Thème
: Socio
Kandahar à Mille Problèmes
Collaboration
Michèle Ouimet
Envoyée spéciale
Kandahar
La Presse, Montréal, Dimanche, 04 Février 2007
Kandahar : la ville aux mille problèmes
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| Photo AP |
Jeudi, Ghulam Hamidi a eu une grosse
journée. La veille, le gouvernement l'a nommé maire de Kandahar.
Dès les premières lueurs de l'aube, les gens ont défilé dans son bureau. Tout le
monde avait un problème à lui soumettre, petit ou gros. Dépassé par l'ampleur de
la tâche, Ghulam Hamidi les a patiemment écoutés.
Kandahar est une ville chaotique. Tout est à faire. Ne sachant par où commencer,
Ghulam Hamidi a griffonné une liste en tentant de classer les problèmes par
ordre de priorité. Mais il n'y avait que des urgences.
Première urgence, la saleté. Kandahar est
sale, très sale. L'eau stagne dans les caniveaux, les déchets s'amoncellent
partout, dans les rues, les trottoirs, les venelles du bazar. Les égouts ne
fonctionnent pas.
« Les gens font n'importe quoi, s'indigne le maire. Ils lancent leurs
vieilleries dans la rue, sans se soucier des autres. Il n'existe pas de
tradition de propreté. »
La ville est insalubre, à la limite du supportable. L'été, le thermomètre reste
obstinément au-dessus de 50 degrés. Les vidanges macèrent au coin des rues. Et
l'électricité ne fonctionne qu'une ou deux heures par jour.
Pourtant, Kandahar est la deuxième ville en importance en Afghanistan, avec une
population qui frôle le million. Nichée à la porte du désert, elle est en partie
entourée de montagnes arides, faites de rocs durs et nus d'un bel ocre foncé.
Il n'y a pas d'arbres, ou si peu. Une épaisse couche de poussière enveloppe la
ville et lui donne une allure délabrée, sinistre. Tout est gris et beige. La
plupart des maisons sont en terre battue et il n'y a aucune adresse postale.
L'exil
Pendant que le maire énumère les malheurs
de sa ville, son téléphone sonne sans arrêt. Il répond, se lève, discute en
arpentant la pièce et passe une main nerveuse dans ses cheveux gris.
Sa tenue est sobre, traditionnelle : son shalwar kameez, pantalon bouffant et
tunique longue, est d'un blanc immaculé qui tranche avec la saleté de la ville.
La plupart des hommes portent des vêtements usés, tachés par la poussière.
Par-dessus son shalwar kameez, le maire porte un veston vert bien coupé, vestige
des longues années qu'il a passées aux États-Unis.
Comme plusieurs de ses compatriotes, Ghulam Hamidi a fui Kandahar lorsque les
Russes ont envahi l'Afghanistan en 1979. Il a pris le chemin de l'exil. Il s'est
d'abord établi à Quetta, au Pakistan, en 1981, puis aux États-Unis, en 1988, où
il a travaillé comme comptable.
Depuis la chute des talibans en 2001, il a fait de fréquents allers-retours
entre la Virginie et Kandahar, déchiré entre son pays d'adoption et sa ville
natale.
Sa famille vit aux États-Unis. Seule sa fille de 30 ans, Rangina, a délaissé le
confort de la Virginie pour plonger dans le chaos de Kandahar, une ville qu'elle
a quittée à l'âge de 3 ans. Elle vit à deux pas du centre-ville.
Chaos, corruption, insécurité
Jeudi après-midi, le maire a délaissé son
bureau et fui les doléances de ses commettants, le temps de faire un saut chez
sa fille. C'est là que je l'ai rencontré, autour d'un thé vert trop sucré. Son
anglais est étonnamment hésitant pour un homme qui a passé autant d'années aux
États-Unis.
Sa fille le rappelle fermement à l'ordre lorsqu'il s'égare dans les détails. Il
finit souvent ses phrases en pachtoun. Rangina traduit et en profite pour
expliquer clairement ce que son père a raconté de façon échevelée.
Deuxième problème urgent, poursuit le maire, la circulation. « Il n'y a pas de
loi, c'est le chaos, dit-il. Les gens font ce qu'ils veulent. L'autre jour, je
suis arrivé face à face avec une auto qui fonçait à l'envers dans un sens
unique. J'ai arrêté le conducteur et je lui ai demandé : Mais que fais-tu? » Il
m'a répondu : « C'est vendredi, on a le droit de faire ce qu'on veut. N'importe
quoi ! »
La corruption. Vaste problème qui gangrène le pays. Ghulam Hamidi pousse un long
soupir. « Le ciment utilisé pour construire les édifices est dilué, trafiqué,
raconte-t-il. Les bâtiments sont fragiles, ils pourraient s'écrouler.»
Même chose pour les routes. Des intermédiaires se mettent de l'argent dans les
poches et utilisent du matériel de mauvaise qualité. Résultat: deux ans après
leur construction, les rues sont délabrées, fissurées.
Autre problème, l'insécurité. « C'est la police qui s'en occupe, pas moi », se
défend le maire. Avec les talibans, les attentats suicide, les assassinats,
Kandahar n'est pas une ville sûre, admet-il. La méfiance règne, les
sympathisants talibans sont nombreux.
Même le chauffeur du maire est nerveux. Il lui a demandé de changer les plaques
de l'auto pour éviter qu'on l'identifie trop facilement. «Pas question, a
tranché le maire. Ce n'est pas un exemple à donner.»
A-t-il peur ?
« Mon chauffeur a peur. Comment pourrais-je ne pas avoir peur ? » répond-il.
Dernier obstacle: son statut d'étranger qui a vécu une bonne partie de sa vie
adulte aux États-Unis. Ses collègues se moquent de lui avec sa liste de
problèmes. Ils lui donnent quelques mois pour baisser les bras et faire comme
tout le monde: se remplir les poches.
« Nous ne sommes pas aux États-Unis », le préviennent-ils. Ghulam Hamidi jure
qu'il ne changera pas. « Je suis un idéaliste », affirme-t-il. Pas un fataliste
ni un homme corrompu. Pour le moment.