Socio
:
Hommes Victimes de Violence
Extrait de La Presse :
Philippe Mercure
La Presse, Montréal, Dimanche, 07 Août 2005
Ces hommes victimes de violence
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La victime est…
> Poussée, bousculée,
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546 000 hommes victimes de violence conjugale au pays. Statistique Canada a récemment dévoilé des chiffres qui sont venus déboulonner un mythe : celui voulant que, dans un couple, c’est toujours monsieur qui agresse madame. Taboue, voire risible, la violence faite aux hommes n’est pas prise au sérieux. Résultat : si les ressources pour les femmes violentées et les hommes violents abondent, l’inverse n’est pas vrai. Portrait d’une réalité aux multiples visages.
« Quand les policiers ont débarqué, j’étais en train d’étudier tranquillement. Ils ne m’ont jamais demandé ma version des faits. Ils m’ont menotté et amené au poste. Ça a été un grand choc pour moi. »
Harcèlement, chantage, mensonges, insultes. Par peur de briser sa famille, Missiliyo, 29 ans, a enduré l’enfer. Jusqu’en juin dernier, lorsque les policiers, au lieu de lui passer les menottes, l’ont reconduit chez un amis avec sa valise. Ils avaient enfin compris que l’homme n’était pas violent : c’est plutôt sa femme qui le harcelait.
Forcé de quitter sa maison, sa femme et sa petite fille de 3 ans, l’étudiant en pétrochimie a finalement trouvé refuge à la Maison Oxygène, où il tente de réorganiser sa vie. Attablé à la cuisine communautaire de l’établissement, il a accepté de raconter son histoire à La Presse.
« Déjà, en Afrique, ma
femme avait des comportements inadéquats. Elle m’insultait, insultait ma
famille. Des choses que tu ne veux pas entendre, qui me blessaient beaucoup. »
En s’installant à Montréal en 2003 avec sa femme et sa fille, Missiliyo espérait
que les choses changeraient. En vain. Son épouse, raconte-t-il, rentrait à des
heures impossibles, négligeait son enfant, fréquentait d’autres hommes.
C’est lors d’une soirée où Missiliyo insiste pour avoir des explications
que sa femme appelle la police pour la première fois. En voyant son mari menotté
et emmené par les policiers, elle comprend tout le pouvoir qu’elle a au bout des
doigts. « Je ne peux même pas compter le nombre de fois où elle a appelé la
police. Chaque fois que j’essayais d’avoir une discussion avec elle, elle
composait le 911 ou menaçait de le faire. C’était du vrai chantage. Il fallait
tout le temps que je me méfie d’elle. »
La situation durera plus d’un an. « Je me sentais responsable de ma
femme et de ma fille, je ne voulais pas partir », explique le jeune homme. Et
les réseaux d’aide ? « Je ne savais même pas qu’il y avait des recours. »
La Maison Oxygène est le seul centre au Québec qui héberge les hommes en
difficulté conjugale et leurs enfants. Capacité d’accueil : sept pères, avec ou
sans enfants. Nombre d’hommes victimes de violence conjugale au pays, selon un
rapport de Statistique Canada publié à la mi-juillet : 546 000.
Yvon Lemay, coordonnateur de la maison, affirme qu’il refuse jusqu’à
deux pères par jour depuis la douzaine d’années qu’il travaille à l’organisme.
« C’est un peu plate quand des travailleurs sociaux t’appellent et te
disent qu’ils ont un père avec un enfant dans la détresse la plus totale qui ne
sait pas où aller, et que la seule chose qu’on peut lui dire c’est : Ben, on
n’a pas de place, alors vas-y mon gars, ne te suicide pas et bonne chance »,
dénonce-t-il.
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La forme Alors que les hommes
encaissent des coups de poing, se font mordre |
Au cours des cinq
dernières années, 6 % des Canadiens qui avaient déjà été mariés ou avaient vécu
en union libre ont été victimes de violence conjugale ; presque autant que les
femmes, chez qui le taux s’élève à 7 %.
Cette violence est souvent psychologique.
« On voit beaucoup de dénigrement, de harcèlement », explique Yvon Lemay. Mais il arrive aussi que les partenaires passent de la parole aux actes. Et là, la violence a un sexe. Selon Statistique Canada, les hommes se font plus souvent mordre, gifler ou frapper par leur partenaire que les femmes. Ils sont aussi plus nombreux à encaisser des coups de pied et à se faire lancer des objets (voir encadré).
Les victimes féminines restent cependant deux fois plus nombreuses que
les victimes masculines à subir des blessures durant les disputes conjugales,
trois fois plus susceptibles de craindre pour leur vie et deux fois plus
susceptibles d’être victimes de plus de 10 épisodes violents.
Ceux qui connaissent ce secteur, eux, jurent avoir vu des hommes dans un
piètre état.
« J’ai vu des fourchettes plantées dans les cuisses, des yeux au
beurre noir. Un jour, un gars de 6 pieds 2 pouces bâti comme une armoire est
arrivé ici tout égratigné, en sang. Il s’était littéralement fait déchirer son
linge sur le dos », raconte Yvon Lemay.
« Les femmes compensent leur différence de force musculaire – car en
moyenne, il existe une différence de force musculaire – en utilisant des objets.
