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Vieillir Gai

Extrait de La Presse : Judith Lachapelle
La Presse, Montréal, Samedi, 30 Juillet 2005

> Vieillir Gai

Photo : Ivanoh Demers, La Presse

Nicolas Jarré, Gérald Séguin, Ghislain Morin et Renaud Paré font partie de la seule association de retraités gais au Québec, l'ARC.

Ils ont connu l'époque où ces choses-là ne se disaient pas. Puis ils ont brisé le tabou en vivant ouvertement leur homosexualité. Ils se sont battus toute leur vie pour être reconnus pour ce qu'ils sont, mais aujourd'hui, ils craignent de devoir retourner «dans le placard». Comment la première génération des militants gais entrevoit-elle la vieillesse?

À la résidence où ils habitent, ils sont qualifiés de «vieux garçons» ou de «vieilles filles». Mais certains de ces gens âgés sont des homosexuels, avoués ou pas, qui vivent aujourd'hui comme ils l'ont probablement fait toute leur vie: dans la clandestinité. Dans le «bon vieux temps», ces choses-là, on n'en parlait pas.

Rien à voir avec la génération qui suit. Les gais baby-boomers sont sortis bruyamment du placard dans les années 60. Ils ont tenu tête à la police des moeurs, ont publiquement affirmé leur différence, ont milité toute leur vie pour être reconnus et acceptés en tant que gais.

Et aujourd'hui, l'âge de la retraite a sonné. Et après, viendra le jour où ces hommes et ces femmes qui se sont battus pour leurs droits deviendront des vieillards vulnérables, à la merci de ceux qui prendront soin d'eux. Laurent McCutcheon, 62 ans, président de Gai Écoute, s'inquiète un peu. «Est-ce que nos structures sociales vont nous permettre de continuer à vivre comme ça, ou vais-je devoir retourner dans le placard, comme quand j'étais jeune?»

Le spectre du placard en préoccupe effectivement plus d'un. «Une personne âgée, c'est un peu comme un enfant, dit M. McCutcheon. Elle est sans protection, sans défense. Quand on dépend des autres pour manger ou pour aller à la salle de bains, on est complètement vulnérable. Et si une personne âgée a peur d'être ostracisée à cause de son orientation sexuelle, que va-t-elle faire? Elle va retourner dans la garde-robe.»

«C'est une hantise pour les gens de ma génération», résume M. McCutcheon. Et c'est le prochain combat pour ce militant de longue date.

Pas d'enfant, l'isolement

Première constat: les personnes âgées souffrent de solitude. C'est vrai pour la plupart des aînés, et ça l'est encore plus pour les gais et lesbiennes, constate M. McCutcheon. «La plupart des gais n'ont pas d'enfant, souligne-t-il. Il n'y a pas non plus de réseau de soutien pour les aînés dans la communauté, comme on peut en trouver chez les hétérosexuels. Il faut s'en préoccuper.»

Et ce n'est pas parce qu'ils ont vécu une vie d'hétérosexuel, qu'ils ont eu des enfants, que les gais peuvent nécessairement compter sur eux. Surtout quand la sortie du placard a été mal accueillie. «Ce n'est pas parce qu'on a des enfants qu'on est moins isolé, dit Wilfrid Dubé, 71 ans, père de deux enfants. Surtout les gais, parce qu'ils deviennent indépendants. Quand ils s'isolent, ils perdent le contact avec leur famille.»

C'est un peu pour ça que Renaud Paré et Ghislain Morin ont fondé, en 2001, les Aînés et retraités de la communauté (ARC), la seule association de retraités gais au Québec. Âge moyen de ses quelque 70 membres: 62 ans. Nombre de sections de l'ARC au Québec: une seule, à Montréal. «On a essayé de l'étendre en région, mais ça ne marche jamais, même dans des villes comme Québec, soupire Ghislain Morin. Les gais âgés ne veulent pas être identifiés.»

But de l'organisation: briser l'isolement des aînés. «Tant qu'ils travaillent, les gens s'en sortent toujours, dit M. Morin. Mais quand ils ne travaillent plus, ils sont seuls. Nos activités sont faites dans ce but, pour qu'ils sortent de la maison et se fassent des amis.» Au menu: excursions à la campagne, randonnées en montagne, cinéma, théâtre, resto, petit-déjeuner le dimanche dans un resto du Village.

La maison de retraite

L'ARC s'adresse aux gens encore actifs. Qu'en est-il de ceux qui n'ont plus la forme? Où vont habiter les aînés en perte d'autonomie?

