Collaboration spéciale
Mario Girard
La Presse, Montréal, Jeudi 07 Avril 2005
Comment aborder et soigner la dépression chez les jeunes
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Photo Martin Chamberland, La Presse Comme 70 % des jeunes souffrant de cette maladie n'en ont pas conscience, il est important d'identifier les principaux signes avant-coureurs de la dépression. |
Le plus souvent associée au monde adulte, la dépression trouve le moyen de frapper les jeunes. On estime que de 5 % à 10 % des adolescents connaissent une dépression majeure. Plus inquiétant encore, les chiffres démontrent qu'au Québec, de 80 % à 90 % des jeunes suicidés souffraient d'une maladie mentale. Afin de démystifier ce sujet, des animateurs rencontrent des jeunes et, avec eux, discutent de tristesse, de peine d'amour et d'antidépresseurs.
Aussi :
Depuis six ans, des moniteurs sillonnent le Québec en se rendant dans les écoles
afin de présenter à des jeunes de troisième, quatrième et cinquième année du
secondaire, le programme Solidaires pour la vie. Grâce à ces rencontres,
370 000 jeunes ont entendu parler des revers de la dépression. Mis sur pied par
la Fondation des maladies mentales, le programme bénéficie du parrainage du
psychiatre Yves Lamontagne.
«Longtemps je me suis intéressé au phénomène du suicide et de la solitude chez
les jeunes. Je me suis rendu compte que la dépression était une cause importante
du suicide. C'est pourquoi j'appuie entièrement ce programme. Il faut absolument
faire tomber les tabous autour de cela», explique celui qui assure également la
présidence du Collège des médecins du Québec.
D'une durée d'une heure, la présentation insiste d'abord sur les symptômes de la
dépression. Sachant que 70 % des jeunes souffrant de cette maladie n'ont pas
conscience du problème, il est important d'identifier les principaux signes
avant-coureurs de la dépression. Irritabilité excessive, tristesse permanente,
troubles d'appétit et de sommeil, perte d'intérêt pour les activités,
dévalorisation exagérée et pensées récurrentes de mort font partie des symptômes
visibles ou non du jeune dépressif.
«La difficulté avec les adolescents, c'est qu'ils parlent peu de leurs émotions
et, qu'en plus, ils sont compulsifs, dit Yves Lamontagne. Un adulte peut avoir
des ruminations de suicide trois à six mois avant de commettre le pire. Un jeune
peut passer à l'acte en 24 heures. Ajoutez à cela, qu'ils sont plus fragiles que
les adultes et qu'ils vivent en plus les chambardements émotifs que l'on sait.
Ils sont donc très vulnérables.»
Information cool
Le jour de notre visite dans une école de la banlieue montréalaise, les deux
animateurs, Julie Dion et Dominique Greffard-Morriset, étaient, comme
d'habitude, très à l'aise dans leur rôle d'agent d'information cool.
«C'est sûr que ça fait partie des moyens utilisés pour bien rejoindre les
jeunes, dit Miljanou Simard, coordonnatrice du programme. Les jeunes sont plus
réceptifs quand ils ont des semblables devant eux.»
La présentation offerte aux jeunes a été bâtie autour de l'aide que l'on peut
apporter à un ami souffrant de dépression. «C'est moins menaçant de parler du
cas des amis, dit Julie Dion. Souvent, les jeunes viennent nous voir après la
présentation pour nous parler du problème de leur ami. On comprend parfois qu'il
s'agit d'eux.»
Questionnés sur les raisons possibles d'une dépression, les élèves rencontrés
ont spontanément nommé des causes reliées à des problèmes financiers ou de jeu.
D'autres ont identifié une peine d'amour profonde, la séparation des parents ou
une dépendance à la drogue. Mais peu avaient deviné que la dépression peut être
biologique, donc dans certains cas héréditaire.
«Il y a deux types de dépression: celle qui est de nature situationnelle et
celle qui relève de sources génétiques, explique Yves Lamontagne. Un jeune qui a
dans sa famille des antécédents de maniaco-dépression peut malheureusement
hériter du gène.»
Cela dit, il ne faut pas paniquer et développer une obsession de cette maladie
même s'il y a des cas de dépression dans la famille.
Comment traiter
À la fin de la présentation, il a bien sûr été question de traitement. Outre la
psychothérapie, on aborde la question de la médication. Le sujet des
antidépresseurs intéresse vivement les jeunes. «Peut-on obtenir une ordonnance
sans que nos parents le sachent?» demande une jeune fille qui se joue
nerveusement dans les cheveux. On la rassure en lui disant qu'à partir de 14
ans, un patient a droit au secret professionnel de la part du médecin.
Non satisfaite de cette réponse, une autre jeune fille s'interroge sur la
confiance que l'on peut accorder à ses professeurs ou à ses parents. «Si tu ne
peux pas faire confiance à tes parents, à qui peux-tu faire confiance», lui
répond une collègue de classe.
Un garçon, plus bavard que les autres, demande si on peut se sortir d'une
dépression sans traitement. Prudents et bien préparés à ce type de question, les
animateurs lui répondent de ne pas essayer de combattre seul ce problème. Puis,
ils offrent ce conseil aux jeunes maintenant bien renseignés sur la nature de la
dépression. «N'essayez pas de jouer au docteur avec votre ami. Écoutez-le,
réconfortez-le mais dirigez-le vers des professionnels.»
Le programme Solidaires pour la vie existe depuis 1999. À ce jour, 265
villes du Québec ont été visitées. Il coûte 650 000 $ pour faire évoluer
l'équipe de base, les six tandems d'animateurs et les déplacements qu'incombent
les nombreuses visites. Pour l'instant, les fonds proviennent surtout de dons
d'entreprises.
