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Effet coming-out

Extrait de La Presse : Mario Girard
La Presse, Montréal, Lundi, 25 Juillet 2005

L'effet coming-out

Photo PC

Le coming-out de personnalités publiques, comme le politicien André Boisclair, contribue à faire évoluer les mentalités de l'homosexualité.

Selon des études canadiennes et américaines, 75 % des hommes gais et 85 % des lesbiennes cachent leur orientation sexuelle en milieu de travail.

De plus, la moitié d'entre eux n'en parlent pas à leur propre famille. Au moment où les gais et les lesbiennes jouissent d'une acceptation grandissante, la question demeure : doit-on le dire ou pas?

Combien d'hommes et de femmes ont vécu leur vie en dissimulant leur identité sexuelle au reste du monde? Les «vieux garçons» et les «vieilles filles» de nos familles, les oncles devenus prêtres étaient parfois des homosexuels condamnés à vivre cet état en silence. S'il est nettement plus facile aujourd'hui de s'affranchir en tant que gai ou lesbienne, plusieurs hésitent à franchir l'étape du coming-out, une démarche qui demeure un choix libre.

«Il n'y a pas de règles à cet égard, dit le psychologue Pierre Ritchot. Chacun est libre de parler ouvertement de son homosexualité ou pas. Tant mieux pour ceux qui le font, mais il y a aussi une certaine élégance à garder le silence.»

Celui qui rencontre dans son cabinet plusieurs gais désireux d'aborder cette difficile question croit qu'il y a en ce moment une insistance du milieu gai à crier haut et fort son homosexualité. «On est parti d'une société pudique à une société exhibitionniste. Personnellement, je ne suis pas sûr que ça soit bénéfique pour tout le monde. C'est sûr que la personne qui fait le choix de ne pas parler de son homosexualité rend tout un pan de sa vie invisible. Mais il lui appartient de savoir si elle est bien avec cela.»

Alain Bouchard, également psychologue, est plutôt d'avis qu'il faut parler de son orientation sexuelle à son entourage. «Je prétends qu'au bout du compte, ça va améliorer le climat sur tous les plans. Vivre dans le secret crée des contraintes qui sont étouffantes à la longue. Vous savez, c'est stressant de vivre avec l'idée qu'on pourrait être dénoncé ou découvert. Le dire enlève cette source de stress.»

Pour plusieurs gais, le coming-out favorise une libération d'abord face à soi-même. «Les gens font leur coming-out pour se sortir d'une culpabilité, dit M. Ritchot. Certains homosexuels ont l'impression qu'en jouant franc jeu, ça leur assurera un bien-être absolu. Mais rien n'assure qu'ils vivront plus heureux. Hétéro ou gai, on a des choses difficiles à vivre.»

Le coming-out peut être sélectif. Il peut se faire seulement auprès de la famille, ou alors auprès des amis ou de certains collègues. Il peut se produire à 50 ou à 60 ans comme à 13 ou à 16 ans. «Il n'y a pas d'âge pour cela, dit Alain Bouchard. Cela dit, c'est aussi difficile pour les jeunes de franchir cette étape que pour les plus vieux.»

Renaud Bourbonnais est président de l'organisme Jeunesse Lambda, qui réunit tous les vendredis soir une quarantaine de jeunes de 25 ans et moins dans un contexte ludique. Le coming-out fait partie des sujets qui reviennent le plus souvent aux rencontres. «Le plus difficile des coming-out, c'est celui qu'on fait avec soi-même. Le jeune qui a du mal à accepter son homosexualité vivra très mal cette expérience.»

Des histoires cocasses ou tragiques de coming-out, il y a en à la pelle. Chacune comporte un épisode sur la préparation de ce grand moment. Le contexte, l'instant choisi, les personnes en cause, tout cela occupe l'esprit de la personne qui s'apprête à plonger. «Il faut tout simplement le faire en accord avec soi-même, juge M. Ritchot. Là-dessus, il n'y a malheureusement pas de recette.»

