Extrait de La Presse :
Mario Girard
La Presse, Montréal, Jeudi, 28 Juillet 2005
Jeunes, francs et gais
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Photo Patrick Sanfaçon, La Presse Ils sont âgés de 16 à 22 ans et ils s'affichent ouvertement : Renaud Bourbonnais, le couple Maude Hallé-Saint-Cyr et Maude Trudeau-Morin, et le couple Marc-Antoine Pepin et Alexandre Rioux. |
Vivre au grand jour son homosexualité ne comporte plus les mêmes difficultés qu'autrefois. Au cours de la dernière décennie, plusieurs changements sociaux, combinés à des avancées spectaculaires sur le plan juridique, se sont opérés au Québec.
Ils ont eu pour effet de rendre la vie
beaucoup plus facile à la nouvelle génération de gais et lesbiennes. Dans le
cadre d'une discussion animée et passionnée, cinq jeunes s'expriment librement
sur la réalité de leur génération.
Actuel donne aujourd'hui la parole à Alexandre Rioux (16 ans, de Pointe-Calumet),
Maude Trudeau-Morin (22 ans, de Lachine), Renaud Bourbonnais (21 ans, de
Montréal), Marc-Antoine Pepin (17 ans, de Daveluyville) et Maude Hallé-Saint-Cyr
(21 ans, de Brossard).
Vous souvenez-vous du moment précis où vous avez pris conscience de
l'existence de l'homosexualité?
> MAUDE H-S-C : Tout à fait. J'avais 7 ans et nous étions en camping avec ma
grand-mère. Elle s'était engueulée avec des voisins et les avait traités de
tapettes. Plus tard, on est allé à Provincetown et j'avais demandé à mon père ce
que c'était une tapette. Il m'avait montré du doigt des gens qui passaient.
> MARC-ANTOINE : Un frère de mon père est gai. Donc, d'aussi loin que mes
souvenirs remontent, j'ai toujours su que ça existait.
> MAUDE T-M : Je me souviens d'une fois où ma mère, qui m'amenait à la garderie,
m'a parlé des homosexuels.
> RENAUD : Ta mère te parlait de ça à la garderie?
> MAUDE T-M : Oui, elle m'a dit que c'était possible que j'en rencontre.
> ALEXANDRE : Moi, ce ne sont pas des signes extérieurs qui m'ont appris cela,
mais mes propres désirs. J'étais tout petit et déjà j'étais amoureux de mon
meilleur ami.
Avez-vous le sentiment de faire partie d'une génération où l'homosexualité
est très acceptée et répandue? Après tout, des gais, on en voit partout à la
télévision.
> MAUDE T-M : Oui, mais attention c'est très récent ce phénomène.
> RENAUD : C'est vrai ça : il y a cinq ans on n'en voyait pas tant que ça.
> RENAUD : Homosexuel, quand t'es jeune, c'est un mot parmi tant d'autres. Il
prend de l'importance quand tu l'associes à ta propre personne.
Comment avez-vous découvert votre propre orientation sexuelle?
> ALEXANDRE : À 13 ans, je sortais avec une fille. Mais je sentais bien que
j'étais attiré par mon meilleur ami, le même que j'avais depuis la maternelle.
Un soir, je lui ai dit ce que je ressentais. Il l'a mal pris et ne m'a plus
jamais parlé. Mais pour moi, il est devenu clair à ce moment-là que j'étais gai.
> RENAUD : Moi aussi, j'ai connu une certaine ambivalence. En secondaire I,
j'étais amoureux en même temps d'un gars et d'une fille. Mais quand je me suis
aperçu que j'étais nettement plus attiré par les garçons, j'ai complètement
refoulé mes sentiments. J'ai littéralement mis ma sexualité sur la glace pendant
des années. Jusqu'à 18 ans, je me suis concentré sur mes études, je m'impliquais
dans toutes sortes de choses. Je viens d'une famille catholique et ç'a sans
doute contribuée à cette période de «gel».
> MAUDE H-S-C : Il y a eu un moment durant mon enfance où je voulais carrément
devenir un garçon. J'avais les cheveux courts, je portais des vêtements de
jogging et je voulais qu'on m'appelle Luke Skywalker. En sixième année, ma mère
m'a demandé si je ne voulais pas me faire pousser les cheveux et me faire des
copines étant donné que je ne jouais qu'avec des garçons. Mes parents ont même
consulté un psy qui leur a dit que ça allait me passer. Plus tard au secondaire,
j'ai associé mon penchant pour les femmes à ce désir d'être un garçon.
