Histoire
/ Socio / Philo
:
Religions : La Mecque, Pèlerinage de Vie
Collaboration spéciale
Jooneed Khan
La Presse, Montréal, Samedi 13 Janvier 2007
La Mecque
Le pèlerinage d'une vie
![]() |
| Les pèlerins arrivent par milliers dans la vallée d'Arafat, où Mahomet prononça son dernier sermon. |
« Labbayk, allahomma labbayk »
- « Me voici, présent à ton appel, toi qui n'as pas d'associé ».
C'est la niya, la déclaration d'intention du Hadj que le
pèlerin récite sans cesse dès l'approche de La Mecque.
Dans l'avion d'Air France amorçant se descente sur Djeddah,
ce sont les « jeunes convertis » de la délégation d'invités canadiens qui mènent
la claque.
Zélés et enthousiastes, Alan Hillier et Troy Smith, qui se
cherchent encore des noms arabes, Andrew, un Mozambicain de Gaspésie, Ali, un
Haïtien de Montréal, l'autre Ali, Néerlandais de Calgary, chantonnent des «
labbayk » comme les jeunes hippies des années 60 distribuaient des « hare rama,
hare krishna » urbi et orbi.
On vient tous, dans l'avion, d'enfiler l'Ihram, deux pièces
de tissu blanc sans couture, l'une enroulée autour de la taille comme un sarong,
l'autre jetée sur les épaules comme une toge -- un linceul symbolisant l'abandon
du monde matériel et la renaissance spirituelle.
Cinq ou six femmes sont du groupe, dont une travailleuse
sociale de Winnipeg, d'origine pakistanaise. Les femmes font le Hadj en groupe,
avec les hommes de leur entourage ou avec d'autres femmes. Elles s'habillent de
noir ou de blanc, gardant le visage découvert.
![]() |
| PHOTO MOHAMMED ABED . AFP La Mecque devient le plus grand camping du monde, exposant les inégalités. |
Le Hadj, pilier de l'islam
| POUR MIEUX COMPRENDRE > Hadj : le pèlerinage musulman à La Mecque, commémorant la foi monothéiste d'Abraham et les épreuves de sa servante Herjer et de leur fils Ismaël. > Niya : l'intention exprimée d'accomplir le Hadj. > Ihram : deux pièces de tissu blanc non cousu, l'une nouée autour de la taille, l'autre jetée syur les épaules pour l'accomplissement du Hadj. > Jamarans : trois murs représentant le petit, le moyen et le grand Satan à Mina, que les pèlerins lapident pour avoir cherché à ébranler la foi de Hejer. > Tawaaf : la marche autour de la Kaaba, grand cube noir serti d'un météorite au coeur de la Grande Mosquée de La Mecque, et pole vers lequel les musulmans du monde entier se tournent pour prier. > Sayy : la course entre les collines de Safa et Marwa, aujourd'hui intégrées à la Grande Mosquée, en répétition du geste désespéré de Hejer à la recherche d'eau pour Ismaël.. > Arafat : plaine et mont à une dizaine de kilomètres de La Mecque, où le rituel du Hadj commence. > Muzdhalifa : terrain accidenté entre Arafat et La Mecque, où se déroule la deuxième étape du Hadj. > Mina : vaste plaine plus proche de La Mecque où se trouvent les Jamaras, trois murs représentant Satan et que les pèlerins lapident trois jours de suite. > Kaaba, Safa et Marwa : dans la Grande Mosquée, le grand cube vers lequel les musulmans se tournent pour prier, et dont les pèlerins font sept fois le tour, et les deux collines entre lesquelles ils courent sept fois en souvenir du geste de Hejer. |
Le Hadj, c'est le pèlerinage à La
Mecque, l'un
des cinq piliers de l'islam - les autres étant la
profession de foi, les cinq prières par jour, le jeûne
du ramadan et la charité.
