Extrait de La Presse :
Luc Boulanger
La Presse, Montréal, Mercredi, 27 Juillet 2005
Être gai en région
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Photo Ivanoh Demers, La Presse Magella Dionne, dentiste gai de La Pocatière, est heureux de vivre dans la ville «la plus homophile» du Québec (selon ses dires). |
Libérée, la Belle Province? Pour des militants d'associations gaies et lesbiennes qui vivent en région, la vie homosexuelle ne se limite pas au Village à Montréal ni au quartier Saint-Jean-Baptiste dans la Vieille Capitale. Tour du Québec.
Hors de Montréal, point de salut pour les
gais et les lesbiennes? Pas si vite! À l'encontre des idées reçues, certains
homosexuels refusent de considérer Montréal comme un Eldorado rose.
«Je connais des gens qui sont revenus en région seulement quelques mois après
avoir déménagé à Montréal», dit Judith Laurendeau, de la Coalition d'aide aux
gais et lesbiennes d'Abitibi-Témiscamingue, à Val-d'Or. «Bien sûr, en Abitibi,
rencontrer l'âme soeur n'est pas simple ; les lesbiennes et les gais sont
souvent cachés ou isolés les uns des autres. Mais ce n'est guère plus facile de
trouver la perle rare à Montréal. J'ai des amis qui sortent dans le Village et
ne rencontrent que des gars de bars friands d'aventures sans lendemain.»
À l'autre bout du Québec, Magella Dionne, président de l'Association Gai
Côte-Sud (desservant le territoire entre Montmagny et Rivière-du-Loup) abonde
dans son sens. «À Montréal, les relations sont souvent éphémères alors qu'en
région, les gens sont plus solidaires et les couples, plus stables.»
L'homme originaire de La Pocatière, dentiste de profession et père de trois
enfants (il était hétéro dans une autre vie) va jusqu'à affirmer que sa ville
est «la plus homophile» du Québec ! Et il n'a pas besoin du Village pour
afficher sa fierté gaie.
Il a accroché un drapeau aux couleurs de l'arc-en-ciel sur la devanture de sa
clinique dentaire à La Pocatière. Geste jugé trop militant par une partie de sa
clientèle familiale, qui a changé de dentiste. «Ce n'est pas grave, dit-il. J'ai
perdu 30 clients... mais j'en ai gagné 50 nouveaux. Des gens plus ouverts, plus
jeunes.»
Semer le changement
Longtemps perçue comme un endroit imperméable à la différence et à la
marginalité, la région semble suivre l'évolution des mentalités. Le site
Internet du magazine Fugues recense une cinquantaine d'associations et de
groupes communautaires gais établis dans une dizaine de régions du Québec. Comme
le Projet 14-25, groupe de soutien et de discussion pour les jeunes, qui se
réunit au CLSC de Rouyn-Noranda. Ou encore le Projet ACE-Lanaudière (pour
Action, coopération, entraide), qui organise des rencontres à Terrebonne, en
plus d'offrir des «ateliers de démystification de l'homosexualité» destinés aux
écoliers. Son cofondateur, Hugo Valiquette, constate un changement des
mentalités depuis 1999, année où il a commencé à faire des visites dans les
écoles de Lanaudière. «Au début, des élèves sortaient de la classe ou me
tournaient carrément le dos! Aujourd'hui, ils sont plus curieux et leurs
questions sont différentes. Avant, les élèves demandaient qui faisait l'homme et
qui faisait la femme dans un couple homosexuel... Ou encore, ils passaient des
commentaires sexuels. Maintenant, les adolescents posent davantage de questions
sur le mode de vie, le mariage, l'adoption et les Jeux gais.»
Heureusement que les groupes communautaires existent... Car, en province, les
nuits sont longues. La vie nocturne homosexuelle est pratiquement inexistante: à
peine 11 bars gais dans toute la province, à l'exception de Québec et de
Montréal. Voilà pourquoi plusieurs jeunes gais rêvent des nuits folles du
Village et mettent le cap sur la métropole ou la capitale (comme pour les jeunes
hétéros des régions, d'ailleurs).
Or, ceux qui croient que leurs problèmes s'envoleront en traversant le pont
Jacques-Cartier se leurrent. «En région, tout le monde a son petit réseau de
soutien, explique Judith Laurendeau. À Montréal, les jeunes des régions perdent
leur réseau et ne s'en refont pas un nouveau.» Plusieurs cèdent aux excès de la
jungle urbaine: toxicomanie, prostitution, MTS...
Le miracle Internet
Outre l'évolution des mentalités, la nouvelle technologie et Internet ont
beaucoup aidé à briser l'isolement des gais en région. D'un clic de souris, un
adolescent homosexuel de Baie-Comeau peut être en contact avec un jeune gai à
1500 kilomètres de chez lui.
Les organismes communautaires des régions ont suivi la tendance informatique en
créant leur propre site pour faire connaître leurs activités. Le centre Gai
Écoute a pu promouvoir sa ligne téléphonique sans frais dans toute la province
grâce à Internet. D'ailleurs, en 2004, près de la moitié des appels (44 %) faits
à Gai Écoute provenaient de l'extérieur du Grand Montréal.
Ces avancées ont porté leurs fruits. Au printemps dernier, lors d'un atelier
dans une polyvalente à Joliette, une écolière s'est levée en classe pour
s'adresser à deux garçons. «Elle en avait ras le bol d'entendre leurs jokes de
fifs et de gouines, car sa mère est lesbienne, explique Hugo Valiquette. Pour un
intervenant, c'est un moment inoubliable qui donne tout son sens à des années de
travail.»
Pas si rose, la ville
Tous les intervenants s'entendent sur une chose: l'homophobie est aussi présente
dans les villes que dans les régions. «Je connais des Montréalais qui refusent
de sortir dans le Village de peur d'y être vus. Pour moi, l'important, c'est
d'accepter sans honte son orientation sexuelle.»
Même son de cloche pour Linda Gauthier, mère lesbienne de deux enfants, qui
habite un village des Bois-Francs: «Quand on dévoile son orientation sexuelle,
généralement, ça facilite la vie. Les gais et les lesbiennes sont souvent
victimes de leurs propres peurs.»
Bien sûr, il faut être fin prêt à sortir du placard. Mme Gauthier l'a fait sur
le tard, à 36 ans. «À mon âge, j'avais davantage de craintes pour mes enfants,
qui auraient pu subir des railleries à propos de leur mère. Or, la direction de
l'école m'a assuré qu'elle ne tolère aucune forme de discrimination.»
«Les homophobes vont quitter La Pocatière avant moi! s'exclame pour sa part
Magella Dionne au bout du fil, entre deux patients. Ils n'ont qu'à s'en aller au
Vatican, prêcher avec monseigneur Ouellet.»
Voilà un dentiste qui ne mâche pas ses mots.