Cette question, Serge Brochu se la pose encore. Sa résidence, À l'infini, accueille les aînés homosexuels. Mais, en ce moment, seulement deux résidants sur 20 sont homosexuels. «La clientèle gaie qui a les moyens préfère rester en condo et payer du personnel soignant, dit-il. Les gais ne se manifestent pas. Soit ils ne sont pas encore assez âgés, soit ils ont de l'aide.»

Mais ça ne veut pas dire qu'ils n'y pensent pas. L'idée d'un centre d'hébergement réservé aux gais ne fait pas l'unanimité non plus. «Personnellement, je suis contre les ghettos, dit Ghislain Morin, âgé de 66 ans. Je n'irais pas vivre dans une résidence où il n'y aurait que des gais. Pas par honte, ou pour me cacher, mais je me dis que ce n'est pas une vie.» Il préfère de loin rester à la maison le plus longtemps possible, quitte à se payer de l'aide.

L'autre vice-président de l'ARC, Renaud Paré, estime au contraire que les gais ont besoin de se retrouver entre eux. «Toute notre vie, on a vécu un peu caché, surtout les plus vieux», dit-il.

«Il faut prévoir la perte d'auto-nomie progressive, dit Laurent McCutcheon. On commence à traîner la patte, puis on a une canne, une marchette, puis un fauteuil roulant et, enfin, un lit. C'est sûr que je pense qu'on peut aller dans tous les établissements, comme les hétérosexuels: il n'y a pas un établissement public qui va refuser des gens sur la base de l'orientation sexuelle. Mais une fois à l'intérieur, est-ce que le service sera accueillant et adapté? La discrimination, c'est une question d'attitude. Il n'y a plus personne qui nous traite de maudite tapette: on le fait dans notre dos, mais pas en face. Mais la discrimination, c'est beaucoup plus subtil. Ça ne se touche pas, ça ne se voit pas. Si une personne a besoin de soins, qu'elle est dans sa couche, peut-être va-t-elle attendre une heure ou deux au lieu d'une demi-heure. C'est assez brutal comme argument, mais je pense que ça fait partie de la réalité.»

Sans parler des couples qui ne voudront pas être séparés. «C'est une autre grande question pour les vieux couples comme le mien, dit Laurent McCutcheon. Qu'est-ce qui va nous arriver? Je ne voudrais surtout pas être séparé de mon conjoint en vieillissant.»

Des lesbiennes mieux préparées

Et du côté des femmes? La réflexion semble être plus avancée. Diane Heffernan, du Réseau des lesbiennes du Québec, s'intéresse de près à la question de la vieillesse chez les lesbiennes. Celles-ci semblent plus ouvertes à l'idée d'aller vivre dans une résidence pour lesbiennes, ou pour femmes hétérosexuelles et lesbiennes. Un projet de CHSLD est dans l'air, tout comme des projets de petites résidences.

Le silence des lesbiennes âgées, Diane Heffernan le connaît bien. «Je fais une vidéo sur les lesbiennes âgées et je n'arrive pas à franchir le cap des 68 ans!» dit la militante. Encore plus difficile de trouver des lesbiennes âgées de différentes origines ethniques. Même à un âge avancé, où il semble qu'elles n'ont plus rien à perdre, elles préfèrent se taire.

«Elles retournent dans le placard, observe Mme Heffernan. Il existe des lesbiennes âgées, on les repère, mais elles ne veulent pas parler. C'est la loi du silence. On peut comprendre un peu pourquoi. On n'arrête pas de voir aux informations des personnes âgées malmenées, alors imagine quand tu dis que tu es lesbienne ou gai, c'est risqué.»

À 62 ans, Diane Heffernan envisage de vivre un jour dans une résidence où il n'y aurait que des lesbiennes. «J'ai connu les communes des années 60 et je trouve qu'une résidence pour lesbiennes, ça serait parfait!»

En attendant, Gai Écoute entre-prendra à l'automne une réflexion sur la vieillesse dans la commu-nauté homosexuelle. «Il y a un intérêt manifeste dans la commu-nauté gaie, dit Laurent McCut-cheon. Mais personne n'a encore exercé de leadership et dit voici ce qu'on devrait faire.»

Les premiers militants gais seront-ils des pionniers toute leur vie? «Je pense que oui!» dit Laurent McCutcheon en riant. «Mais qui va le faire si nous, les gens de ma génération, on ne le fait pas?»

 



Extrait de La Presse :
Judith Lachapelle
La Presse, Montréal, Samedi, 30 Juillet 2005

> Quand grand-maman sort du placard...

