Socio
: Gais
Minorités Sexuelles en Fuite
Extrait de La Presse :
Agnès Gruda
La Presse, Montréal, Dimanche, 24 Juillet 2005
Les Réfugiés de la Honte
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Homosexuels en prison en Égypte |
Le Canada est reconnu pour son accueil
favorable aux homosexuels persécutés en raison de leur orientation
sexuelle. Mais le système n'est pas parfait, surtout quand les réfugiés n'osent
même pas nommer ce qu'ils fuient.
Dans un dossier publié dans le cadre de la semaine de la fierté gaie, un coup
d'oeil sur les minorités sexuelles en fuite.
La cicatrice forme un
demi-cercle sur le bras droit d'Ali. De près, on distingue même les marques de
dents sur la peau mate. Cette empreinte de morsure est le souvenir d'une attaque
tellement sauvage que le jeune homme avait eu peur de mourir.
Ce n'était pas la première fois qu'Ali se faisait tabasser au
Liban, son pays natal. Homosexuel « depuis toujours », il a été frappé par son
père, insulté par sas frères, agressé dans la rue et même battu par la police.
Mais cette dernière fois a été la fois de trop. C'est là
qu'Ali a décidé de quitter son village natal, dans la vallée de la Bekaa.
Direction : le plus loin possible.
Le jeune électricien débarque à Montréal en décembre 2003. Il
a 26 ans, pas de papiers, pas de contacts. À l'aéroport, il aborde un agent de
l'immigration avec le mot magique : « refuge ».
Ali vient d'une région contrôlée par le Hezbollah et c'est ce
qu'il évoque pour justifier sa demande d'asile. « L'Armée de Dieu » l'a harcelé
à un point tel qu'il craint de rentrer chez lui, répète-t-il à tous les agents
qui lui demandent de raconter son histoire.
Pas un seul instant il n'a envisagé de dire qu'il est gai et
que cela a rendu sa vie impossible. Pourquoi ? Par habitude de la peur,
explique-t-il timidement lors d'une visite à La Presse, la semaine
dernière.
Mais aussi par ignorance. Jusqu'au début des années 90, le
Canada estimait que les minorités sexuelles ne constituaient pas un « groupe
social » devant être protégé par le droit d'asile. En 1993, la Cour suprême
tranche : l'orientation sexuelle peut constituer un motif d'asile au pays,
affirme-t-elle dans l'arrêt Ward.
Mais Ali n'en savait rien. Seul, terrorisé, il n'envisage
même pas que son orientation sexuelle puisse inspirer la sympathie. Il
s'accroche donc à son histoire de Hezbollah. Comment expliquer que cette
organisation se soit acharnée sur lui, mais n'ait jamais embêté ses frères ? La
Commission de l'immigration et du statut de réfugié (CISR) rejette sa demande en
avril 2004.
La suite de l'histoire tient du miracle. Au centre de
détention de l'Immigration, Ali devient amoureux d'un Mexicain qui attend son
expulsion. Autour d,eux, on s'en rend compte. La vraie histoire d'Ali émerge peu
à peu.
À la dernière étape du processus d'asile, qui consiste à
examiner les risques que court la personne que l'on s'apprête à expulser,
l'avocat d'Ali révèle que le jeune homme est homosexuel. Mais l'agent
d'immigration maintient l'ordre d'expulsion, en s'appuyant sur le fait que rien
n'interdit explicitement l'homosexualité au Liban.
La date de départ est fixée au 25 mai 2005. À la dernière
heure, la Cour fédérale ordonne à l'Immigration de surseoir à l'expulsion. Il ne
s'agit, pour le moment, que d'un sursis, en attendant un nouvel examen des
dangers qui guettent Ali dans son pays natal.
Et c'est d'ailleurs parce qu'il risque toujours d'être
renvoyé qu'Ali préfère taire son vrai nom. La communauté libanaise est petite et
les nouvelles circulent vite...