> MAUDE T-M : Déjà à la garderie, j'étais amoureuse de ma monitrice. Pour moi,
ç'a toujours existé.
Et votre coming-out, comment il s'est déroulé?
> ALEXANDRE : C'est ma mère qui m'a forcé à en parler. Elle trouvait que je
n'allais pas bien. On en a parlé et je me suis senti beaucoup mieux. Tout le
monde te le dira : parler de son homosexualité à ses parents, quand ça se passe
bien, enlève un gros poids sur les épaules. Il y a une vie avant le
coming-out et une vie après.
> RENAUD : Quand j'en ai parlé à mes parents, j'étais déjà très impliqué dans
l'organisme Jeunesse Lambda et je recevais plein d'appels à la maison à ce
sujet. Mais finalement, à 18 ans, je l'ai fait. Ça s'est très bien déroulé.
Êtes-vous d'accord pour dire qu'il a eu une période d'isolement, un moment où
vous vous êtes dit que vous étiez seul dans cette situation?
> RENAUD : Tout à fait. Mais l'isolement, c'est le problème le plus grave des
homosexuels. Tout repose là-dessus. Mais je me dis que plus la société va être
ouverte là-dessus, moins il y aura d'isolement.
Donc, dans l'ensemble, votre coming-out s'est bien déroulé?
> ALEXANDRE : Oui mais c'est parce qu'on est chanceux. Il y en a pour qui c'est
plus difficile. Moi j'ai un ami qui en parlé à sa mère et, comme elle a beaucoup
pleuré, il lui a dit plus tard que c'était une passade et qu'il était finalement
hétéro. Là, il vit son homosexualité de manière cachée.
> RENAUD : Il faut savoir faire son coming-out. Moi, j'ai attendu d'être
fort pour en parler à mes parents. Même qu'à un moment donné ma mère m'a dit
qu'elle trouvait que j'étais resplendissant. Quand je leur ai dit que j'étais
gai, ils l'ont associé à quelque chose de positif.
Avez-vous déjà été victimes de gestes ou de paroles homophobes?
> ALEXANDRE : Moi, très souvent. Mais il faut dire que je fréquente une école où
les gens sont très fermés et ignorants. Plusieurs fois par jour, des gars se
penchent à mon oreille et me crient Fif! Tapette! Pédale! On n'aime pas mon côté
marginal. Il faut dire que j'aime m'habiller différemment. Régulièrement, on me
tape dessus. Mais là, j'ai décidé de me défendre. Il y en a un qui en a mangé
toute une dernièrement. Ce gars-là, qui joue au hockey, s'est fait planter par
une tapette. Il a fait rire de lui à son tour. Je suis tanné qu'on pense que les
gais sont des moumounes. Ce que je trouve dommage, c'est que j'ai porté plainte
au bureau de la direction et à la police et ça n'a rien donné. On a même fait
venir un représentant de la Commission des droits de la personne qui a donné un
ultimatum à la direction. Mais il n'y a rien qui change. Moi, c'est clair, dès
que je vais avoir 18 ans, je vais m'installer à Montréal.
> MARC-ANTOINE : Moi, je suis nul en sport, je suis un premier de classe et j'ai
toujours préféré me tenir avec les filles. C'est sûr qu'on m'a souvent traité de
tapette. Deux fois je suis arrivé à la maison en pleurant. Mais avec le temps,
j'ai appris à ne plus écouter ces insultes.
T'as appris à anesthésier ça?
> MARC-ANTOINE : Oui, en me disant que, de toute façon, les jeunes qui utilisent
ces insultes ne sont pas conscients de ce qu'ils disent. Pour eux, c'est une
insulte qui marche, c'est tout. Contrairement à Alexandre, j'ai la chance
d'aller dans une école beaucoup plus ouverte.
Et pour les filles, c'est différent?
> MAUDE H-S-C : Oui, parce qu'on ne peut pas s'attaquer à notre virilité.
> MAUDE T-M : En revanche, nous sommes victimes du fameux fantasme des deux
lesbiennes que les gars hétéros aiment tant. Il nous arrive de nous faire
interpeller quand on marche toutes les deux main dans la main.
Quel regard avez-vous sur les gais plus âgés?
> ALEXANDRE : Ils ne l'ont pas eu facile. C'est un peu grâce à eux si on peut
vivre notre homosexualité si librement.
> RENAUD : Pas juste un peu, c'est vraiment grâce à leur courage si notre
société a si bien évolué.
Avez-vous l'âme militante?
> RENAUD : Je pense que oui, mais ce militantisme passe maintenant par
l'éducation et la mise en place de modèles. On ressent moins le besoin de
descendre dans la rue.
