Collaboration spéciale Michel Dolbec
La Presse, Montréal, Dimanche, 05 Octobre 2003
La Médecine des Émotions
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Photo:
Rémi Lemée, La Presse |
Au fond, guérir la dépression, le stress et l'anxiété apparaît comme une chose assez simple. Pas besoin de Prozac ou de psychanalyse ruineuse. On bouge les yeux de gauche à droite, on soigne sa cohérence cardiaque, on avale des capsules d'huile de poisson, on donne un peu d'amour à un petit chien tout mignon, voire à une jolie plante verte, et ça passe.
Le Dr David Servan-Schreiber, qui expose
ces méthodes dans son best-seller Guérir (*), est bien incapable d'expliquer
avec précision pourquoi elles fonctionnent. «À la limite, je m'en fiche
un peu, dit-il. Et ça n'intéresse pas vraiment le patient non plus. La
science finira par comprendre. Mais à partir du moment où ces méthodes
contribuent à la guérison et n'ont pas d'effets secondaires, il n'y a
aucune raison logique d'en priver les malades.»
David Servan-Schreiber n'est pas un médecin comme les autres, encore moins
un quelconque gourou new age.
Considéré comme un des meilleurs spécialistes mondiaux des neurosciences cognitives, ce quadragénaire a pratiquement passé la moitié de sa vie à la faculté de médecine de Pittsburgh, où il aurait pu continuer à mener une brillante carrière de clinicien et de chercheur sans se soucier de l'avenir. Un voyage en Inde à la fin des années 90, avec Médecins sans frontières, a bouleversé sa vie et sa vision des choses.
«À Dharamsala, j'ai rencontré des
gens remarquables, des médecins tibétains, des psychologues, des gens cultivés,
intelligents, qui pratiquaient une médecine qu'on ne m'avait jamais enseignée
et qui est toujours vue en Occident comme une vaste blague. Je ne pouvais pas me
contenter de penser que ces gens se mettaient tout simplement le doigt dans
l’œil. Évidemment, on a tendance à dire : Si c'était vrai, ça se saurait.
Bien justement, c'est vrai et ça ne se sait pas!»
À son retour aux États-Unis, le psychiatre commence donc à
faire des recherches sur ces méthodes naturelles et découvre des études démontrant
scientifiquement leur efficacité. "Elles n'ont jamais été intégrées à
l'arsenal médical occidental parce qu'on ne comprend pas leurs mécanismes. Par
exemple, il suffit de chauffer avec un brin de moxa enflammé un point précis
sur le petit orteil d'une femme enceinte pour que le bébé qu'elle porte et qui
se présentait par le siège se retourne. Ca marche dans 80 % des cas. Évidemment,
ça heurte notre raison, c'est légitime, mais ce n'est pas une excuse pour ne
pas aller voir."
Médecine complémentaire
À l'Université de Pittsburgh, le jeune neuropsychiatre
fonde un centre de médecine «complémentaire». Sans rien inventer, comme il
le souligne lui-même, il y explore de nouveaux territoires, s'arrête sur les
approches les «plus convaincantes», les mesures «très précisément», les
intègre à sa pratique.
Le médecin pressent qu'une révolution se prépare. De
retour en France, il annonce l'avènement d'une «nouvelle médecine des émotions
qui va bientôt transformer nos vies» et entreprend d'en faire la promotion
dans un ouvrage destiné au grand public. Succès instantané: le livre
s'installe dès le printemps en tête des ventes d'essais, sans vraiment
susciter de polémique dans les milieux médicaux. Traduit dans 19 langues, il
s'est écoulé en France à 200 000 exemplaires.
Dans le wagon du métro qui m'emmène à Neuilly, chic
banlieue de l'Ouest parisien où j'ai justement rendez-vous avec notre bon
docteur, deux passagères, absorbées, dévorent son livre. Cela vaut toutes les
statistiques. Sur la sobre couverture, le titre Guérir (et en minuscules
rouges: «le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni
psychanalyse»), sonne comme une promesse, que l'auteur détaille en 300 pages,
dont 37 de notes et de bibliographies.
