Extrait de La Presse :
Mario Roy
La Presse, Montréal, Samedi, 11 Mars 2006
La foi moderne (Éditorial :1/3 ; 2/3 ; 3/3)
Toujours et partout, la vie humaine doit avoir préséance sur l'humeur des dieux.
Aujourd'hui, le
phénomène de la foi se distingue surtout de deux façons. La première est la
violence meurtrière que la religion utilise parfois pour s'imposer -- version
extrême d'un prosélytisme partout très vigoureux. La deuxième s'incarne dans la
tendance des mythes religieux à se transcrire dans l'espace laïque.
D'abord, aucune religion n'est par essence pacifique, ou
violente. Cependant, toutes possèdent la certitude de leur supériorité,
prévoient l'exclusion de l' « autre » et travaillent à étendre leur pouvoir. De
sorte que toutes peuvent demeurer inoffensives... ou se transformer en corps
expéditionnaires.
Ces mécanismes sont inscrits dans la nature même de la foi.
Laquelle, on l'a vu, découle des contingences humaines, biologiques et sociales.
Cela est si vrai que, lorsque la variante religieuse de la
foi est politiquement réprimée (comme en ex-URSS) ou massivement rejetée (comme
au Québec), la foi se laïcise. Ainsi, on peut parier sans risques que toutes les
idéologies séculières fondées sur le cycle mythique « paradis - péché -
sacrifice - rédemption - paradis », issu de l'univers religieux, reposent
principalement sur la foi.
La planète en a connu plusieurs.
Aujourd'hui, la plus vigoureuse est probablement la deep
ecology, l'écologisme radical. Sa doctrine s'articule autour d'un Éden
préindustriel où la déesse nature était vénérée et auquel l'homme doit revenir,
après des décennies de débauche polluante, en rachetant ses fautes par le
renoncement aux plaisirs de la prospérité !
Il faut donc vivre avec
la foi. Et avec les religions. Parce qu'elles existent et existeront. Parce que
les services matériels, politiques et surtout psychologiques qu'elles rendent
n'ont pas toujours, pour tous, de succédanés accessibles et efficaces. Il s'agit
donc pour l'heure de baliser un terrain d'exercice et d'empêcher les excès.
Pour ce faire, un mode d'emploi judicieux édicterait
probablement la nécessité de :
> participer une tolérance totale à l'endroit de la foi vécue
dans la sphère privée, y compris dans ses variantes les plus excentriques ;
> établir un contrat social clair stipulant que l'espace
public est neutre et que, en cas de doute et/ou de circonstances particulières,
ce sont les rituels et symboles religieux qui doivent être sacrifiés ;
> s'assurer que l'école publique dispense, en matière de
morale et de connaissance des religions, un enseignement dénué de propagande ;
> lutter contre toute initiative religieuse visant
l'obtention de pouvoirs judiciaires ou quasi-judiciaires -- voir l'épisode du
tribunal islamique ontarien ou les revendications en faveur de lois sur le
blasphème ;
> contrer, par l'information, l'influence des lobbies
religieux auprès des pouvoirs exécutif, législatif et médiatique -- le cas de la
vampirisation de l'administration américaine pouvant servir de contre-exemple.
> Une dernière chose, enfin, qui est la plus évidente : il
faut pratiquer une politique de tolérance zéro vis-à-vis les expressions
violentes de la foi. Parce que, toujours et partout, la vie humaine doit avoir
préséance sur l'humeur des dieux.