Socio
:
Allemagne : Bord de Crise de Nerfs
Extrait de La Presse :
Mali-Isle Paquin
La Presse, Montréal, Dimanche, 21 Août 2005
Berlin
L'Allemagne au bord de
la crise de Nerfs
Une Allemagne unifiée n'arrive pas à coller ses
morceaux
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| Allemagne : Mur de Berlin, 1950 |
Le moral des Allemands est plus bas que jamais depuis quelques années. Les chômeurs, estimés à près de cinq millions, n'ont jamais été aussi nombreux depuis la deuxième guerre mondiale. L'endettement public de 2039 milliards de dollars fracasse des records et la reprise économique n'est pas pour demain, à en croire les experts.
BERLIN
-
« Mon égo était détruit. » Dans son appartement de
l'ouest de Berlin, Franz Stolberg soupire en évoquant la dépression qui a marqué
les premiers mois de son statut de chômeur. C'est que l'homme de 40 ans est
tombé de haut ce jour du printemps 2004 où il s'est fait montrer la porte.
Il pilotait jusque-là des projets immobiliers valant des
millions d'euros. Berlin n'aurait pas aussi fière allure aujourd'hui sans lui.
Le district branché et fort couru de Mitte, par exemple, dans la partie
est de Berlin, n'était qu'un amas de bâtiments décharnés avant qu'il ne prenne
en charge sa rénovation il y a 10 ans.
Quand il a été congédié, M. Stolberg était à la tête du
projet de construction d'un gratte-ciel de 700 millions d'euros (plus d'un
milliard de dollars). Un profond désaccord avec ses patrons sur la manière de
gérer le personnel lui a coûté son poste.
En temps normal, les firmes immobilières se seraient battues
pour recruter un entrepreneur visionnaire de sa trempe. Mais voilà, les
employeurs jouent de prudence et peuvent puiser dans un bassin de cinq millions
de chômeurs. Résultat : ses prestations de chômage se sont écoulées sans
l'arrivée d'un nouveau contrat.
« J'ai eu quelques propositions, mais on m'offrait 50 000
euros (75 000 $) alors que mon dernier salaire était dans les six chiffres,
explique le père d'un bébé de 6 mois. C'a été très humiliant. Ma femme et moi
avons dû déménager dans un plus petit appartement et changer de voiture. Ma
conjointe vient d'ouvrir un salon de beauté, nous sommes donc nerveux face à nos
finances. »
Mondialisation oblige
| L'ALLEMAGNE EN BREF |
| Population = 82 537 000 |
| Parti Politique au Pouvoir (depuis 1998) : Parti Social-Démocrate |
| Taux de Chômage : * National = 11,6% * Ex-Allemagne de l'Est = 18,5% * en 1990 = 4,8% |
| Population vivant sous le seuil de la pauvreté : (avec moins de 938 euros = 1396$ par mois) 11 142 495 = 13.5% des gens |
| L'Allemagne est le pays de l'OCDE (Organisation pour la Coopération et le Développement Économique) où le nombre d'enfants pauvres a le plus augmenté depuis 1990. |
Comme les autres chômeurs, Franz Stolberg paie le prix de la débâcle économique
des dernières années en Allemagne. Le déficit du pays traîne à 3% du PIB, un
niveau qui pourrait lui attirer des sanctions de l'Union européenne (UE), et la
moyenne du taux de croissance depuis 10 ans plafonne à 1,4%.
Selon Michael Burda, professeur d'économie à l'Université
Humboldt, la chute du mur de Berlin en 1990 serait en grande partie responsable
de la crise actuelle.
« Imaginez l'impact économique qu'aurait la fusion des
États-Unis avec le Mexique ! C'est exactement ce qui est arrivé avec la
réunification de l'Allemagne, illustre-t-il. L'Allemagne de l'Ouest n'était pas
prête à accueillir une main-d'oeuvre peu qualifiée de 16 millions de personnes
et à lui offrir les mêmes bénéfices de son généreux système de sécurité sociale.
» À preuve, le chômage dans l'Est du pays est astronomique avec des pointes de
20% par endroits.
L'Allemagne perd aussi des plumes face à la montée en
puissance de la Chine et, surtout, des pays de L'Europe de l'Est qui ont intégré
l'UE en mai 2004, observe Volker Treier, directeur à l'institut de recherche GFK.
