Socio : Irak, Référendum Haut Risque       Mesurez votre audience

Collaboration  Isabelle Hachey
La Presse, Montréal, Samedi, 15 Février 2005

Irak aux urnes:
Un référendum à
haut risque
 

Photo: AFP

Un policier irakien patrouille dans les rues de Bagdad. Son doigt encré indique qu'il s'est rendu voter

On n'y échappera pas: toute la journée, les informations télévisées vont nous montrer des Irakiens faisant la queue devant des bureaux de vote afin de doter le pays d'une nouvelle Constitution.

Washington a tenu mordicus à ce que le référendum ait lieu aujourd'hui. Pourtant, le projet de Constitution est loin de faire l'affaire des sunnites, qui craignent que la décentralisation proposée provoque l'éclatement du pays. Mais si le document, même imparfait, passe le test des urnes, l'administration Bush pourra mettre en branle sa sortie du pays, au moment où l'étoile de George W. Bush luit de plus en plus faiblement dans le ciel politique américain. Explications.

Pendant deux semaines en juillet, le Canadien David Cameron s'est retrouvé à Bagdad pour conseiller les rédacteurs de la Constitution irakienne. À part les gardes du corps armés qui l'accompagnaient dans ses moindres déplacements, il affirme que cela «ressemblait à un processus constitutionnel normal», avec tout ce que cela comporte de tractations et de jeux de coulisses.

L'homme sait fort bien de quoi il parle: il était conseiller de l'ancien premier ministre ontarien Bob Rae à Charlottetown en 1992.

Si le processus semblait normal, le contexte, lui, n'avait rien à voir avec celui de notre paisible contrée canadienne. «Tous les négociateurs avec qui je travaillais étaient une cible pour les insurgés. Une affiche montrait même les photos des membres de l'Assemblée nationale les plus récemment assassinés!» raconte M. Cameron, politologue et membre du Forum des fédérations.

«Je suis revenu au Canada avec une grande admiration pour le courage de ceux qui risquent leur vie à faire ce travail, ajoute-t-il. Ce serait idiot de dire que la Constitution est parfaite. Reste que rédiger une Constitution- même imparfaite- dans ces circonstances constitue une réalisation majeure.»

Aujourd'hui, c'est au tour des Irakiens de se prononcer sur ce texte. Partout dans le monde, les télés diffuseront les images de braves électeurs défiant les insurgés qui menacent de transformer cette journée en bain de sang. Washington verra probablement en ce référendum une victoire pour la liberté en Irak. Mais derrière l'image, quels sont les enjeux de ce scrutin?

Les Irakiens divisés

Étape essentielle du tortueux processus politique en Irak, le référendum ouvre la voie aux élections législatives, le 15 décembre, qui permettront aux Irakiens d'élire un gouvernement stable et de longue durée- ce dont leur pays a désespérément besoin. Le rejet de la Constitution déboucherait sur «un chaos total», a prévenu le ministre des Affaires étrangères, Hoshyar Zibari.

La Constitution a de bonnes chances d'être approuvée, grâce à l'adoption d'amendements de dernière minute visant à rallier au projet les Arabes sunnites, minoritaires en Irak. L'un de ces amendements prévoit la création d'une commission parlementaire, qui sera chargée de... réviser la Constitution. Au moins deux partis sunnites ont appelé leurs partisans à voter oui, préférant «un texte imparfait au chaos et à l'anarchie».

Mais les Irakiens restent divisés. Le pire cauchemar des sunnites, c'est le fédéralisme décentralisé prôné par la Constitution. S'ils sont résignés à accepter comme un fait accompli la région kurde du Nord (autonome depuis la guerre du Golfe de 1991), ils redoutent la création d'une région semblable dans le sud de l'Irak, où se situent la majorité des Arabes chiites- et des puits de pétrole.

Les sunnites craignent en effet que les chiites mettent la main sur l'or noir du Sud et que les Kurdes s'emparent des gisements du Nord, leur laissant les mains vides. La Constitution stipule bien que les revenus du pétrole doivent être répartis équitablement entre tous les Irakiens, mais les sunnites pensent que cette garantie ne vaudra rien dans un État où le pouvoir central sera trop faible pour la faire respecter.