Des dossiers délicats
Des cas de réfugiés qui se tirent dans le pied en taisant
leur orientation sexuelle sont assez fréquents, affirme Peter Shams, l'avocat
d'Ali. « C'est compréhensible, ce sont des gens qui n'ont jamais dit à personne
qu'ils étaient gais, pas même à leurs meilleurs amis. La majorité d'entre eux
vivent dans la honte », note M. Shams.
Mais ce n'est pas seulement en raison de cet excès de
discrétion qu'Ali a failli passer à travers les mailles du filet protecteur
canadien. Comment se fait-il qu'un agent d'immigration a estimé que les
homosexuels ne courent aucun risque au Liban ? s'étonne Nada, coordinatrice de
Helem, une organisation montréalaise de gais et lesbiennes d'origine
libanaise.
Pourtant, même si la loi libanaise n'interdit pas
explicitement l'homosexualité, la prohibition d'actes « contre nature » y est
souvent évoquée pour envoyer des homosexuels derrière les barreaux.
La plupart des experts en conviennent : le Canada a l'une des
politiques les plus généreuses à l'égard des réfugiés appartenant à des
minorités sexuelles. D'autres pays, comme les États-Unis ou la France, sont
théoriquement prêts à accorder un droit d,asile aux homosexuels. Mais en
pratique, les réponses positives y sont rarissimes, dit Noël Saint-Pierre,
avocat montréalais qui a défendu de nombreux réfugiés gais.
Résultat : le Canada agit comme un aimant sur les homosexuels
mieux informés qu'Ali. Ceux qui veulent fuir l'Amérique latine ne font souvent
que passer aux États-Unis dans l'espoir de se rendre au Canada, explique Josh
Godwin, de l'International Gay and Lesbian Human Rights Commission, à San
Francisco.
Gros malaise
« Le Canada a une politique plus cohérente que d'autres
pays. Non seulement l'orientation sexuelle fait-elle partie du droit des
réfugiés, mais on va plus loin, en donnant de la formation aux commissaires »,
dit Nicole Laviolette, professeur de droit à l'Université d'Ottawa.
Cette formation est essentielle, estime Mme Laviolette, qui a
enseigné à la CISR à trois reprises depuis 10 ans. Ce qui lui a permis de
constater que beaucoup de commissaires ressentent un malaise face aux minorités
sexuelles. Surtout lorsqu'il s'agit de déterminer si le revendicateur est
homosexuel ou pas.
« Ils doivent leur poser des questions sur leur vie intime.
Dans certains cas, lorsqu'il s'agit par exemple de revendicateurs transsexuels,
c'est un défi à leur seuil de tolérance ! » dit-elle.
Et puis, l'orientation sexuelle est difficile à démontrer
justement parce que les homosexuels, dans les pays qui les répriment, se terrent
au fond de leur placard.
Cela peut pousser des commissaires à poser de drôles de
questions. Par exemple, à demander à un revendicateur de nommer des bars gais de
Montréal... comme si tous les gais passaient leurs soirées au Village.
Depuis 1993, la CISR a fait des pas de géant.
« Je me souviens d'une époque où l'on pouvait y entendre que
l'homosexualité est contre nature », se rappelle M. Saint-Pierre. Mais encore
aujourd'hui, il arrive que l'on suggère à un homosexuel qu'il peut éviter le
danger en se montrant discret, et qu'il n'a donc pas besoin de se réfugier au
Canada.
« Cela signifie ne pas vivre avec son conjoint, ne jamais
s'afficher. Jamais on ne demanderait ça à un hétérosexuel », s'indigne Noël
Saint-Pierre.
Et puis, les stéréotypes ont la couenne dure. il y a cinq
ans, la CISR a rejeté la demande d'une Colombienne homosexuelle, entre autres
parce qu'elle est « une jeune femme attirante, d'allure professionnelle et
articulée » et qu'il est donc peu probable qu'elle soit harcelée comme
lesbienne.