Bill Ryan, professeur de sociologie à l'université McGill, mène la première étude canadienne sur les aînés gais et lesbiennes. Des personnes âgées gaies, leur famille et des intervenants du réseau de la santé de quatre villes canadiennes - Montréal, Halifax, Vancouver et Victoria - ont été interviewés. M. Ryan parle de ses observations.

Est-ce difficile de joindre des personnes âgées gaies?

Oui. Même le vocabulaire n'est pas le même. Ils ne sont pas habitués à dire «je suis gai», «je suis lesbienne». Il y a des gens qui nous ont appelés en nous disant «J'ai 80 ans, et je suis comme ça.» Pour eux, c'est impossible de se dire gai.

Est-ce que la plupart ont vécu une relation de couple avec une personne du même sexe?

Oui, mais ce sont des gens qui étaient présentés comme un coloc, ou un meilleur ami. Ils ne pouvaient pas le dire parce qu'ils pouvaient être arrêtés, emmenés dans une unité psychiatrique. Ils risquaient le mépris. Parfois même l'emprisonnement, parce que c'était illégal, jusqu'en 1969, d'avoir une relation sexuelle avec une personne du même sexe.

Les femmes étaient moins persécutées, parce que l'homosexualité féminine dérangeait moins que l'homosexualité masculine. Mais devant la loi, les deux étaient interdites. Les hommes étaient plus souvent punis et opprimés légalement que les femmes. Une femme qui vivait avec une colocataire passait mieux qu'un homme dans la même situation.

N'est-il jamais trop tard pour faire un coming-out?

Non, sauf que parfois, les conséquences sont différentes. On a rencontré des gens qui avaient déjà été mariés et qui s'étaient retrouvés célibataires à la suite d'un décès ou d'une séparation. Ils s'inquiétaient beaucoup pour leurs enfants, qui n'étaient pas au courant. On a rencontré une femme à Vancouver qui a fait sa sortie à l'âge de 75 ans après le décès de son mari. Elle avait annoncé à ses enfants qu'il était possible qu'elle noue une relation avec une femme avant de mourir. Ses enfants lui ont répondu: «Si tu fais ça, oublie tes petits-enfants, tu ne les verras plus jamais.»

Est-ce que la plupart ont vécu une vie d'hétérosexuel, en se mariant et en ayant des enfants?

Souvent, oui. On leur disait: «Marie-toi, ça va passer.» La pression sociale et familiale, sans parler de la pression juridique, était tellement forte, que de rester célibataire était presque impensable. Probablement plus pour un homme que pour une femme. Un homme célibataire de 30-35 ans qui n'était pas prêtre était plus rapidement l'objet de soupçons qu'une femme.

Sont-ils victimes de discrimination dans les résidences?

Oui, beaucoup. Elle se manifeste d'abord par le silence, qui rend leur vie, leur couple et leurs amis invisibles. Nous avons rencontré un homme qui a dû placer son conjoint âgé dans un centre d'accueil. Par crainte de discrimination, il n'a pas mentionné qu'ils formaient un couple. Quand il le visitait, il allait à la chambre, verrouillait la porte, et les deux s'enlaçaient derrière la porte fermée. Après, il rouvrait la porte et redevenait un ami en visite. Il avait peur qu'en son absence, son conjoint subisse de la discrimination.

Il y a aussi des gens, employés ou bénévoles, qui arrivent dans la chambre avec des bibles et des chapelets pour leur dire qu'ils prieront pour qu'ils se convertissent avant de mourir. Le réseau des aînés est très influencé par l'héritage catholique. On a même demandé aux fédérations d'aînés de tout le Canada de participer au projet. On n'a trouvé aucun intérêt. On nous a dit: «Ça n'existe pas, on ne veut pas en parler.»

Avez-vous noté des différences entre les quatre villes?

C'est beaucoup plus avancé sur la côte Ouest, pour plusieurs raisons. Ça fait plusieurs années qu'ils ont un gouvernement néo-démocrate. Le réseau de la santé et des services sociaux est beaucoup moins influencé par l'Église catholique qu'ici. Il y a une reconnaissance formelle que les aînés gais et lesbiennes existent. Ils ont des groupes de bénévoles pour répondre aux besoins.

Ici, d'après ce que je vois, l'influence de l'Église est encore assez importante dans les réseaux des aînés de façon informelle. Les crucifix, les statues, la chapelle, tout ça est omniprésent. Même si c'est inconscient, il y a un message véhiculé selon lequel il ne faut pas en parler.

Les aînés gais et lesbiennes sont-ils en faveur de l'ouverture de résidences particulières?