Issue d'une dynastie où on sait ce que le mot best-seller
veut dire, le fils de JJSS (Jean-Jacques Servan-Schreiber, le fondateur du
magazine L'Express) comprend les raisons de ce succès «étonnant»: «Dans
toutes les sociétés développées, les gens veulent une industrie propre et
une agriculture qui ne les empoissonne pas. Aujourd'hui, la vague est en train
d'atteindre la médecine. Les gens sentent qu'ils ne sont pas au cœur des
soins. Ils veulent en reprendre le contrôle. C'est une démarche fondamentale
qui choque les médecins, mais le message va finir par passer. Mon livre est l'écume
qui flotte sur cette vague.» L'ouvrage surfe aussi sur une déferlante éditoriale:
l'an dernier en France, les ventes d'ouvrages consacrés au «développement
personnel» ont augmenté de plus de 60 %!
DSS à Neuilly
DSS reçoit dans la salle à manger de son appartement, au
quatrième étage d'un grand immeuble bourgeois où vit une bonne partie du clan
Servan-Schreiber. Le café («Je dois en avoir quelque part») est mexicain et
bio. Lui ne boit que du thé. Sur le comptoir de la cuisine s'empilent des boîtes
d'oméga-3, l'huile qui «fait marcher le cerveau». Sous la table, un chat élégant
se faufile entre les pattes du visiteur. Très bon pour l'équilibre émotif. L'écrivain
Madeleine Chapsal, la première femme de Jean-Jacques, passe pour déjeuner en
vitesse avant de filer à la campagne.
Après quelques minutes d'entretien avec l'apaisant disciple
d'Esculape, on est tout disposé à se gaver d'acides gras et à acheter un
poisson rouge pour le combler d'affection. Le docteur, 42 ans, marié, un
enfant, n'est pas rongé par le stress, c'est le moins qu'on puisse dire. Large
sourire, sourcils épais, front intelligent, bien droit sur sa chaise, il se révèle
d'un calme confondant, malgré le tourbillon d'interviews et de conférences
dans lequel il s'est trouvé plongé. Son agenda ressemble à celui d'un
ministre, il reçoit des appels par dizaines sur son portable et des courriels
par centaines sur guerir.fr, son site Internet. Avec tout ça, évidemment, son
message est parfaitement rodé, sa pensée claire et précise, même s'il lui
arrive encore de buter sur un mot anglais.
La méthode Servan-Schreiber n'en est pas une à strictement
parlé. Il ne s'agit pas ici de perdre son ventre avec une série d'exercices ou
de perdre 5 kilos en une semaine. En s'appuyant sur des dizaines de cas vécus,
le docteur explore et explique sept approches faisant appel aux «mécanismes d'autoguérison
de notre cerveau émotionnel». On y trouve un peu de tout: certaines recettes
(faire du sport, apprendre à communiquer avec son entourage, se réveiller en
douceur en lumière) relèvent du bon sens, d'autres de techniques millénaires,
comme le contrôle du QI, l'énergie vitale, par l'acupuncture. D'autres encore
sont pratiquement inconnues, comme la mise en cohérence du cœur et du cerveau
à travers des exercices de respiration, ou une thérapie aux résultats «proprement
hallucinants»: l'intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires,
l'EMDR, destinée à «réparer» des traumatismes émotifs graves résultant
d'un viol, de la mort d'un proche, d'un accident ou d'un acte de terrorisme.
«J'étais très sceptique au départ, raconte David
Servan-Schreiber. L'idée qu'on pouvait résoudre des traumatismes en bougeant
rythmiquement les yeux me paraissait saugrenue. Mais les résultats sont
incroyables. Rien dans ma carrière ne m'a autant impressionné, dit le docteur
Servan-Schreiber. On voit tout de suite que ça marche. Quatorze études l'ont démontré.
Pourquoi? Mystère. Ce qu'on sait, c'est que 80 % des traumatisés émotionnels
ressortent sans aucun symptôme au bout de trois séances d'une heure et demie.
Et qu'ils ne présentent toujours aucun symptôme 15 mois plus tard.»
Antidépresseurs moins efficaces
Les antidépresseurs- avec un taux de rechute tournant autour
50 %- sont nettement moins efficaces. La première cible de Guérir, ce
sont justement les consommateurs de psychotropes, ces petites pilules que les
Français auraient un peu tendance à confondre avec des cacahuètes. «Je ne
suis pas contre les antidépresseurs, prévient le docteur Servan-Schreiber.
