Thème
: Socio
Burqa à Kandahar
Collaboration
Michèle Ouimet
Envoyée spéciale
Kandahar
La Presse, Montréal, Dimanche, 04 Février 2007
À Kandahar, la burqa a repris ses droits
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| À Kandahar, les rares femmes qui osent se
promener sans burqa se font grossièrement dévisager. Photo AP |
Le premier contingent des soldats
canadiens est arrivé en Afghanistan il y a cinq ans. Les talibans ont d'abord
reculé devant les forces de la coalition internationale, et le pays a semblé
trouver une apparence de démocratie. Mais l'anarchie a repris de plus belle. À
Kandahar, l'armée canadienne a regroupé 2500 de ses soldats pour faire face aux
talibans. Les canadiens y resteront jusqu'en 2009, a promis le premier ministre
Harper. À quoi ressemble cette ville de près d'un million d'habitants ? La
journaliste Michèle Ouimet y était allée il y a quatre ans. Elle y est de
nouveau. Voici son récit.
La première fois que mon traducteur m'a vue, son visage s'est allongé. Il a jeté
un bref regard sur mes vêtements. Il était consterné. J'ai tout de suite
compris.
« C'est mon linge? » ai-je demandé.
Pourtant, je trouvais que j'avais fait
des efforts. Je portais des jeans, c'est vrai, mais aussi un chandail qui
couvrait mes bras et mes fesses et un long foulard qui cachait mes cheveux, mon
cou et ma poitrine. Je me sentais prête à affronter la très conservatrice ville
de Kandahar. Erreur. Sous le regard inquisiteur de mon traducteur, Rahimi, je me
suis sentie indécente, quasiment nue.
Le jour même, Rahimi est allé au bazar. Seul. Il m'a acheté le kit complet de la
parfaite Afghane: pantalons larges, tunique longue qui s'étire jusqu'aux genoux,
voile noir pour les cheveux. Mais cet accoutrement est bon pour les femmes qui
vivent à Kaboul, la capitale. Peu se promènent à Kandahar sans porter la burqa.
Et celles qui osent se font grossièrement dévisager.
Le lendemain, Rahimi est donc retournée au bazar. Seul, encore une fois.
J'attendais sagement dans l'auto, le voile pudiquement descendu jusqu'aux yeux.
Il est revenu avec une burqa couleur terre, avec le traditionnel grillage qui
couvre les yeux, et des chaussures de cuir verni bon marché. Pas question de
porter mes souliers de course qui trahissaient mon statut d'étrangère.
Occidentaux, donc ennemis
Les Occidentaux doivent être très discrets à Kandahar, la ville de tous les
dangers. Depuis que le Canada a envoyé des troupes en Afghanistan en 2002, 44
soldats et un diplomate ont été tués. Kandahar est devenu le centre de la
résistance, la ville mythique que les talibans rêvent de reconquérir. Le coeur
du pouvoir pachtoun.
Pour ajouter une touche de vérité, Rahimi m'a demandé d'enlever mes lunettes.
Très peu de femmes en portent et, de toute façon, ma monture a un indéniable
look occidental. Résignée, j'ai rangé mes lunettes dans mon sac.
Protégée par ma burqa, je me suis promenée dans le bazar en toute liberté, le
regard un peu flou. J'ai arpenté ses ruelles étroites, Rahimi en avant, moi en
arrière.
J'ai regardé les marchandises offertes dans les échoppes: des vêtements pour
femmes, du tissu, des souliers, de la ferraille, de la nourriture, du pain. Des
enfants couraient et se faufilaient entre les passants, des femmes pressaient le
pas en tenant des sacs de plastique au bout de leurs bras, des hommes
discutaient tranquillement, assis sur le palier des boutiques.
Je trottinais, les pieds coincés dans mes souliers trop étroits, en tenant ma
burqa pour que le grillage reste devant mes yeux. J'ai compris pourquoi les
femmes tiennent souvent leur burqa d'une main ferme sous leur menton. Je devais
me concentrer pour ne pas piler sur ma burqa. Sinon, je m'aveuglais, car le
grillage se déplaçait sur mon front ou sur le côté de ma tête. Pas facile de
marcher avec une burqa.
Anonyme, invisible, personne ne s'occupait de moi. Pour les Afghans, je n'étais
qu'une femme parmi tant d'autres.
En 2003, j'ai passé une semaine à Kandahar. Je me suis promenée dans le bazar,
habillée pudiquement de la tête aux pieds, mais sans burqa. Chaque fois que je
sortais mon calepin pour griffonner des notes, je créais un petit mouvement de
panique. Les enfants m'entouraient en riant et en criant, les passants se
retournaient et me dévisageaient avec un brin d'hostilité.
Aujourd'hui, il est impensable de faire la même chose. Trop dangereux. Les
étrangers vivent dans la hantise d'un attentat suicide, dans la crainte de voir
un motocycliste fou foncer sur eux, une bombe attachée à la ceinture. Les
Occidentaux sont une cible pour les talibans. Et les talibans et leurs
sympathisants sont partout.