C'est divisé entre ceux qui croient qu'il faut avoir des résidences particulières, et d'autres qui disent: «J'ai payé mes taxes toute ma vie, j'ai droit à un service adapté et respectueux dans tous les centres d'accueil.» Toronto a un modèle assez innovateur pour les aînés gais et lesbiennes: dans certains centres, ils ont des unités pour gais et lesbiennes qui veulent vivre dans une petite communauté avec des pairs et des intervenants sensibilisés à leurs besoins. C'est un modèle que j'aime beaucoup parce qu'il est à la fois particulier et intégré dans le réseau.

Les soins de santé sont les mêmes pour tous, mais la question de respect est particulièrement importante.

Je dirais que le point le plus sensible est la présence du conjoint de même sexe. Que cette personne-là soit respectée. Il y a une femme qui nous disait: «J'aimerais simplement savoir que, dans la salle de télévision, je pourrai tenir la main de ma conjointe.» Les aînés gais et lesbiennes ne se sont pas mariés, pas même sous l'union civile, et la personne qui les visite n'est, légalement, qu'un ami. Les personnes hébergées veulent savoir que lorsque cette personne les visite, elle sera reçue comme un conjoint de sexe opposé serait reçu, avec le même respect et les mêmes droits. Et s'il y a des décisions à prendre sur leur santé, elles souhaitent que ce soit leur conjoint qui les prenne, plutôt que leur fils qui ne leur a pas parlé depuis 30 ans.
 



Extrait de La Presse :
Judith Lachapelle
La Presse, Montréal, Samedi, 30 Juillet 2005

> Dans l'bon vieux temps, ça s'passait d'même

N'entrait pas qui voulait au Babyface, boulevard Dorchester (aujourd'hui René-Lévesque). Des femmes à peine débarquées de l'autobus au terminus Voyageur, coin de la Montagne, y montaient, avec leurs valises, pour prendre un verre. Mais tous les hommes se faisaient littéralement expulser du bar. Et plus vite que ça!

Diane Heffernan en rit encore. La proprio du bar, ancienne lutteuse, ne laissait pas un mâle franchir la porte du bar du troisième étage. «Ils déboulaient les marches! Elle était drôle, tout le monde en avait peur.»

Dans un coin, une lampe rouge clignotait pour avertir les clientes de l'arrivée imminente des policiers. Elles se sauvaient par la porte arrière pour échapper à la descente. «J'ai vécu une descente pas drôle en 1967, l'année de l'Expo», se souvient Mme Heffernan. Le maire Jean Drapeau avait décidé de faire le ménage dans sa ville et de fermer les bars «douteux». «Les policiers sont entrés avec des mitraillettes. Ils nous ont alignées le long du mur. Tout ça parce qu'on était lesbienne! C'était très impressionnant.»

Le Village gai n'existait pas encore. Gais et lesbiennes fréquentaient des bars situés pour la plupart à l'ouest du boulevard Saint-Laurent. Les gais se rencontraient au Peejees, au Caveau, au Rocambole, situés rues Peel, Stanley, Drummond. Les descentes policières faisaient partie du risque de fréquenter ce genre d'endroit. Mais au moins, les gais et lesbiennes sortaient de l'isolement. C'est le cas de Diane Heffernan, qui croyait à 20 ans être la seule au monde dans son cas.

Les bars les plus voyants, avec les travestis à frou-frou, avaient cependant le don d'effrayer de jeunes gais. Renaud Paré est arrivé à Montréal dans les années 80, l'époque Cage aux folles... «Je me suis dit: ah non! Est-ce que les gais ne sont que des fofolles comme ça?»

Outre le Babyface, les lesbiennes de Montréal se rencontraient chez Madame Arthur, rue Mackay, près de l'Université Concordia. Les universitaires féministes se rencontraient dans ce bar où Marie-Claire Blais a écrit Les Nuits de l'Underground. «On pouvait arrêter le juke-box et avoir de grandes discussions», se souvient Diane Heffernan.

Il n'y avait pas que des lesbiennes chez Madame Arthur. Il y avait aussi des hommes voyeurs, des travestis, des couples straight qui cherchaient une lesbienne pour faire un trio... Un jour, se souvient Diane Heffernan, un homme a eu une relation avec une lesbienne, suscitant la fureur de sa conjointe qui a commencé à se battre. «Le propriétaire a barré la lesbienne et a laissé l'homme revenir au bar, dit Mme Heffernan. Alors, les lesbiennes ont boycotté et le bar a fermé. Ça a été ma première manif en 1972!» dit-elle en riant.