« C'est difficile pour les Allemands d'être compétitifs avec un salaire moyen de
22 euros (33 $) l'heure, alors que des travailleurs en Pologne et en République
tchèque sont prêts à faire le même travail pour 5 euros (7,50 $) l'heure. »
D'ailleurs, pas moins de 50% des grandes compagnies
allemandes prévoient déménager une partie de leurs activités en Europe de l'Est
pour profiter de cette main-d'oeuvre bon marché, selon la firme de consultants
Roland Berger.
Exode des Allemands
Cette
crise de l'emploi ne fait pas que des malheureux. Carolin Fischer fait des
affaires d'or. Autrefois chasseuse de têtes, elle est devenue chercheuse
d'emplois pour la boîte Von Rundsted à Berlin.
Sa clientèle augmente de 20% par année et elle voit de plus
en plus d'avocats et d'ex-PDG franchir le seuil de sa porte. À bout de souffle,
ils n'hésitent pas à emprunter pour allonger 15 000 euros (23 000 $) pour ses
services.
« La situation n'est pas rose, dit-elle. Quelques-uns de mes
clients se sont suicidés. Heureusement, ça reste l'exception. La plupart de mes
clients doivent faire des sacrifices pour être engagés, comme accepter un
salaire plus bas ou encore travailler à l'étranger comme en Norvège ou même en
Pologne. Ça devient la norme. » De plus en plus de jeunes tentent d'ailleurs
leur chance dans un autre pays plutôt que de heurter à des portes fermées. Pas
moins de 150 000 Allemands ont fui la déprime en 2004. Julia Hemmerich sera du
nombre cette année. La professionnelle en marketing qui a quitté son emploi
après un burn-out regarde du côté de Londres pour son prochain travail.
« Rester en Allemagne ? Je n'y songe même pas, dit la belle
blonde trentenaire. Non seulement c'est difficile de trouver un job, on doit
travailler comme des fous pour combler les coupes dans le personnel. Et ça, j'ai
déjà trop donné. »
Il n'y a pas de doute, les Allemands devront faire des
sacrifices pour stimuler l'économie de leur pays et retrouver leurs emplois.
Mais comment ? En acceptant des coupes dans leurs avantages sociaux selon
l'économiste Volker Treier.
« Pas moins de 70 milliards d'euros (104 millions de dollars)
vont dans les poches des pensionnés. C'est insensé ! Les Allemands doivent
réaliser que les belles années prospères de l'État providence sont derrière eux.
»
Une femme chancelière en septembre ?
Les électeurs allemands en ont ras le bol du gouvernement Schröder, qui rafle à peine un tiers des intentions de vote pour les élections de septembre. De l'autre côté du ring, une femme incarne l'espoir de meilleurs jours et est en passe de devenir la première chancelière de l'histoire du pays : Angela Merkel.
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| Angela Merkel |
L'essoufflement de Gerhard Schröder et la création d'un nouveau parti, qui
divise le vote, sont à l'avantage d'Angela Merkel, la candidate de l'Union
chrétienne-démocrate, parti de centre-droit. Les sondages les plus récents
lui donnent 42% des intentions de vote, comparativement 29% pour le chancelier
en poste.
Toutefois Angela Merkel et le programme du CDU demeurent une
énigme aux yeux de beaucoup d'électeurs. Alors qu'elle réclamait à grands cris
une réforme radicale pour sortir le pays du gouffre économique, son ton s'est
adouci une fois en campagne électorale. Elle propose tout au plus de petites
réductions de l'impôt des particuliers, une hausse de 2% de la taxe de
vente et un assouplissement des mesures de sécurité d'emploi.
Thomas Heilmann, à titre de consultant pour Angela Merkel,
admet qu'elle a fait quelques erreurs jusqu'à maintenant. Elle a récemment
confondu le salaire brut et net en entrevue. Il croit par contre que les
Allemands sont prêts à élire une femme à la tête du pays.
« Elle est très intelligente, disciplinée et elle apprend
vite. Elle n'a pas la vanité et le charisme de Schröder, ce qui pourrait lui
nuire au cours du duel télévisé du 4 septembre, le premier de l'histoire de
l'Allemagne. Elle veut vraiment régler les problèmes économiques du pays. Si les
Allemands la mettent au pouvoir, elle sera là pour un bon moment. »