Thème
: Socio
Ciseaux et Couteaux
Extrait de La Presse :
Lysiane Gagnon
La Presse, Montréal, Samedi, 04 Mars 2006
Forum : Ciseaux et
couteaux
Les vieilles dames n'ont
pas le droit de monter dans un avion avec de minuscules ciseaux à manucure
enfouis au fond de leur trousse à cosmétique. Sur Air Canada, les couteaux du
plateau repas sont en plastique. Par contre, on a maintenant le droit sacré
d'aller à l'école avec un couteau -- tout cousu et emmaillotté soit-il, un
couteau reste un couteau.
Ainsi en a décidé notre inénarrable Cour suprême, dont le
respect envers les religions est en train de confiner à l'absurde.
Remarquez, le Canada n'en est pas à sa première dérive en
cette matière. L'an dernier, l'Ontario est venu à un cheveu de légaliser la
charia, et cette année, les multiculturalistes à tout cri de Toronto sont en
train de réfléchir à la possibilité de décriminaliser la polygamie pour
accommoder certains groupes d'immigrés !
On ne s'étonnera donc pas de voir nos juges tomber dans le
panneau des intégristes sikhs. Car notons-le bien, l'homme qui a traîné pendant
quatre ans son petit garçon de tribunal en tribunal, au risque de lui faire
rater ses études, n'est pas un sikh ordinaire. C'est un extrémiste religieux.
L'immense majorité des sikhs se contentent de porter une réplique symbolique du
couteau -- sous la forme, par exemple, d'un petit pendentif accroché au cou.
Je me demande ce qui empêche les doukhobors de réclamer le
droit de se promener tout nus en public, ou les islamistes, celui d'égorger des
moutons en pleine rue le jour de l'Aïd, ou les hassidim, celui d'interdire les
autos dans Outremont le vendredi. Pourquoi pas, après tout ? Ce pays est une
auberge espagnole : non seulement y entre-t-on avec ses propres coutumes, mais
on est encouragé à les conserver ad vitam aeternam !
Il serait pourtant facile de trouver
un modus vivendi intelligent, entre ces deux extrêmes que constituent le modèle
français, trop rigide, et le modèle canadien, trop laxiste.
Prenons le foulard islamiste. Je trouve injuste et dangereux
que la France l'ait interdit d'entrée à l'école publique, de même, pour faire
bonne mesure, que le kippa et les croix.
Cette approche, inspirée d'un républicanisme abstrait d'un
laïcisme agressif, méprise le désir d'identification des adolescents, et
n'aboutira qu'à pousser des jeunes filles vers l'école privée musulmane, où
leurs chances d'intégration dans la société seront à peu près nulles.
D'autre part, l'école publique devrait refuser que les
enseignantes portent le voile ou quelque autre signe religieux ostentatoire.
Il faut distinguer entre l'élève, qui ne représente que
lui-même, et le professeur, qui représente l'autorité -- celle de l'État, dans
le cas de l'école publique.
Idem pour toutes ces professions qui investissent leurs
titulaires d'une autorité qui dépasse leur personne, comme les douaniers, les
policiers, les juges, les procureurs de la couronne, les enquêteurs du fisc, les
fonctionnaires ayant affaire au public, etc.
Qu'une vendeuse ou une chimiste porte le foulard
islamiste, pas de problème. Qu'un cordonnier ou un avocat de pratique privée
porte la kippa, pas de problème. Ils ne représentent pas l'État.
Mais je serais fort mal à l'aise, à la place d'un Indien de
Vancouver, de me faire arrêter par un policier coiffé d'un turban sikh. Je
n'aimerais pas, si j'étais juive, me faire fouiller par une douanière portant un
foulard islamiste. Peut-être ce policier, peut-être cette douanière sont-ils,
derrière leur accoutrement religieux, des gens d'une neutralité exemplaire. Mais
là n'est pas la question. Ceux qui représentent l'État à un titre ou à un autre
doivent arborer l'apparence de la neutralité ; c'est la garantie offerte au
citoyen qu'il sera traité sans référence à quelque religion que ce soit.
Il y a une place pour les gens qui éprouvent le besoin
irrépressible d'afficher leur religion et qui sont incapables d'accepter les
règles élémentaires de la fonction publique : c'est le secteur privé, qui offre
un vaste choix d'emplois.