Vaisselle, couteau, tasse de café, rouleau à pâtisserie. J’ai même déjà vu un
homme avec l’empreinte d’un fer à repasser sur le ventre », raconte Yvon
Dallaire, psychologue et auteur du livre La violence faite aux hommes – Une
réalité taboue et complexe.
Selon Yvon Lemay, il faut aussi arrêter de croire que la violence
sexuelle n’est que le lot des femmes.
« Des gars qui, par manque de
confiance en eux, vont accepter de se laisser faire des choses par une femme
pour ne pas la perdre, ça existe probablement beaucoup plus souvent qu'on pense
», croit-il.
C'est que les hommes sont plus portés
à cacher la violence dont ils sont victimes que de l'étaler au grand jour. «
Demander de l'aide est très difficile pour un homme. C'est un aveu
d'impuissance. Et les mots impuissance et gars, ça ne va pas très
bien ensemble », dit Yvon Lemay.
« Quand on parle d'hommes battus, on trouve ça risible. On est encore porté à croire que l'homme, parce qu'il plus gros, est plus méchant, et que la femme, parce qu'elle parait plus fragile, est une victime », croit quant à lui Yvon Dallaire.
Une attitude que connaissent bien les résidants de la Maison Oxygène. « Les gens trouvent ça drôle, c'est sûr. À l'école, les gens me demandent : Tu retournes dans ta maison d'hommes battus ? », dit Missiliyo.
Le tabou, par contre, ne frappe pas que les victimes.
« C'est tellement honteux, c'est
tellement difficile pour les femmes d'admettre qu'elles font des choses comme
ça. Ce n'est tellement pas beau ! Ce qui est valorisé chez une femme, c'est
l'image de la douceur. C'est pour ça que c'est si difficile. »
Marise Bouchard est psychothérapeute.
À la Maison de la famille de Québec, elle donne un atelier intitulé La femme et
son agressivité. Une agressivité qu'elle connaît bien : elle-même a agressé ses
partenaires lorsqu'elle était plus jeune, allant même jusqu'à menacer son
conjoint de l'époque avec un couteau alors qu'elle n'avait pas encore 20 ans.
« À un moment donné, je me suis rendu
compte qu'il y avait quelque chose qui ne marchait pas avec moi. Et je ne
voulais pas passer ça sur le dos des autres. » Armée de livres de psychologie
populaire, Mme Bouchard a alors entrepris un long travail sur elle-même. « J'ai
travaillé pendant 15 ans toute seule de mon bord », confie-t-elle.
Si Marise Bouchard a réussi à maîtriser seule sa violence, ce n'est pas le cas
de Sylvie Turgeon.
« Sans les groupes d'entraide,
j'aurais tué quelqu'un. C'est très clair dans ma tête, tôt ou tard j'aurais tué
quelqu'un. C'est comme traverser un boulevard les yeux fermés : tu ne peux pas
toujours être chanceuse. »
« Quand je buvais, la paranoïa
s'emparait de moi. La jalousie, raconte-t-elle. Je faisais des crises, j'ai
battu des gens, j'ai sauté sur eux. Il y en a que j'ai presque heurtés en
voiture, j'ai brisé leurs objets. Des choses terribles. »
Dans son cas comme dans la plupart
des autres, croit-elle, des problèmes d'alcool et de drogues étaient étroitement
mêlés à celui de la violence. Une affirmation qui trouve écho dans les données
de Statistique Canada : les personnes dont le partenaire est un grand buveur -
au moins cinq consommations plus de cinq fois par mois - risquent six fois plus
d'être victime de violence que les autres.
« La dernière fois, je faisais des
plans pour tuer mon conjoint. Là, j'ai eu peur. Je suis allé dans un centre de
crise et je leur ai dit : Si vous ne faites pas quelque chose, il va y avoir
un meurtre dans le journal. »
Cette violence des femmes, Marie-Andrée Bertrand aussi la connaît bien. La
criminologue a écrit un livre, Les femmes et la criminalité, où elle
dévoile des chiffres troublants. En 1976, les femmes étaient accusées d'un crime
sur 10. Un quart de siècle plus tard, cette proportion a presque doublé. Bref,
si la criminalité en général diminue, les femmes, elles, commettent plus de
crimes qu'avant. Et ces crimes sont plus violents que par le passé.
Mais la réalité de la violence
conjugale envers les hommes est si peu ancrée dans les mentalités que même la
grande spécialiste s'est laissée prendre. L'année dernière, Mme Bertrand a pris
connaissance des chiffres montrant la parité des plaintes de violence conjugale
envers les hommes et les femmes.
« Je n'y ai pas cru. J'ai même
contredit publiquement une étudiante qui avait présenté ces chiffres lors d'une
réunion scientifique. J'ai été obligée d'aller aux sources et de faire mon
mea-culpa », avoue-t-elle, tout en tenant à préciser que les conséquences de la
violence demeurent plus importantes chez les victimes féminines que masculines.
Selon la criminologue, les hommes
dénoncent plus la violence conjugale qu'auparavant, car « la fragilité est
maintenant avouable. Et parfois, ça paye de se déclarer victime »,
souligne-t-elle en mentionnant les avantages juridiques ou financiers de la
dénonciation. « De la part des hommes, c'est un grand progrès. Car nier cette
violence, c'est risquer de rester dans la même situation, et cela cause des
dommages considérables. »