remédie rapidement», indique M. Larouche.
L'utilisation de pesticides est de mise, mais seulement à l'extérieur du réseau
d'égouts, assure la Ville.
Selon elle, les rats sont surtout concentrés dans les quartiers où l'on trouve
les plus fortes densités de restaurants. «Ainsi, les conteneurs à déchets mal
entretenus, qui débordent, et les sacs à ordures déposés dans la ruelle deux
jours avant la collecte représentent des "buffets à volonté" pour les rats»,
illustre M. Larouche.
Si la quête de nourriture et d'espace attire le rat vers l'extérieur, les moyens
d'y parvenir sont légion: une brèche dans un tuyau d'égout, un puisard plein ou
défectueux, un immeuble désaffecté ou incendié, une réparation à ciel ouvert ou
une défectuosité du renvoi entre un bâtiment et le réseau d'égouts.
À qui la faute? «Chacun a sa part de responsabilité, a répondu M. Larouche. La
Ville s'occupe de l'entretien de son réseau d'égouts et de l'extermination des
rats sur le domaine public, tandis que les citoyens et les restaurateurs doivent
s'occuper de l'entretien de leurs terrains et des renvois à l'égout municipal»,
ajoute-t-il.
Besoin de 4 milliards
Faute d'investissement, les 6640 km de conduites des égouts montréalais sont aujourd'hui en très mauvais état. La Ville devrait injecter 4 milliards de dollars d'ici 20 ans pour les réparer. Selon une étude de SNC-Lavalin-Dessau-Soprin menée en 2002, 26% du réseau d'égouts montréalais a plus de 60 ans, et seulement 20% de l'ensemble du réseau a fait l'objet d'un diagnostic. «Depuis janvier, on a reconstruit ou réparé des trous sur 19 491 m d'égouts», a calculé André Aubin, directeur, plan technique et technologie de l'eau pour le Service des infrastructures, de transport et d'environnement à la Ville de Montréal (SITE). Selon lui, la majorité des bris dans les égouts se trouvent sur les 350 000 branchements entre le réseau et les maisons et commerces. «La plupart d'entre eux datent de l'année de construction des bâtiments», a résumé M. Aubin.
Une nuisance psychologique
Du côté de la Direction de la santé
publique de Montréal (DSP), on assure qu'il est inutile de paniquer au sujet des
rats qui remontent à la surface. «On considère que les rats de Montréal ne sont
pas des vecteurs de maladies infectieuses», a expliqué Blaise Lefebvre,
conseiller en communication à la DSP. Il existe selon lui beaucoup de légendes
urbaines autour des rongeurs nocturnes. «C'est davantage une nuisance d'ordre
psychologique», a résumé M. Lefebvre, qui dit n'avoir jamais entendu parler de
morsure de rat en 10 ans.
S'il ne conteste pas leur droit de vivre, Harold Leavey estime que les rats
n'ont tout simplement pas leur place dans des grandes villes comme Montréal.
«Ils sont trop près des habitants. À la campagne, le rat a au moins des
prédateurs»,a-t-il souligné.
Pour obtenir de l'information sur la façon de se débarrasser des rats, il faut
communiquer avec Accès Montréal. Si la situation est urgente, on peut composer
le 514-872-3434.
PORTRAIT DU RATTUS NORVEGICUS
Avec son museau pointu, ses petites
oreilles et son pelage dense aux fins poils gris, bruns ou noirs, le rat
norvégien ou rat d'égout pèse d'ordinaire entre 280 et 485 grammes. Une femelle
peut donner naissance à une soixantaine de rejetons par année. Le rat vit en
moyenne un ou deux ans.
Chaque rat peut manger l'équivalent de 40 grammes de céréales par jour. Les
principaux dégâts qu'il provoque sont causés par ses excréments, qui souillent
les aliments. Intelligent, organisé, le rat vit dans une société divisée en
trois classes sociales. Le rat «alpha» domine. Plus gros, il peut s'offrir le
luxe de manger le premier et d'avoir plusieurs femelles. Le rat de type «bêta»
est au service du premier et celui de type «oméga» est la plupart du temps
l'esclave des deux autres. «C'est la sélection naturelle à l'état pur», souligne
Harold Leavey, spécialiste en gestion parasitaire. Selon lui, la population de
rats augmente rarement dans une ville parce que les rongeurs s'y trouvent bien
et veulent préserver l'ordre social.
Les problèmes surviennent lorsque les populations de rats augmentent. «Quand tu
désorganises une population de rats, les classes sociales disparaissent.
L'homosexualité, le viol et le cannibalisme apparaissent, sans compter les mères
qui massacrent leurs petits», énumère M. Leavey.