Extrait de La Presse :
Mario Roy
La Presse, Montréal, Vendredi, 10 Mars 2006
La foi sociale (Éditorial :1/3 ; 2/3 ; 3/3)
La prospérité, la justice sociale, la liberté individuelle et un contrat social clair peuvent contrer l'irruption de la déraison religieuse.
Depuis qu'il existe,
l'homme est un animal social. Tôt dans son histoire, il a édifié des structures
communautaires complexes, devenues depuis longtemps indispensables à sa survie
et à sa reproduction : depuis lors, l'homme seul est un homme mort. Si, comme on
l'a vu, la foi religieuse semble eu mécanisme de défense individuelle, elle est
davantage encore une nécessité pour la survie et la pérennité de la société.
Ainsi, par ses dogmes et ses rituels, la religion offre...
> Une codification du comportement socialement sécuritaire.
Par exemple, les règles alimentaires de nature religieuse, du jeûne à
l'interdiction du porc en passant par le vendredi « maigre », avaient un but
pratique -- en ces cas : hygiénique.
> Une incitation à la reproduction. La répression maniaque de
la sexualité ludique (et, par extension, celle des autres plaisirs, vus comme
contre-productifs) est une composante essentielle de toutes les religions.
> Une protection du pouvoir. En particulier celui des mâles,
phénomène incarné dans sa version extrême par les talibans afghans, mais qui
existe toujours dans les autres confessions, y compris catholique.
> Un système d'émulation visant le progrès social et
politique. Dans une société, le citoyen le plus croyant, éventuellement prêt à
sacrifier sa vie, est consacré saint, ou sage, ou martyre -- nul besoin
d'exemple...
> Un signe d'appartenance, identifiant qui est « avec nous »,
mais aussi qui est « contre nous ». Ainsi, la circoncision a notamment été vue à
l'origine comme une marque indélébile d'adhésion à une identité collective.
> Un outil de valorisation. Le peuple vénérant le « vrai »
dieu est « élu », supérieur. D'où l'affichage parfois ostentatoire de ce statut,
notamment par le vêtement, ce qui est souvent amèrement décodé par les « non
élus », implicitement désignés comme inférieurs.
Contrairement à ce
qu'on pourrait croire, le rôle social de la religion n'est pas moins grand
aujourd'hui qu'hier.
Il se manifeste avec vigueur dans quelques sociétés riches et
puissantes : les Américains réinventent un « évangélisme » allouant de l'aide
pratique, livrant un cadre moral et administrant une forme de thérapie sociale.
Ce rôle se manifeste avec plus de vigueur encore dans les sociétés pauvres et
faibles : les Palestiniens votent pour le Hamas, surtout vu comme un « mouvement
providence » dispensant éducation, soins de santé, secours direct, encadrement
communautaire.
Cela dit, on observera que les sociétés qui s'en tirent le
mieux, c'est-à-dire pacifiques, laïques, à l'aise avec la foi vécue en privé,
possèdent des caractéristiques communes. Ainsi, la prospérité, la distribution
relativement équitable de la richesse, l'espace de liberté donné à l'individu
ainsi qu'un contrat social clair constituent les remparts les plus efficaces
contre l'irruption de la déraison religieuse. Ces sociétés sont peu nombreuses.
Et, nous le verrons, elles sont vulnérables.
De sorte que la résistance à la pression de l'irrationnel
est, plus que jamais, un devoir moral, un droit citoyen et une entreprise
humanitaire.