Collaboration spéciale Jean-Christophe
Laurence
La Presse, Montréal, Vendredi, 06 Octobre 2006
Les brebis contre le cynisme
LITTÉRATURE / Mathyas Lefebure
Il y a trois ans, Mathyas Lefebure travaillait dans une
grosse agence de pub. C'était un jeune cadre cynique, avec un loft au
centre-ville et un paquet de fric pour faire la fête. Tout pour être heureux ?
Pas tout à fait. Le jour de ses 30 ans, presque sur un coup de tête, l a décidé
de tout plaquer pour aller travailler en France... comme berger.
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| Mathyas Lefebure, auteur du livre D'où viens-tu berger ?
Il voulait devenir berger. Il est devenu écrivain. PHOTO FOURNIE PAR MATHYAS LEBEBURE |
C'était en janvier 2004. Deux ans et demi plus tard, Mathyas Lefebure (Mathieu Lefebvre de son vrai nom) est devenu un vrai berger, comme dans les livres. Il pratique la transhumance, boit de l'absinthe dans les montagnes, se méfie du loup et s'occupe, avec sa blonde, d'un troupeau de 800 brebis. Un changement de carrière radical qu'il raconte dans D'où viens-tu berger ?, son premier livre, publié chez Leméac... Un livre pour lequel, ironiquement, il fait de la publicité depuis une semaine ! Rien de contradictoire, soutient-il. « Proposer aux gens un rendez-vous littéraire avec quelque chose qui a un sens, n'a rien ¸a voir avec les artifices du marketing. »
Le mythe et la réalité
Cheveux longs, barbichette, chemise confort,Mathyas Lefebure
a l'allure pastorale et le profil de l'emploi. On l'imagine bien gardant
les bêtes, fumant la pipe en savourant chaque seconde de son phantasme assouvi.
On imagine son chien heureux, jappant â pleins poumons pour rabattre les brebis
écervelées. On imagine les champs de cresson, la lavande et les montagnes en
arrière-plan.
Cette image d'Épinal n'est pas complètement désuète, dit-il
Mais elle est incomplète. Élevé à la littérature classique, Mathyas s'était fait
une image romantique du métier. Et il lui a souvent fallu « déconstruire » le
mythe du pâtre.
Parce que la vie de berger, dit-il, c,est aussi des
conditions de vie difficiles, une paye ordinaire, la solitude et la frustration
ambiante. Pou cinq mois d'estive festive (de mai à octobre, grosso modo) où l'on
garde les troupeaux en montagne, il y a le reste de l'année, à la ferme. Et là
ce n'est plus romantique du tout. C'est de la merde.
D'ailleurs, la profession est en déclin. Il y a actuellement
en France une pénurie de bergers. Sur la poignée de milliers qui reste,
plusieurs sont des jeunes de la ville, marginaux mais scolarisés, qui, comme
Mathyas, « ne veulent plus produire de la valeur ». Enfin, de plus en plus le
font en couple, ce qui aide habituellement à passer à travers. Car plusieurs
abandonnent après trois jours, quand l'illusion du paradis s'est estompée.
Bonjour moi
Mathyas, lui, est passé au travers. Un peu grâce à sa
bergère, qui est venue le rejoindre en montagne. Et beaucoup grâce à la plume,
cette compagne oubliée... et retrouvée au fond d'une bouteille de fée verte.
Son bouquin, de fait, n'est pas tant une charge contre la pub
et le monde capitaliste (même si par la bande, il y a un peu de ça) que le récit
d'une rencontre entre un homme et sa vocation. Car si Mathyas Lefebure est
devenu berger, il s'est aussi -- et surtout -- révélé comme écrivain.
« Je ne serais pas devenu berger si je n'avais pas eu la
conviction que je pouvais me servir de cette épopée pour créer », raconte celui
pour qui la carrière littéraire s'était, jusque-là, résumée à un blogue,
quelques slogans publicitaires et des romans avortés. « Je me suis servi de ça
pour propulser plus loin mon envie d'écrire... Quand je travaillais dans la pub,
j'étais complètement enfermé. Je ne pouvais pas, en un claquement de doigts,
fermer la lumière de mon bureau et ouvrir celle de l'écriture. Alors que là,
j'étais dans un contexte qui correspondait complètement à ma soif de création...
»
Il a fallu du culot à Mathyas Lefebure pour tout lâcher et
plonger dans l'inconnu. Mais à l'entendre, son choix était le bon. Primo, la
ville ne lui manque pas du tout (sauf pour les soupes tonkinoises qui, dit-il, «
sont assez rares en montagne »). Secundo, il a ramené son cynisme à un « degré
constructif » (et à l'entendre parler, il partait de loin). Tertio, il s'est
découvert lui-même (et ça, ce n'est pas rien).
Une expérience bien personnelle, certes. Mais qui pourrait
bien inspirer ceux et celles qui rêvent de mieux... et songent quotidiennement à
tout sacrer là. « Si ça peut être un catalyseur pour d'autres, tant mieux,
lance-t-il. Pour moi, ça a été salvateur. Le fait d'avoir tout larguer. La job,
la sécurité, et d'avoir ouvert les valves de l'écriture, explique-t-il... Je
sais maintenant que la vocation floue de la création artistique, il faut
l'assumer. En tout cas, c'est comme ça, moi, que je me suis groundé.
Quand on me demande « d'où viens-tu berger ? », c,est ce que je réponds : je
viens d'où je n'étais pas. Je viens de loin de moi et je me suis trouvé... »
Mathieu Lefebvre repart lundi vers ses brebis. Sa blonde a
tenu le fort pendant sa semaine de promo au Québec. Elle prépare de son côté un
documentaire sur la vie pastorale, qui sera produit par Hugo Latulippe (Bacon,
Ce qu'il reste de nous). Le couple rendra ensuite le troupeau à son
propriétaire. L'été prochain, il se trouvera un autre troupeau. Une autre
montagne. Parce que dans ce métier, on aime bien le changement.
Et Mathyas Lefebure écrira un autre livre. Ça s'appellera :
Berger, peut-être pour toujours. Écrivain pour la vie.
* D'où viens-tu berger ?, de Mathyas
Lefebure, Leméac, 253 pages