Le 14 février dernier, le docteur Yves Lamontagne a présenté un
spectacle-bénéfice au cours duquel il a renoué avec la chanson et le jazz. Un
disque a été gravé. Intitulé Le doc nous parle d'amour, le CD est
disponible en téléphonant à la Fondation des maladies mentales au (514)
529-5354.
L'INDICIBLE MALADIE
Dans un documentaire-choc, malades et spécialistes de la maladie mentale crient
leur désarroi face aux portes closes
Environ une personne sur cinq souffrira un jour ou l'autre d'une maladie mentale
comme la schizophrénie, la dépression, les troubles bipolaires ou anxieux. Mais
voilà, il y a actuellement une pénurie de 200 à 300 psychiatres au Québec. Dans
la région de Montréal, on en compte 25 pour 100 000 habitants. Ce rapport passe
à 17 dans la ville de Québec, à sept ou huit dans les régions comme l'Estrie et
l'Outaouais et à deux sur la Côte-Nord.
Cette pénurie a pour effet de créer une période d'attente de deux ans pour un
malade qui désire rencontrer un spécialiste. Ce constat, plusieurs le font
depuis des années dans des lettres envoyées aux journaux ou au gouvernement.
Mais d'autres ont décidé de le dire haut et fort dans Le Cri d'alarme, un
documentaire en trois parties présenté à compter de ce soir à Canal Vie.
« C'est carrément scandaleux, dit Mylène Bédard, psychiatre et chef du service à
l'hospitalisation de l'hôpital Charles-LeMoyne. Nous avons plusieurs fois écrit
au ministère de la Santé et des Services sociaux, mais rien ne bouge. La
situation est devenue inacceptable. »
En produisant ce documentaire, Guy Latraverse tenait à dénoncer cette situation
déplorable. « C'est renversant! Quand on se casse une jambe, on a des soins
appropriés et efficaces. Quand on a une maladie mentale, on ne sait pas comment
aborder cela. Pourquoi n'accorde-t-on pas la même énergie et le même argent aux
soins des maladies mentales? Ce sont les préjugés qui nous empêchent d'aller au
fond des choses. »
L'importance d'un diagnostic
Guy Latraverse est maniaco-dépressif depuis plusieurs années. Afin de briser le
silence autour de ce mal intérieur, il parle librement de son expérience. « J'ai
reçu un diagnostic il y a 20 ans, mais j'ai longtemps vécu avec cette maladie
sans savoir ce que c'était. Le problème avec celui qui est atteint d'une maladie
mentale, c'est qu'il n'a pas l'air malade. Moi, pendant six mois, j'étais bien.
J'étais Napoléon. Et puis, en une seule nuit, je sombrais dans une dépression
qui pouvait durer six mois. Je devenais un légume. Je m'enfermais dans mon
sous-sol et je tentais de comprendre. C'est à cause d'un suicide raté que j'ai
enfin pu connaître le mal qui m'affligeait et recevoir enfin un traitement
approprié. »
Les omnipraticiens, les nouveaux psys
La grave pénurie de psychiatres a fait en sorte que les omnipraticiens doivent
de plus en plus s'occuper de cas de maladies mentales. Devant la caméra, une
omnipraticienne affirme que ces cas représentent maintenant 80 % de ses
consultations. Les troubles psychiatriques n'étant pas faciles à diagnostiquer
et à traiter, une pression s'installe sur les épaules des généralistes qui ont
le choix de suivre une formation supplémentaire afin de mieux répondre à la
demande ou refuser carrément de traiter ce type de cas. « Un collègue
omnipraticien m'a confié avoir vu récemment dans une clinique sans rendez-vous
un avis disant: » Ici, on ne soigne pas les dépressions «, relate Mylène Bédard.
Plusieurs malades se retrouvent donc avec une ordonnance d'antidépresseurs non
adéquate ou, pire encore, essaient de se traiter eux-mêmes en essayant toutes
sortes de choses. « Il faut accepter le fait que les maladies mentales se
traitent avec des médicaments appropriés. Moi, depuis que je prends du lithium,
je n'ai plus de problèmes », dit Guy Latraverse.
Pas le bon code postal
La sectorisation, qui permet à un hôpital de refuser un malade n'habitant pas
dans son secteur, est vertement montrée du doigt. Dans le documentaire, un jeune
homme raconte qu'il s'est présenté en pleine crise à l'hôpital
Louis-H.-LaFontaine où il a été refusé. Comme son code postal ne correspondait
pas à celui de l'institution, on lui a demandé de se rendre à Saint-Luc.
« Il faut absolument briser l'hermétisme de la sectorisation car les listes
d'attente sont beaucoup trop longues dans les régions, dit Mylène Bédard. Les
malades sont pris dans un ghetto. »
Plusieurs dénoncent également l'inéquitable répartition des psychiatres. En
effet, les deux tiers de ces spécialistes oeuvrent à Montréal et Québec. « Mais
pour bien répartir, il faut avoir un nombre suffisant de médecins spécialisés,
ce qui n'est pas le cas », précise la psychiatre.
Se faire entendre
Pour l'instant, ce sont des psychiatres et des administrateurs sensibles qui
lancent ce signal d'alarme. «Les gens souffrant de maladies mentales sont
souvent des démunis. Quand on regarde le lobbying qui est fait par d'autres
groupes, on voit bien que ceux qui représentent les maladies mentales n'osent
pas crier leur désarroi», déplore Mylène Bédard. Ce documentaire Jean-Pierre
Maher offre l'occasion à ces gens de décrire l'indicible et de sonner l'alarme.
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Le Cri d'alarme, les 7, 14 et 21 avril, à 21 h, à Canal Vie.