Socio :
Un Juif, un Musulman, une École
Collaboration spéciale
Yves Boisvert
La Presse, Montréal, Mercredi, 19 Janvier 2005
Un juif, un musulman, une école
Supposons un instant que le gouvernement libéral soit profondément préoccupé d'échanges culturels, qu'il veuille rapprocher la communauté juive de toutes les autres.
Vous me demandez d'où vient cette soudaine
fureur d'intégration, vu les racines historiques profondes des juifs au Québec.
Mais enfin: supposons pour les fins de la discussion qu'il y ait là quelque
urgence.
Si c'est le cas, renforcer le financement public d'écoles religieuses judaïques
n'a pas de sens. C'est se servir du prétexte de l'intégration pour faire
exactement le contraire: de la séparation ethnoculturelle.
Hier, nous avons reçu une lettre de deux jeunes hommes que tous les clichés
multiculturels séparent, mais que l'école publique (à peu près) laïque a unis.
Et qui disent au ministre de l'Éducation qu'il a tort.
Akos Verbockzy a 29 ans. Il est juif. Il est né en Hongrie et est arrivé au
Québec à 11 ans. Son meilleur ami s'appelle Farouk Karim. Il a 29 ans. Il est
musulman. Il est né à Madagascar. Il est arrivé au Québec à 2 ans. Ils se sont
connus à la fin du primaire.
«Sans l'école publique, pensez-vous
vraiment que nous serions devenus des amis?» demande Verbockzy.
À 11 ans, il parlait hongrois, pas un mot de français. Il a rencontré Farouk à
l'école. Ils ont cliqué assez rapidement. Ensemble, ils ont fait du soccer, du
hockey bottine, des travaux d'école, partagé des repas, ri, marché...
«Je savais qu'il était musulman, évidemment, il savait que j'étais juif, mais
dans une école multiethnique, on ne parle pas constamment de ses origines, de
dire Verbockzy. On s'en fout un peu. Tout le monde vient de quelque part. C'est
banal. On se retrouve autour des activités, dans ce qu'on partage, on est attiré
par la personnalité de l'autre.»
Les échanges culturels? Pourquoi pas. Mais ce n'est pas un tournoi de ping-pong,
une sortie au théâtre ou un spectacle de danse qui rapprochent les gens. C'est
dans «la cohabitation quotidienne», dans le partage de l'ordinaire qu'on se
rapproche. Les «échanges culturels» scolaires et bien intentionnés ont cette
petite touche folklorisante qui insiste sur la différence à surmonter.
«Notre école, l'école Mont-Royal, était fréquentée surtout par des gens de
Côte-des-Neiges et de Parc-Extension. Les échanges culturels, nous les faisions
tous les jours, sans qu'il faille perpétuellement donner à l'autre des cours sur
sa religion, ses traditions ou son pays d'origine. Ce n'est pas ainsi qu'on
apprend à connaître l'autre, à le respecter et à en faire un ami. C'est plutôt
en faisant du sport ensemble après l'école, en discutant de l'émission de télé
de la veille, en faisant nos devoirs ensemble, en échangeant nos lunchs et,
évidemment, aussi par nos chicanes d'enfants et nos conflits d'adolescents.
Bref, dans ce qu'est, somme toute, la vie normale dans n'importe quelle école du
monde.»
Verbockzy travaille au Forum jeunesse, un organisme qui incite les jeunes à
l'action sociale et politique. Il est aussi commissaire à la Commission scolaire
de Montréal.
Farouk Karim est attaché politique de la Fédération étudiante universitaire du
Québec. Hier, il était au cégep de Chicoutimi pour organiser une manif contre
les compressions dans le système de prêts et bourses. Quand j'ai appelé au local
de l'association étudiante pour demander «Farouk Karim», mon interlocutrice
pensait que je m'étais trompé de numéro, jusqu'à ce qu'elle repère dans le local
le gars de Montréal un peu bronzé qui parle sans accent particulier.
Je leur ai demandé à tous deux s'ils étaient pratiquants. Verbockzy est athée.
«Mais j'ai une identité juive très forte. C'est par décision personnelle que je
suis athée, pas à cause de mon école. Ma soeur est allée à la même école que moi
et elle est pratiquante.»
Karim, lui, a pratiqué un bout de temps. Ses parents sont pratiquants. Lui ne
l'est plus, même s'il a fréquenté la mosquée assez longtemps, puis a respecté le
ramadan par la suite.
Les deux sont très politisés et ont des discussions enflammées tant sur la
situation au Québec que sur la politique internationale et, bien entendu, le
conflit israélo-palestinien. «Mais quand on est en désaccord, ce n'est pas parce
que je suis musulman et lui juif; ce n'est pas comme ça qu'on aborde les
choses», dit Karim
Évidemment, même à l'intérieur de leur école multiethnique, d'où les «Québécois
de souche» étaient presque absents, il y avait de petits ghettos: «Chacun
cherche tout naturellement son semblable.» Mais «il est plus facile d'encourager
les rencontres interculturelles lorsque les élèves d'origines différentes sont
sous un même toit, quotidiennement, durant 11 ans!»
Alors quoi? Alors, pour favoriser les «échanges culturels», il faut «plus de
diversité à l'école, pas moins», disent-ils. Il est déjà loisible à toutes les
écoles, publiques ou privées, confessionnelles ou pas, de participer à des
échanges scientifiques, sportifs, culturels. Qu'est-ce qui empêche les écoles
grecques ou arméniennes ou juives de le faire, quelle que soit la hauteur de
leur financement? Rien.
La mission de l'école publique n'est pas religieuse. Est-il permis de faire des
écoles religieuses? Certainement. Mais pas en les faisant financer à 100 % par
le public, ce qui ne se fait à peu près nulle part en Occident.
J'ajoute que ces deux jeunes hommes, qui n'ont pas 30 ans, et dont la langue
maternelle n'était pas le français, ont écrit une lettre impeccable qui est, en
soi, un hommage à l'enseignement public « en milieu multiethnique » montréalais,
comme on dit.
Juste pour cela, j'espère qu'elle parviendra à notre ministre de l'Éducation.