Pour eux, l'adoption de la Constitution ne marquera rien de moins que le début de la fin de l'Irak en tant qu'État nation.

Certains observateurs étrangers sont du même avis. «Soyons francs: l'Irak prend le chemin de la Yougoslavie», écrivait jeudi dans nos pages Shlomo Avineri, politologue à l'Université hébraïque de Jérusalem. «L'émergence de trois régions fortement autonomes, au lieu d'un Irak unifié, est en cours de réalisation, avec ou sans Constitution. Personne, à ce qu'il semble, ne peut recoller les morceaux de l'Irak.»

Le fédéralisme ou la dictature

Le pays est-il au bord de l'éclatement? La Constitution donne-t-elle trop de pouvoirs aux provinces irakiennes? «C'est possible, mais on a le choix entre tenter cette expérience et créer une nouvelle dictature à Bagdad pour maintenir le pays ensemble», dit André Poupart, professeur de droit retraité à l'Université de Montréal qui a voyagé à plusieurs reprises au Kurdistan irakien.

L'ampleur des compétences accordées aux 18 provinces de l'Irak a de quoi faire rougir d'envie celles du Canada, souligne-t-il. Elles pourront notamment annuler ou modifier des lois fédérales dans presque tous les domaines, sauf la politique étrangère et la défense des frontières internationales du pays.

Une recette pour la partition? Peut-être. Mais pour M. Poupart et bien d'autres, dont plusieurs sunnites désabusés, mieux vaut une démocratie plus ou moins morcelée qu'une dictature uniforme- ou pire encore, une dangereuse collection de fiefs indépendants embourbés dans la guerre civile.

La mécanique du référendum

Il y a trois ans jour pour jour, le 15 octobre 2002, Saddam Hussein était reconduit à la tête de l'Irak par 100 % des électeurs. En ce temps-là, les Irakiens n'avaient pas à se poser de question. Pour éviter les ennuis, ils savaient quelle case cocher.

Aujourd'hui, Saddam est en prison et les Irakiens retournent aux urnes. Cette fois, ils doivent se prononcer sur la Constitution de leur fragile pays. Cette fois, l'issue du scrutin pourrait être cruciale pour leur avenir.

Les Irakiens sont divisés. Malgré des concessions de dernière minute, plusieurs sunnites, qui détenaient le pouvoir à l'époque de Saddam, demeurent opposés au projet de Constitution, qui prône une fédération très décentralisée. Ils craignent que cela n'entraîne l'éclatement de l'Irak.

Pour mettre la Constitution en échec, les deux tiers des électeurs doivent la rejeter dans trois des 18 provinces irakiennes. Les sunnites sont majoritaires dans quatre provinces. En principe, ils détiennent donc un veto.

Mais pour faire échouer le vote, les sunnites doivent se rendre aux urnes. Or, ils vivent dans des régions où la violence risque de les convaincre de rester chez eux, d'autant plus que les insurgés ont menacé de tuer ceux qui participeraient au référendum.

Si la Constitution est adoptée, des élections législatives auront lieu le 15 décembre pour élire- enfin- un gouvernement. Si elle est rejetée, il y aura quand même des élections, mais pour choisir une autre administration provisoire, qui sera chargée de rédiger une nouvelle Constitution.

Scrutin sur fond de violence

C'est au péril de leur vie que les Irakiens se rendent aux urnes aujourd'hui. Les trois dernières semaines ont été meurtrières en Irak; plus de 400 personnes ont été tuées dans des attentats. Dans l'espoir d'éviter un bain de sang, les autorités ont mis en place plusieurs mesures de sécurité: un couvre-feu a été imposé jusqu'à mardi. Depuis hier, la circulation à bord de véhicules privés est interdite. Des milliers de soldats ont été déployés dans les villes. Les frontières, les ports et les aéroports ont été fermés. Au cas où toutes ces mesures seraient insuffisantes, des dizaines d'ambulances supplémentaires ont été réquisitionnées pour les hôpitaux de Bagdad.