Collaboration spéciale Frank Fiorito
La Presse, Montréal, Vendredi, 30 Avril 2004
Rumeurs et calomnies, les nouvelles armes au boulot
Avouez-le, leur sens de la répartie vous décroche parfois un sourire. Mais leur fiel empoisonne aussi les soirées entre amis et l'ambiance au bureau. Voyage au monde des médisants, ces assassins de réputations, qui, en trois mots, vous couvrent de ridicule ou nuisent à votre promotion.
«C'est
une pauvre fille sans conjoint.» «J'ai peur de lui, je le soupçonne d'être
violent.» Plus insidieux encore : «Je crois que nos conflits s'expliquent par
notre différence culturelle.»
Oui, ces mots font mal, mais ils ne sont qu'un bref échantillon de toutes les
histoires d'horreur que nous avons tous un jour entendues près de la machine à
café au bureau, ou dans l'auto d'un cousin nous ramenant d'un party de famille
ennuyant.
Commun, la médisance? «C'est une forme de violence verbale socialement tolérée
et courante, mais elle n'est pas pour autant acceptable», soutient la présidente
de l'Ordre des psychologues, Rose-Marie Charest.
Si pester contre son beau-frère est sans grandes conséquences, au travail, les
enjeux sont plus importants. Et bien réels. Angelo Soares, professeur à l'École
des sciences de la gestion à l'UQAM, a réalisé une étude en 2002 auprès de
2000 membres de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). Résultat : 53 % des
répondants ont affirmé qu'ils avaient l'impression que leurs collègues «parlaient
dans leur dos» et 27 % estimaient faire l'objet de fausses rumeurs.
Marie-Josée Méthot, 41 ans,
connaît la chanson. Engagée au service des
ressources humaines d'une grande entreprise, elle s'est rapidement sentie la
cible d'une consoeur. «J'avais l'impression qu'elle m'en voulait mais je ne
pouvais le prouver, jusqu'au jour où je l'ai surprise en train d'imiter ma démarche
alors que j'avais le dos tourné. Elle m'a ensuite engueulée devant tout le
monde, me reprochant d'être trop gentille avec les clients tout en se moquant
de ma féminité», raconte Mme Méthot, toujours sous le choc, qui a dû
quitter son emploi.
Assassiner avec des mots
Que ce soit à la cafétéria ou dans la salon d'un ami, le stratagème de la
langue sale est toujours le même: attaquer ce qui semble être le point faible
chez l'adversaire et le tourner en ridicule. C'est ainsi que cinq kilos en trop
sont suffisants pour se mériter le titre de gros ou de grosse du bureau. Si la
cible fait partie d'une minorité, visible ou pas, il est facile d'imaginer les
dégâts.
«L'objectif est de réduire la personne à une simple expression et de faire
une équation entre un individu et un défaut, factice ou pas», souligne
Rose-Marie Charest. La victime perd ainsi son individualité et se transforme en
un surnom, en un défaut ou en un mot grossier. Le tout se fait généralement
à son insu.
Les attaques personnelles les plus populaires au bureau? La façon de
s'habiller, l'odeur corporelle et les ragots sur la vie personnelle, note Esther
Paquet, de l'organisme Au bas de l'échelle, qui vient en aide aux travailleurs
non syndiqués. «Qu'ils soient fondés ou non, ces sous-entendus visent à
miner la personne dans son milieu de travail», affirme-t-elle.
En théorie, un tel comportement paraît évidemment répréhensible. En
pratique toutefois, se moquer des autres en leur absence est une activité qui
meuble les conversations de plusieurs équipes de travail ou groupes d'amis. De
plus, ceux que l'on appelle communément les bitchs ont souvent la cote,
surtout lorsqu'ils ont le sens de la formule. Bref, on tend l'oreille en
attendant le cinglant punch-line. «Écouter de tels propos est un moyen
d'être méchant sans en porter la responsabilité», affirme Rose-Marie Charest.
Pour cette dernière, la participation passive à ces séances de médisance
servirait de soupape à notre propre agressivité. Comme un téléspectateur
d'une émission de téléréalité, on reste à l'écoute afin d'être sûr de
ne rien manquer.
Médire subtilement
Mais le médisant devra toutefois s'assurer de ne pas trop franchir la frontière
du mauvais goût s'il veut garder son public. Fif, nègre ou hystérique : la
rectitude politique a mis à l'index certains préjugés et insultes,
aujourd'hui considérés comme inacceptables en société ou au travail. La
solution de la «langue sale» moderne? Insinuer, lancer des rumeurs et coller
une étiquette à quelqu'un afin de nuire à sa réputation. «Tu sais, un tel,
il est bizarre, je ne comprends pas son comportement, je pense qu'il prend de la
drogue», donne en exemple Angelo Soares.
