Isabelle Hachey
: Le Monde
Socio : Musulmans et Émeutes
Collaboration spéciale Isabelle
Hachey
La Presse, Montréal, Mardi, 07 Février 2006
Émeutes spontanées très bien organisées
Regard sur le Monde --
Un adolescent piétiné à mort en Somalie ; au moins quatre émeutiers tués en
Afghanistan ; après une semaine de violents désordres, le monde musulman
commence malheureusement à compter ses morts. Tout cela à cause de 12 misérables
caricatures publiées en septembre dans un journal danois. Douze dessins
récupérés, avec un cynisme déroutant, par des régimes dictatoriaux en mal de
légitimité islamique. On aura rarement vu des émeutes spontanées aussi bien
organisées.
Mais d'abord, l'affaire des caricatures danoises expose une
fois de plus le « choc des civilisations » entre l'Occident laïque, grand
défenseur de la liberté d'expression, et le monde musulman, ultime gardien de la
sphère du sacré. Bien des Occidentaux, habitués à tourner en dérision leurs
symboles religieux, ont franchement du mal à comprendre l'énorme outrage suscité
par ces dessins et, surtout, la réaction démesurément violente qu'ils provoquent
au Moyen-Orient.
Après tout, ce ne sont que des caricatures. Il est pourtant
clair qu'elles ont choqué de nombreux musulmans, et pas seulement un frange
d'islamistes radicaux. C'est qu'en associant directement Mahomet au terrorisme,
ces dessins ont repris un préjugé grossier, mille fois entendu depuis les
attentats du 11 septembre 2001 -- à savoir que les musulmans sont tous des
kamikazes en puissance.
La crise doit donc être mise dans son (sombre) contexte. Elle
n'aurait sans doute pas pris une telle ampleur si la guerre contre le terrorisme
menée depuis quatre ans par les États-Unis n'était pas largement perçue dans le
monde musulman comme une sorte de croisade moderne contre l'islam. Les
caricatures de Jyllands Posten n'ont fait que renforcer ce sentiment
d'état de siège.
Mais comment expliquer qu'il ait fallu trois mois à la « rue
arabe » pour s'enflammer ? Lors de la publication des dessins, fin septembre, la
crise s'était pourtant limitée à une querelle entre le journal et les groupes
musulmans du Danemark. En janvier, elle semblait enfin se résorber quand une
poignée d'islamistes danois ont soufflé sur les braises : ils ont entrepris une
tournée du Moyen-Orient avec, dans leurs valises, les caricatures du Jyllands
Posten, mais aussi de « faux » dessins encore plus insultants (dont Mahomet
en pédophile, ou affublé d'une tête de porc).
À qui profite la colère ?
Des régimes arabes, menacés par la montée islamiste qui s'opère dans toute la
région, ont sauté sur l'occasion pour se présenter en champions de la cause. Les
gouvernements laïques ont même été les plus prompts à dénoncer le « blasphème »,
capitalisant sans vergogne sur la flambée du sentiment anti-occidental. « Les
dictateurs utilisent la controverse pour masquer les problèmes dans leur propre
cour », déplore Tarek Fatah, du Congrès musulman canadien.
À Gaza, les attaques les plus dures ne sont pas venues des
islamistes du Hamas, grand vainqueur des législatives de janvier, mais plutôt
des groupes armés proches du Fatah. Menacer de mort des journalistes et des
travailleurs humanitaires européens, c'est ce que les militants du vieux
mouvement nationaliste palestinien ont trouvé de mieux pour regagner la faveur
populaire et embarrasser le Hamas, qui tente de convaincre l'Europe et les
États-Unis de ne pas lui couper les vivres.
On s'étonne aussi de la facilité avec laquelle des émeutiers
ont pu briser les cordons de la redoutable police syrienne pour descendre dans
les rues de Damas, samedi, et incendier les ambassades du Danemark et de la
Norvège. Dans un pays où l'ordre est imposé d'une main de fer par le
parti baassiste depuis plus de 40 ans, il fallait beaucoup de courage. À moins
que les manifestants (qui brandissaient des portraits du président Bachar
Al-Assad) aient été encouragés à tout saccager -- question de donner à
Washington un avant-goût du chaos qui l'attend s'il se met en tête de renverser
ce régime sous haute surveillance.
En Égypte, où les Frères musulmans ont obtenu 88 sièges aux
élections de l'automne dernier, le régime du président Hosni Moubarak s'est bien
gardé de réprimer les manifestants anti-danois. Les policiers du Caire ont
pourtant la matraque facile lorsqu'il s'agit de militants des droits
démocratiques. Ou de pauvres immigrants africains. « L'Égypte n'est pas bien
placée pour donner des leçons, dit M. Fatah. C'est ce régime qui a tué 20
réfugiés soudanais au centre-ville du Caire, il y a tout juste un mois. Qu'il ne
se mette donc pas à parler de la dignité de la religion ! »