Thème
: Socio
Attention aux Reculs
Extrait de La Presse :
Marc Simard
La Presse, Montréal, Mardi, 07 Mars 2006
Marc Simard : Historien et juriste, l'auteur est professeur d'histoire au cégep François-Xavier-Garneau, à Québec.
Forum : Attention aux reculs
Ceux qui réclament le respect de leurs
particularismes mais n'acceptent pas les valeurs universelles ne cherchent pas
le dialogue : ils désirent imposer leur point de vue par l'intimidation ou la
violence.
Il existe à l'heure
actuelle dans les pays occidentaux un grand malaise quant à l'attitude qu'il
convient d'adopter face aux manifestations « dérangeantes » ou même outrageantes
d'autres civilisations ou religions. Certains de nos compatriotes prônent le
respect intégral des différences entre civilisations. (...)
Mais il y a lieu de reconnaître que les valeurs et les
pratiques religieuses ne se valent pas toutes. Il existe des valeurs et
principes universels, issus de notre appartenance à l'humanité, qui sont
intangibles et non négociables : les droits naturels de l'homme, tels que
définis par John Locke au XVIIè siècle et énumérés à l'article 2 de la
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 («... la liberté, la
propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ») ; les libertés
individuelles, décrites par les philosophes des Lumières ; et les principes de
la justice naturelle, tels que précisés dans les chartes des droits et par les
tribunaux.
Il se trouve que ce sont les Occidentaux qui ont clarifié la
plupart de ces valeurs et qui les ont mises de l'avant dans leurs lois et
constitutions, mais cela n'en fait pas pour autant des valeurs « occidentales ».
Reconnaître que ces valeurs sont universelles, c'est justement respecter tous
les habitants de la planète en tant qu'êtres humains égaux, quelle que soit la
couleur de leur peau ou leur appartenance religieuse. C'est leur permettre à
tous d'accéder à la dignité.
Les tenants du relativisme culturel et religieux considèrent
cette façon de voir les choses comme de l'arrogance et du manque de
considération pour les autres cultures et les enseignements des autres
religions. Il n'en est rien, comme nous l'enseigne la façon dont les Occidentaux
eux-mêmes ont développé ces principes et acquis ces droits au fil des longues et
pénibles luttes contre les forces de l'intolérance et de l'ignorance, dont la
volonté théocratique de la papauté au Moyen Âge, l'Inquisition, les chasses aux
sorcières, les dogmes religieux, les monarchies absolutistes, la censure exercée
par l'aristocratie puis par la grande bourgeoisie et les dictatures
totalitaires.
Appartenance religieuse
L'appartenance religieuse et les
coutumes ne font pas partie des grands principes universels. Ce sont des
particularismes dont les manifestations ne peuvent et ne doivent être tolérés et
jouir de la protection des grands principes universels qu'à condition de
respecter ceux-ci : on parle ici du droit à la vie, à la liberté et à la
sécurité de sa personne ainsi qu'aux règles de la justice naturelle. Ce pourquoi
l'excision du clitoris, la lapidation des femmes adultères, la mutilation ou le
meurtre familial ou tribal des femmes non mariées qui fréquentent un homme sans
l'approbation de la famille, l'emprisonnement ou la mise à mort des homosexuels,
les appels à l'homicide lancés contre ceux qui ont un point de vue critique face
à une religion ou à l'ensemble de celles-ci, l'obligation pour les femmes de
porter un vêtement inconfortable comme la burqa, l'enregistrement des
enfants-soldats, la destruction des biens de ceux qui défendent une vision
contraire à la sienne, entre autres exemples de comportements contraires aux
droits naturels de l'homme, sont inacceptables.
Le recul sous prétexte de respect ou de relativisme ne
conduira pas à une meilleure compréhension des cultures : il ne peut qu'amener
plus d'intolérance et de violence. Car ceux qui réclament le respect de leurs
particularismes mais n'acceptent pas les valeurs universelles ne cherchent pas
le dialogue : ils désirent imposer leur point de vue par l'intimidation ou la
violence. Ils ne veulent pas la communication entre les civilisations, mais la
victoire de leurs croyances et de leur conception de l'humanité. L'Église
catholique fut jadis la championne de ce type de comportement. D'autres ont
désormais pris sa place. Or, quelles que soient les raisons historiques pour
lesquelles ils en sont venus là, accepter leurs revendications et leurs
comportements équivaudrait à renoncer au résultat des luttes séculaires que les
humains ont menées contre obscurantisme : soit une certaine conception de
l'humain qui, quoique imparfaitement réalisée, reconnaît à tous et à toutes le
droit à la liberté et au respect de leurs droits naturels.
Les démocraties occidentales ne sont pas le Paradis. Elles
ont néanmoins le seul espace où il est possible non seulement d'exercer
l'ensemble des libertés et des droits civiques, mais aussi de pratiquer sa
religion sans être agressé par les autorités ou par des fanatiques. Sans compter
la possibilité d'y obtenir la protection des autorités et des tribunaux contre
les atteintes à ces droits et libertés. Notre devoir est de préserver cet
espace.