L'autre technique est de créer un effet de halo, c'est-à-dire d'associer un événement
à un comportement sans qu'il n'y ait corrélation. Une telle n'a pas de
conjoint : elle est certainement frustrée et cela nuit à son travail! «On
joue avec les impressions et c'est très dangereux, car à force de dire des
faussetés, elles sont perçues presque comme des vérités. Les employés
stigmatisés par une rumeur ont généralement beaucoup de difficulté à s'en
remettre, et ce, même s'ils sont mutés dans d'autres services ou à une autre
tâche», explique M. Soares.
Se débarrasser d'une étiquette subtilement collée peut s'avérer une mission
impossible. Daniel Leclerc, graphiste de 36 ans, a quitté Montréal en 1999
pour aller travailler en Californie. Il s'est buté à un supérieur qui
surveillait ses moindres gestes. «J'étais assez franc avec lui, mais il réagissait
en étant condescendant. Après quelques mois, le chat est sorti du sac : tous
nos problèmes s'expliquaient par nos différences culturelles selon lui!
Ma réputation était faite : j'étais l'étranger à qui on ne pouvait rien
expliquer. J'ai plus tard été licencié», raconte-t-il.
La lutte des places
Pour Angelo Soares, chercheur à l'UQAM, le bitchage serait devenu une
nouvelle arme en entreprise. Après la lutte des classes, c'est celle des places
qui sévirait sur le marché du travail. «La compétition féroce et la
diminution des effectifs ont créé un climat d'insécurité. La précarité de
l'emploi endommage les rapports sociaux au travail et la médisance est un symptôme
de ce malaise. On est prêt à tout pour garder son travail.»
La psychologue industrielle Éveline Marcil-Deneault, qui travaille à la mise
sur pied de programmes d'aide aux employés en entreprise, constate aussi cette
animosité sur le terrain. «Il s'agit souvent de règlements de compte et
intuitivement, je dirais que nous en voyons de plus en plus», dit-elle. Mais
pour cette dernière, la médisance est une arme à double tranchant : «Il n'y
a rien de pire que de devenir la commère du bureau! Personne ne lui fait
confiance.»
Le médisant risque toutefois d'avoir la vie plus difficile au bureau. À partir
du 1er juin 2004, les nouvelles dispositions de la Loi sur les normes du travail
relatives au harcèlement psychologique entreront en vigueur. Le bitchage
n'est qu'une infime dimension de ce phénomène et personne n'est à l'abri de
mauvaises blagues. Mais la législation inclut tout de même dans sa définition
les paroles qui portent atteinte à la dignité ou à l'intégrité
psychologique du salarié. De quoi ralentir les ardeurs de certaines «langues
sales».
Daniel Leclerc, pour sa part, n'a jamais pu prouver qu'il avait été victime
d'une fausse étiquette ayant terni sa réputation. Mais il s'est vengé à sa
façon. Son patron a été licencié à son tour et le Montréalais a bien pris
soin de répandre la nouvelle. «Je l'ai ensuite rencontré dans la rue et j'ai
crié : ass ho!» raconte le graphiste, visiblement soulagé. Comme quoi un peu
de fiel peut faire du bien, mais avec modération, bien sûr.
Petit guide du parano :
Quelqu'un veut votre peau et c'est avec des mots toxiques bien envoyés qu'il
attaque votre réputation? Voici quelques trucs d'experts :
Selon Rose-Marie Charest, présidente de l'ordre des psychologues:
«Il ne faut pas trop en laisser passer! L'important est de clarifier la
situation sans laisser jouer les émotions. As-tu quelque chose à me dire?
Qu'est-ce qui te dérange? L'important est de rester au niveau des mots qui ont
été dits et ne pas trop les interpréter.
»Si on est témoin d'une séance de médisance, il faut oser afficher sa
dissidence en ne riant pas. Sans public, le médisant va se taire.«
Selon Angelo Soares, professeur à l'école des sciences de la gestion à l'uqam
:
»Avec un collègue, il ne faut surtout pas adopter un ton accusatoire. Restez
poli et calme et expliquez pourquoi vous n'aimez pas que l'on tienne ces propos
à votre égard.
«N'hésitez pas à en parler à un supérieur. La médisance est un
comportement que les gestionnaires doivent sanctionner.»
Selon Eveline Marcil-Deneault, psychologue industrielle:
«Si une fausse rumeur salit gravement votre réputation et empêche votre
ascension dans l'entreprise, demandez un avis juridique. C'est du sérieux.
«Identifiez la commère! Par exemple, lorsqu'une personne vous appelle pour
vous confier un secret sur un collègue : méfiez-vous de cette dernière!»