Le croyant est censé accomplir le Hadj au moins une fois dans
sa vie. Sur 1,5 milliards de fidèles, ils étaient trois millions à s'entasser
ainsi pendant une semaine, cette année, dans une vallée aride et pierreuse d'une
vingtaine de kilomètres carrés, pour accomplir ce rituel.
Ce qui en a fait du coup le plus grand camping du monde. Au
coeur de l'Arabie Saoudite interdite aux non musulmans. Camping sauvage, s'il en
fut, et à très hauts risques : mouvements de foule et piétinements, agitation
politique, répressions mortelles, épidémies ou même pandémies.
Rois, princes, présidents, ministres, députés, maires,
notables et imans y sont venus en jet des quatre coins du monde. Et, comme moi,
les « invités » du souverain saoudien, « gardien des deux Lieux saints » -- La
Mecque et Médine -- sont arrivés d'une multitude de pays.
La masse humaine venait d'Asie, d'Afrique, du Moyen-Orient.
Selon des quotas -- 1000 visas par million de musulmans. L'Indonésie, la
Malaisie, l'Inde, le Pakistan, le Bangladesh, l'Asie centrale, le Nigeria,
l'Égypte, le Soudan et la Turquie ont fourni le tiers des pèlerins. La Chine, la
Russie et l'Europe, l'Asie du Sud Est, les Amériques et l'Océanie envoient aussi
de plus en plus de pèlerins.
Dans les autocars et sous les tentes, les Canadiens étaient
regroupés avec les Australiens, les Néo-Zélandais, voire des gens des Fidji et
de Papouasie Nouvelle Guinée. Bien des nouveaux convertis là aussi, fascinés par
la forme de leur nouvelle foi : « on ne mange pas de la main gauche », « c'est
l'heure de la prière », « pas de colère en état d'Ihram », répétaient-ils, tout
heureux de pouvoir édicter des normes sans être contredits.
L'Irham, que le pèlerin conserve pendant les trois jours du
Hadj, et les rituels obligatoires pour tous, ne réussissent pas à masquer les
inégalités réelles de cette humanité.
Les hélicos de la foi
Les plus pauvres, des familles
entières, montent leurs petites tentes sur le moindre espace disponible, dans un
stationnement entre les véhicules, au milieu des immondices sur le trottoir,
entre les pierres, dans la poussière, à flanc de colline -- et protègent
dignement leur intimité.
Les fortunés, comme nous, munis de colliers et de bracelets
d'identité en cas d'« accident » dans la cohue, sont acheminés par autocar, avec
une lenteur dictée par la foule compacte, vers des cités de tentes « cinq
étoiles ».
Dans les heures ultimes avant le début du Hadj, on assiste à
un incessant tournoiement d'hélicoptères qui viennent déposer les invités de
marque et autres « hautes délégations ».
Cela se passe sur la plaine d'Arafat, à une dizaine de
kilomètres de La Mecque, où débute le Hadj le huitième jour du mois lunaire de
Zhul Hadja, aux incantations de « Labbayk, Labbayk ».
![]() |
| PHOTO KHALIL HAMBRA . ASSOCIATED PRESS Les plus pauvres montent leurs petites tentes sur le moindre espace disponible. |
Trois millions de voix reprennent sans cesse la formule en déambulant dans tous les sens, vieillards et enfants, beaucoup en fauteuil roulant. Le spectacle est saisissant. Les fortunés restent à l'abri dans leurs campements, pourvus en eau embouteillées, nourriture et services médicaux, voire en toilettes et facilités d'ablutions et de prières.
Trekking canadien
En cette journée de prière et de
médication dans le confort de notre tente « cinq étoiles » à Arafat, les jeunes
canadiens veulent bouger. « Je suis venu faire le Hadj. C'est une épreuve. Je ne
veux pas rester là à ne rien faire », lance Erik, secondé par Alan et Troy.