Que pensez-vous du défilé de la Fierté?
> MARC-ANTOINE : J'y suis allé une fois et je n'ai pas ressenti d'appartenance.
Peut-être parce que je vis en région et que c'est un truc très urbain.
> MAUDE H-S-C : Moi, j'étais complètement indifférente à cela jusqu'à ce que je
comprenne que le mot «fierté» était là pour faire opposition au mot «honte». En
ce sens, si une telle manifestation peut montrer aux gens qu'il ne faut pas
avoir honte d'être qui on est, tant mieux.
> MAUDE T-M : Ce qui est touchant avec le défilé, ce sont surtout les personnes
qui ne sont pas gaies et qui y assistent.
Et le mariage pour les couples de même sexe, qu'est-ce que vous en pensez?
> MAUDE H-S-C : Quand ç'a été adopté, je me suis dit qu'enfin on allait cesser
de donner la parole aux cons homophobes et d'entendre toutes sortes de
niaiseries.
> RENAUD : On oublie tout un pan de l'humanité dans ce débat sur la famille. On
nous oublie nous, c'est révoltant.
> MAUDE H-S-C : Comme beaucoup de gais, on ne sait pas si on va profiter de
cela. Ce qui compte, c'est que ce droit existe.
> ALEXANDRE : Mais il ne faudrait pas que le mariage mette sur un piédestal une
manière de vivre l'amour. Les couples ouverts ou les gars qui changent souvent
de partenaire, c'est tout aussi valable que les couples stables dans un
bungalow.
Dans le film C.R.A.Z.Y, le personnage de Zacharie se prend pour David
Bowie. Est-ce qu'il y a eu une figure ou une idole qui a compté pour vous?
> ALEXANDRE : Oui et c'est Rob Hallford, le chanteur du groupe heavy metal Judas
Priest. Il est chauve, il porte une moustache, des lunettes noires, un manteau
de cuir et il est gai. Il le dit ouvertement. Dans le monde du rock, c'est
extrêmement rare.
> RENAUD : Au moment où j'ai fait mon coming-out, André Boisclair parlait
de son homosexualité. C'est encourageant. Et puis l'émission Queer As Folk
est arrivée. Moi, j'ai trouvé des modèles chez des gens que j'ai côtoyés. Les
modèles, ils sont partout si on veut.
Chez les filles, je me suis beaucoup fait dire dernièrement que les modèles
lesbiens manquaient.
> MAUDE H-S-C : Oui, c'est vrai. C'est pour cela que je me suis souvent
identifiée à des filles pas nécessairement gaies mais qui ont du cran et qui
sont libres.
Comment entrevoyez-vous votre avenir?
> MAUDE T-M : Pour l'instant, Maude et moi menons nos études. On aimerait bien
s'acheter un appartement.
> RENAUD : Je n'ai pas de chum pour le moment. Donc, je m'occupe de ma carrière.
Mais disons que je vois tout cela de manière très positive.
> ALEXANDRE : Moi, je veux faire de la politique ou des relations
internationales.
> MARC-ANTOINE : J'ai plein de projets. Mais je rêve d'une carrière dans la
haute couture. Je sais que je veux être heureux avec quelqu'un que je vais
aimer.
Soutien aux jeunes homosexuels
JEUNESSE LAMBDA Groupe de discussion et d'activités pour les 25 ans et moins.
Rencontre tous les vendredis soirs à Montréal. Info : (514) 528-7535 ou
www.jeunesselambda.org.
PROJET 10 : groupe de soutien et d'aide pour les 14-25 ans de la région de
Montréal. Info : (514) 989-4585 ou projet10@p10.qc.ca.
ALTERHÉROS : site Internet et portail informatif pour les jeunes, les parents et
les intervenants. Info :
www.alterheros.com.
PROJET JEUNESSE IDEM : groupe de discussion, d'entraide et d'information pour
les 14-25 ans de l'Outaouais. Info : (1 877) 376-2727 ou
www.jeunesseidem.com
PROJET ACE : groupe d'intervention scolaire pour les 14-30 ans de la région de
Terrebonne-Lanaudière. Info : (1 800) 964-1860 ou
www.projetace.tv.
ACTION SÉRO-ZÉRO : organisme de promotion de la santé et de prévention du VIH et
des ITS. Info : (514) 521-7778 ou
www.sero-zero.qc.ca.
GAI ÉCOUTE : centre d'écoute téléphonique et de renseignements. Info: (1-888)
505-1010 ou
www.gai-ecoute.qc.ca.