Mauvaise analyse fondée sur un double stéréotype, dit Nicole
Laviolette. Celui d'une lesbienne à l'allure masculine. Et celui d'une lesbienne
telle que définie par les critères occidentaux. À la CISR, on assure que de tels
arguments ne sont plus utilisés aujourd'hui. L'époque de ces « examens primaires
» visant à établir hors de tout doute l'orientation sexuelle d,un réfugié est
révolue, affirme François Guilbault, conseiller juridique de l'organisme. Selon
lui, les commissaires s'attachent plutôt à analyser la situation du pays d'où
viennent les revendicateurs et les problèmes qu'ils risqueraient d'y rencontrer
en cas d'expulsion.
Mais encore là, ce n'est pas de tout repos. Souvent, on
manque de documentation. Les organisations de défense des droits humains ne sont
pas toujours sensibles aux problèmes des minorités sexuelles. « Trouver des
documents sur les problèmes des homosexuels dans des pays aussi répressifs que
le Guatemala ou la Moldavie, c'est quasiment impossible, il n'y a personne qui
s'y intéresse », déplore M. Saint-Pierre.
Il cite le cas d'un militant algérien des droits humains qui
affirmait, lors d'un passage à Montréal, qu'il n'y avait tout simplement pas
d'homosexualité dans son pays ! C'est ce qui s'appelle partir de très loin...
Selon Nicole Laviolette, les demandes des réfugiés
homosexuels se heurtent à un autre mur : celui d'un trop grand optimisme. La
situation s'améliore dans plusieurs pays... mais pas autant qu'on l'imagine. En
Amérique latine, par exemple, les ressources se multiplient et de nouvelles lois
assurent l'égalité aux minorités sexuelles. Mais cela n'empêche pas que des
homosexuels soient persécutés dans des régions qui échappent au contrôle de
l'État.
Au Liban, des groupes financés par le gouvernement viennent
en aide aux homosexuels. mais cela ne rassure pas du tout Ali, qui jette un
regard inquiet sur sa cicatrice et craint qu'elle ne symbolise le sort qui
serait le sien, si jamais il était expulsé du Canada.
Mystère
> La CISR ne tient aucun registre de ses décisions selon la nature des dossiers. Ses seules statistiques portent sur les pays d'origine des demandeurs.
> Des données obtenues par le
Globe and Mail grâce à la loi d'accès à l'information font état de 2500
revendications de statut de réfugié fondées sur l'orientation sexuelle, entre
2001 et 2004. Mais la proportion de demandes acceptées reste inconnue.
Quand
l'homophobie frappe...
(Mario Girard)
Afrique
En 1995, Robert Mugabe, président du Zimbabwe, homophobe
notoire, déclare que « les homosexuels sont pires que des chiens et des porcs ».
États-Unis
Le 6 octobre 1998, le jeune Matthew Shephard, étudiant du
Wyoming âgé de 21 ans, est battu à mort par deux hommes qui avaient envie de «
se faire une tapette ». Le jour des funérailles, le révérend Fred Phelds, leader
de l'Église baptiste de Westboro, manifeste avec une pancarte sur laquelle il
est écrit : « Pas de larmes pour les pédés ». Depuis ce temps, il anime un site
Internet baptisé God Hates Fags qui montre Matthew Shephard brûlant dans
les flammes de l'enfer.
Égypte
Le 10 mai 2001, la police égyptienne arrête quelques
dizaines d,hommes soupçonnés d'homosexualité au bar Queen Boat du Caire.
Vingt-trois accusés seront accusés à des peines de prison. Ils seront graciés à
la suite de pressions internationales.
Arabie Saoudite
Le 1er janvier 2002, trois Saoudiens sont décapités parce
qu'on les croit homosexuels.
Québec
Le 23 janvier 2005, Joëlle Perras et Brook Morrison sont
sur le point d'échanger un baiser dans la rue, quand l'une d'elles reçoit un
coup à la tête d'un homme choqué par leur geste. Sous l'impact, la tête de Melle
Morrison frappe le nez de sa compagne et le fracture. La communauté homosexuelle
réagit en organisant un kiss-in.
Pologne
Pour la deuxième année consécutive, le maire de Varsovie,
Lech Kaczynski, a interdit, il y a un mois, une Marche de l'égalité organisée
par des militants gais. Il ne veut pas faire le promotion « du style de vie
homosexuel ». La marche a lieu malgré tout.