Le jeune qui annonce à ses parents qu'il est homosexuel créera dans certains cas une inquiétude. Il faut trouver les moyens de dissiper cette image de désarroi. «Il faut dégager une énergie positive au moment où on le fait. Sinon, on associe l'homosexualité à quelque chose de triste et à une forme de désespoir», pense Renaud Bourbonnais.

Deux peurs guettent ceux qui désirent parler de leur homosexualité à leurs parents ou amis : le rejet et la crainte de faire mal. «Les gens qui s'affranchissent ont, selon mon expérience, le courage de faire face au rejet dont ils peuvent être victimes», dit M. Ritchot.

Bien évidemment, la plupart appréhendent la réaction des parents. «C'est normal que les parents se refroidissent. Ils se sentent coupables ou tristes, car ils se demandent ce qu'ils ont fait de travers. Le gai peut alors dire aux parents : «J'ai du mal à le comprendre moi-même, donc bonne chance.» Mais la plupart du temps, tout est passager», affirme M. Ritchot.

Autant le coming-out peut, dans certains cas, avoir l'effet d'une bombe, autant il peut être sans surprise. «Les gens s'imaginent qu'il y aura des conséquences extraordinaires à leur coming-out, mais, souvent, l'entourage voit venir les choses», poursuit M. Ritchot.

C'est ce qui est arrivé à Benoît, qui a fait son coming-out après deux de ses frères. «Un soir, j'étais au téléphone avec mes parents. Je me suis enfin décidé à leur en parler. L'effet a été nul. C'est comme si je leur avais dit que je m'étais cogné le nez.»

L'homosexualité des personnalités

Rufus Wainwright, Elton John, Ellen DeGeneres, Amélie Mauresmo, K.D. Lang, Rosie O'Donnell, Melissa Etheridge, Richard Chamberlain et, chez nous, Yves Jacques, Daniel Pinard, Clémence Desrochers, Claude Charron, Michel Jasmin... De plus en plus de personnalités publiques parlent ouvertement de leur homosexualité.

Le débat qui entoure le coming-out des personnalités demeure un sujet brûlant. D'un côté, il y a ceux qui croient qu'une vedette ou un politicien devrait toujours en parler et, de l'autre, ceux qui pensent qu'il ne doit y avoir aucune obligation à cet égard. «Parler de son homosexualité, c'est d'abord une révélation à soi-même. Celle-ci n'a pas à être publique ou médiatique», pense Pierre Ritchot.

Le coming-out peut aussi naître dans un moment d'émotion. C'est ce qui est arrivé à Réal Ménard qui, à la faveur d'un débat à la Chambre des communes en 1993, a craqué. Témoin de propos qu'il jugeait offensants de la part d'une députée qui associait l'homosexualité à la pédophilie, il a réagi en prenant la parole. Plus tard, lors d'un point de presse, il a déclaré aux journalistes qu'il avait voulu défendre une communauté dont il faisait partie.

«Avec les autres députés du Bloc, ça s'est toujours bien passé, raconte-t-il. Lucien Bouchard m'a toutefois fait savoir par personne interposée qu'il préférait que je sois discret là-dessus. Plus tard, il s'est ravisé en me disant que c'était mon droit d'en parler.»

Le coming-out dure toute la vie

Faire son coming-out ou pas? Voilà une question qui est propre aux homosexuels. «Le coming-out n'est pas une étape, ça dure toute une vie. Chaque fois qu'il change de ville, de milieu de travail ou de groupe d'amis, le gai doit affirmer son orientation sexuelle», dit Renaud Bourbonnais.

Alors, faire ou pas son coming-out? La véritable accession à l'égalité pour les gais gravite peut-être autour de cette question. Le jour où ils n'auront plus à la formuler, les homosexuels pourront sans doute se dire que cet aspect de leur vie est acquis et accepté. «Après tout, les gens heureux n'ont pas d'histoire», dit Pierre Ritchot.

Maman, papa, je suis gai!

Chaque coming-out est unique. Cinq personnes gaies de différents âges et de différents horizons nous racontent comment elles ont fait le leur.