C'est une des grandes découvertes scientifiques du XXe siècle. Il y a des
situations graves où ils sont indispensables. Ce qui n'est pas normal en
revanche, c'est qu'un Français sur sept utilise des antidépresseurs ou des
anxiolytiques. Cela n'a pas de sens.»
Ces médicaments, le docteur Servan-Schreiber les compare aux
engrais qui épuisent les sols cultivables. Au Prozac, trop vite prescrit, il préfère
une ressource naturelle, abondante et non-brevetable: «Cette ressource, c'est
l'énergie et le temps que le patient est prêt à investir dans sa propre guérison.
Si on n'apprend pas à l'utiliser, on court à la catastrophe.»
Les trucs de la méthode Servan-Schreiber
Toute l'approche du Dr David Servan-Schreiber repose sur l'idée
«scientifiquement établie» que nous possédons deux cerveaux : un cerveau
cognitif (siège de la pensée et du langage) et un cerveau émotionnel, lové
à l'intérieur du premier et intimement lié au corps. Ce cerveau émotionnel gère
le rythme cardiaque, la tension artérielle, l'appétit, le sommeil, la libido
et «même le système immunitaire».
«On sait aujourd'hui que le stress, l'anxiété et la dépression
sont liés au cerveau émotionnel, explique le spécialiste. C'est par là qu'il
faut commencer à se soigner. Pour l'atteindre, il faut passer par le corps
davantage que par la pensée ou le langage.»
1- La cohérence cardiaque
Formant un véritable système, le cœur et le cerveau émotionnel sont étroitement
connectés l'un à l'autre. Avec des exercices de respiration s'apparentant au
yoga, on peut faire battre son cœur et son cerveau à l'unisson. Avec
l'habitude, la mise en cohérence cardiaque peut se pratiquer à tout moment de
la journée, notamment au travail pendant les moments de stress.
2 - L'intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires
Un traumatisme grave ouvre une véritable plaie dans notre cerveau émotionnel.
En imitant, pense-t-on, les mouvements des yeux qui ont lieu spontanément
pendant les rêves, la thérapie EMDR (pour Eye Movement Desensitivation and
Reprocessing) permet au cerveau de résoudre «à une vitesse incroyable»
des blessures très profondes. Le travail se fait chez un thérapeute. Guidé
par celui-ci, le patient revit des traumatismes profonds en suivant des yeux une
baguette ou un objet qu'on déplace devant lui de gauche à droite.
3 - L'énergie de la lumière
On soigne déjà la dépression par de grands bains de lumière intense. Le Dr
Servan-Schreiber suggère une mesure préventive plus simple : se faire réveiller
par une lampe qui simule l'aube, plutôt que par une sonnerie de réveil-matin.
Le réveil naturel permettrait au cerveau émotionnel d'opérer une transition
harmonieuse vers la journée. Un traitement «remarquablement efficace» pour le
blues des mois d'hiver.
4- Le contrôle du QI
La médecine traditionnelle chinoise ou tibétaine soigne l'anxiété et la dépression
par l'acupuncture depuis 5000 ans. En Occident, on ne le faisait pas. Depuis 10
ans, les progrès de l'imagerie médicale auraient permis de démontrer que la
stimulation par les fines aiguilles d'acupuncture agit directement sur des régions
clés du cerveau émotionnel.
5- Les acides gras oméga-3
La transformation des constituants du corps et du cerveau par la nutrition
marque une révolution aussi importante que la découverte des antibiotiques,
dit David Servan-Schreiber. Un apport important d'oméga-3, acides gras
essentiels que l'on trouve dans les huiles de poissons, permet de normaliser le
fonctionnement du cerveau émotionnel. Se présentant sous forme de capsules,
les oméga-3 sont présentés comme de puissants antidépresseurs et
stabilisateurs de l'humeur.
6- Adidas plutôt que Prozac
Une évidence. L'exercice physique est plus efficace qu'un antidépresseur
moderne. De 30 % à 50 % des patients traités aux antidépresseurs rechutent au
bout d'un an. Ce taux n'est que de 10 % chez ceux qui font 20 minutes de jogging
trois fois par semaine.
7- La communication émotionnelle
L'amour d'un être humain ou d'un animal domestique est un besoin biologique.
Le Dr Servan-Schreiber a mis au point une méthode pour gérer les conflit et améliorer
ses relations avec les autres. Il l'a baptisée SPACEE, pour Source + Place +
Approche amicale + Comportement objectif + Émotion + Espoir déçu.