Les responsables saoudiens découragent toute sortie, tant les
foules continuent d'affluer. Mais les marcheurs canadiens marquent un point :
ils se retrouvent bientôt en train d'explorer les immenses zones sales et et
arides où des foules du Pakistan, de l'Inde, du Bangladesh, du Sri Lanka et du
Yémen ont planté leurs tentes de fortune, avec vieux parents, femmes et enfants.
Et se rendent tout de même compte d'être des intrus
privilégiés dans l'intimité de damnés de la terre. « On ferait mieux de rentrer
», admet enfin Erik. Les officiels du campement sourient d'aise à notre retour.
Une immense mosquée recouvre la majeure partie d'Arafat, dont
une large zone exclue par le prophète Mahomet. Les pèlerins doivent donc
surveiller de près où ils passent la nuit et la journée.
Le lendemain, dès la tombée du jour, toute cette humanité
quitte Arafat et se rapproche de La Mecque: elle marche vers Mouzdhalifa, où les
pèlerins prient à la belle étoile, une lune grosse de neuf jours suspendue comme
une ampoule sur l'horizon désertique et glacial en ce mois de décembre.
![]() |
| PHOTO ALI JAREKJI . REUTERS « Lapider Satan » consiste à lancer sept petits cailloux sur le plus grand des trois murs symbolisant la Mal. |
« Lapider Satan »
Le 10è jour du mois, les
pèlerins s'entassent dans la plaine de Mina, à proximité de La Mecque, dans les
mêmes conditions qu'à Arafat : en ce jour de l'Aïd al-Adha, ils s'en vont en un
immense fleuve humain « lapider Satan » -- lancer sept petits cailloux sur le
plus grand de trois murs symbolisant le Mal. L'exercice se répète les deux jours
suivants, avec 21 cailloux, sept pour chacun des « Satans », appelés « Jamarans
».
La frénésie de la foule de pèlerins est surprenante. Des
dizaines de milliers de policiers et de soldats saoudiens maintiennent une
stricte séparation entre la marée humaine qui y va et celle qui en revient.
Les femmes peuvent demander à leurs maris, leurs frères ou
leurs fils d'accomplir ce rituel pour elles. Mais la plupart le font
elles-mêmes, solidement encadrées par des hommes de leur entourage. Dans un état
de transe, elles lancent les cailloux avec une hargne et un désir de défoulement
que l'on ne retrouve guère chez les hommes.
La chaussée est jalonnée de cailloux et de sandales -- qui y
perd une sandale dans la foule ne tente de la récupérer qu'au péril de sa vie.
![]() |
| PHOTO ALI JAREKJI . REUTERS Dans un autre immense mouvement de foule, les pèlerins tournent sept fois autour de la Kaaba. |
C'est là que la plupart des tragédies
se sont produites ces dernières années, avec 1500 morts en 1990, 270 en 1994,
251 en 2004 et 386 l'an dernier.
Deux autres rituels éprouvant suivent la première lapidation
du Grand Satan : la marche jusqu'à la Grande Mosquée de La Mecque, qui abrite le
Kaaba -- le grand cube noir serti d'un météorite vers lequel les musulmans du
monde entier se tournent pour prier -- ainsi que l'aller-retour entre les
collines de Safa et Marwa.
Dans un autre immense mouvement de foule, les pèlerins
tournent sept fois autour de la Kaaba dans le sens contraire des aiguilles d'une
montre (le Tawaaf), et ils courent ensuite sept fois entre Safa et Marwa (le
Sayy).
Ces rituels se déroulent trois jours après le recueillement à
Arafat et marquent la fin formelle du Hadi -- le pèlerin pouvant alors se raser
le crâne, se baigner et quitter l'Ihram. Deux jours plus tard, après la dernière
lapidation des Satans, il retourne pour un Tawaaf d'adieu autour de la Kaaba --
et termine le Hadj avec une visite à Médine, ville où est enterré Mahomet, à 300
km au nord de La Mecque, sa ville natale.
