Socio : Ali Al-Sistani et les Élections en Irak       Mesurez votre audience

Collaboration spéciale Marc Thibodeau
La Presse, Montréal, Lundi, 14 Février 2005

La liste d'Ali Al-Sistani remporte les élections en Irak

La liste chiite parrainée par l'influent ayatollah Ali Al-Sistani a remporté les élections irakiennes du 30 janvier par une faible majorité, qui ne lui permettra pas de former seule le prochain gouvernement du pays.

La victoire de l'Alliance irakienne unifiée, formée d'une coalition de partis aux orientations diverses, a été annoncée hier par la commission électorale, qui a salué la « naissance d'un Irak nouveau et démocratique ».

Selon les responsables électoraux, cette liste a reçu le soutien de 48 % des 8 456 266 Irakiens ayant voté dans ce qui constituait le premier scrutin multipartite libre dans le pays depuis plus de 50 ans.

L'Alliance pour le Kurdistan, qui regroupe les deux principaux partis kurdes, est arrivée deuxième avec 26 % des voix, loin devant la liste du premier ministre sortant, Iyad Allaoui, troisième avec 14 % des voix.

Les quelques partis sunnites qui ont décidé de participer au scrutin malgré les appels au boycottage émanant des leaders religieux de la communauté ont fait piètre figure, la liste du président sortant, Ghazi Al-Yaour, ayant récolté moins de 2 % des voix. Une douzaine de petites formations ont reçu les voix restantes.

La répartition des voix reflète le taux de participation des trois principales communautés ethniques du pays. Les Kurdes, qui constituent 20 % de la population du pays, ont voté massivement tout comme les chiites, qui ont profité de leur poids démographique dans la société irakienne (60 %) pour dominer le scrutin.

Dans les secteurs sunnites, le taux de participation, évalué pour l'ensemble de l'Irak à 59 %, a été très faible. Dans la province d'Al-Anbar, l'une des plus touchées par «insurrection, moins de 2 % des électeurs se sont déplacés.»

Confirmation dans trois jours

La Commission électorale, qui doit confirmer ces résultats à l'issue d'un délai de trois jours durant lequel les partis en lice peuvent présenter des contestations, n'a pas annoncé officiellement le nombre de sièges dont bénéficieront les partis dans la nouvelle Assemblée nationale.

La projection faite à partir des pourcentages de vote donne 140 des 275 sièges à l'Alliance irakienne unifiée, 75 à la liste kurde et 40 à la liste du premier ministre sortant. Le total obtenu pour chaque formation est légèrement supérieur à celui qui est donné par le pourcentage puisque les votes des partis n'ayant pas atteint un seuil minimal sont exclus avant le calcul de répartition.

Ces résultats promettent de se traduire dans les prochains jours par d'intenses jeux de coulisses puisque aucun parti ne dispose de suffisamment de voix pour procéder seul à la prochaine étape, soit la désignation du nouveau président et de deux vice-présidents. La composition du Conseil présidentiel doit en effet être approuvée par les deux tiers des membres de l'Assemblée nationale.

Le Conseil désigne ensuite un premier ministre, qui forme son gouvernement avant de chercher à obtenir l'aval de l'Assemblée nationale.

Deux candidats de l'Alliance irakienne unifiée sont vus comme les favoris pour succéder à Iyad Allaoui, soit le vice-président Ibrahim Jaafari, du parti Dawa, et Adel Abdel Mehdi, du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak.

Selon Sami Aoun, spécialiste du Moyen-Orient à l'Université de Sherbrooke, l'ayatollah Ali Al-Sistani cherchera à ce que « le pouvoir exécutif revienne aux chiites » en assurant à l'un de ses candidats le poste de premier ministre.

Ahmad Chalabi, ex-proche collaborateur des États-Unis tombé en disgrâce en raison de ses liens présumés avec l'Iran, prétend aussi devenir premier ministre. Il s'est d'ailleurs vanté hier d'avoir le soutien de la liste d'Ali Al-Sistani dans une entrevue à la chaîne américaine CNN. M. Allaoui, qui multipliait les rencontres cette semaine en vue de placer ses pions, n'a pas non plus renoncé à l'idée d'être reconduit à son poste comme candidat de compromis.

Les Kurdes, arrivés en deuxième place, seront appelés à jouer un rôle important dans les négociations devant mener à la composition du prochain gouvernement, un processus qui pourrait prendre plusieurs semaines. Ils ont annoncé leur intention de réclamer la présidence du pays pour le chef de l'Union patriotique du Kurdistan, Jalal Talabani.

Les tractations politiques seront menées avec, en toile de fond, les discussions à venir pour rédiger la Constitution, qui doit être soumise à un référendum en octobre prochain. Selon M. Aoun, les proches d'Ali Al-Sistani, tout en écartant l'idée d'un gouvernement théocratique à l'iranienne, pousseront pour que l'islam soit considéré comme la principale source de loi.

Les Kurdes, de leur côté, veulent d'abord préserver l'autonomie dont ils bénéficient depuis la première guerre du Golfe, au début des années 90. Ils revendiquent de plus la ville pétrolière stratégique de Kirkuk et menacent de faire sécession si leurs revendications ne sont pas entendues, une possibilité qui inquiète les pays voisins comptant une importante communauté kurde, en particulier la Turquie.

Un place pour les sunnites

Kurdes et chiites devraient chercher à réserver une place importante aux dirigeants sunnites dans les discussions sur la Constitution. Selon M. Aoun, ils n'ont pas le choix puisque leur exclusion, en plus d'alimenter l'insatisfaction de la communauté et l'insurrection, risquerait de se traduire par le rejet de la nouvelle Constitution.

La loi fondamentale prévoit qu'elle est rejetée si deux tiers des votants de trois provinces la refusent lors du référendum, donnant de facto un veto aux Kurdes, mais aussi aux sunnites.

La force multinationale menée par les États-Unis, qui ont salué le résultat des élections, ne devrait pas être appelée à quitter rapidement le pays, frappé encore hier par plusieurs incidents violents qui ont fait une quinzaine de morts. « Aucun des partis ayant remporté les élections ne veut qu'ils partent pour l'instant », note M. Aoun.
 

Avec AFP, Reuters, BBC, New York Times et Christian Science Monitor