> André Marcotte, 37 ans, relationniste

Je venais d'avoir 21 ans et j'avais quitté l'Outaouais pour venir étudier à Montréal. C'est là que c'est devenu clair pour moi. Durant un week-end de visite, j'ai décidé de passer à l'acte. J'ai préparé un repas. J'avais tout un scénario en tête. Mais les choses se sont bousculées et j'ai lâché le morceau plus tôt que prévu. La réaction de ma mère m'a un peu surpris, car j'étais sûr qu'elle le devinait. Or, elle est restée muette. Mon père, au contraire, s'est mis à me dire qu'ils allaient continuer à m'aimer. Il m'a aussi dit qu'il appréciait mon courage. Le lendemain, on a repris la conversation tous les trois et c'était très cool. J'ai vraiment deux parents extraordinaires. Récemment, mon jeune cousin a parlé de son homosexualité à sa famille. La réaction de mon oncle a été de venir voir mon père pour lui demander des conseils.

> Alex Perron, humoriste et comédien

J'avais 17 ans et ça me faisait capoter d'avoir une double vie, de dire que j'allais dans tel bar alors que j'étais dans un autre. Un vendredi soir, j'ai donc décidé d'en parler à ma mère, qui m'élevait seule. Ça n'a pas été une catastrophe parce qu'il y avait déjà des gais et des lesbiennes dans ma famille. Après le lui avoir dit, j'étais à la fois soulagé et déçu de lui avoir causé de la peine. Je me suis rendu compte plus tard que ma mère avait surtout peur pour moi. Ça, c'est mon coming-out personnel. Pour mon second, celui de ma vie publique, il s'est fait naturellement. Dès mon entrée à l'École nationale de l'humour, j'ai décidé de jouer franc jeu. Je ne me voyais pas en train de faire un monologue du genre ma blonde pis moi hier soir... De toute façon, quand tu es humoriste, tu te dois de coller à ta réalité. Le concept des Mecs comiques, le macho, le jeune et le fif, a fait le reste.

> Évangéline Caldwell, 52 ans, militante

Contrairement à beaucoup de gens, j'en ai d'abord parlé à mes amis. À la fin des années 60, j'avais 16 ans. J'étais tombée amoureuse d'une fille et c'est ce qui m'a décidé à en parler. J'avais besoin de cela pour m'aider à franchir cette étape, car j'avais lu, plus jeune, dans un livre de diagnostics de maladies mentales, que l'homosexualité était un trouble psychologique. Ça a coïncidé avec la décriminalisation de l'homosexualité au Canada par Trudeau. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai abordé cet aspect avec les membres de ma famille. Ce n'était plus un grand secret pour eux, car, entretemps, j'étais devenue militante et mon nom circulait dans les médias.

> Réal Ménard, 43 ans, politicien

Je me souviens très bien de ce moment-là. J'avais 18 ans, je commençais à sortir dans les bars et j'ai décidé d'en parler franchement. Dans mon cas, ça s'est fait carrément autour de la table familiale. C'est sûr, sur le coup, mes parents ont eu de la peine. Mais assez rapidement, ils sont revenus à d'autres sentiments. Je trouve cela extraordinaire, car je viens d'une famille tout à fait ordinaire et ils ont tous trouvé, avec leurs propres ressources, une façon d'intégrer cela. Ce qui a été le plus difficile fut d'en parler à mon frère jumeau. Je savais qu'il allait se poser des questions sur sa propre sexualité. Il a vécu un certain choc, mais il n'y a pas eu de rejet.

> Maxime Coulombe, 20 ans, étudiant en éducation

Je venais de quitter un collège dirigé par des religieuses pour m'inscrire à l'école secondaire publique. J'ai rencontré un garçon et ça a confirmé mon orientation sexuelle. Un soir, j'ai donc décidé d'en parler à ma mère, car je me sentais plus près d'elle. Bizarrement, c'est elle qui a le plus mal réagi. Elle se préparait une toast et, quand elle m'a entendu, elle a pris la toast et l'a réduite en miettes. J'avais très peur de la réaction de mon père. Je l'avais déjà entendu tenir des propos homophobes. Mais, finalement, il l'a très bien pris. Après l'avoir dit à mes parents, je me sentais tellement bien que je voulais le crier sur tous les toits.