Guérir
:
David Servan-Schreiber
(extraits du travail)
Méthode 7 : Communication
affective
15* Par où commencer ?
Les fleuves et les rivières sont des
êtres vivants. Ils tendent, comme nous, vers l'équilibre, l'homéostasie de
Claude Bernard, à l'auto guérison. Laissés en paix, lorsqu'on ne les empoisonne
plus, ils se nettoient, ils se purifient.
Comme tous les êtres vivants, ils entretiennent en permanence
des échanges avec leur environnement : l'air, la pluie, la terre, les arbres,
les algues, les poissons et les hommes. Et cet échange vivant crée, au bout du
compte, davantage d'ordre, d'organisation et de pureté. (241)
Seules les étendues d'eau qui n'échangent plus, qui stagnent,
deviennent saumâtres. Elles glissent vers le chaos. La mort est bien l'opposé de
la vie : il n'y a plus d'échanges avec l'extérieur et la reconstruction
permanente qui caractérise la vie laisse place à la décomposition.
Aristote pensait que toute forme de vie recelait en elle une
force qu'il appelait entéléchie -- ou auto complétion. La graine ou
l'oeuf contiennent en eux la force qui les fera devenir un organisme d'une
complexité infiniment supérieure. Ce processus d'auto complétion n'est pas
seulement physique, il se prolonge, chez l'être humain, par le développement de
la sagesse.
Jung était fasciné par le « processus d'individuation » qui
pousse l'être humain vers toujours plus de maturité et de sérénité. Maslow
appelait cela l' « actualisation du moi ». Pour eux, les mécanismes d'auto
guérison et d'auto complétion étaient le fondement de la vie elle-même. (242)
Les propos précédents visent toutes à
renforcer ces mécanismes d'auto complétion qui caractérisent tous les organismes
vivants -- de la cellule à l'écosystème en passant par l'être humain. C'est
justement parce qu'elles exploitent les forces naturelles du corps, parce
qu'elles contribuent à l'harmonie, à l'équilibre et à la cohérence des forces de
l'organisme, que ces méthodes sont efficaces tout en étant quasiment dépourvues
d'effets secondaires. Comme elles soutiennent, chacune à sa manière l'effort du
corps et du cerveau pour retrouver l'harmonie, ces différentes approches
possèdent une forte synergie : il n'est pas nécessaire d'en choisir une à
l'exclusion des autres. Elles se renforcent toutes mutuellement. Elles ont
toutes en commun la capacité d'augmenter l'activité du système parasympathique,
qui apaise et soigne en profondeur le corps et l'esprit. (243)
Dans les années 1940, la médecine a été transformée par
l'antibiotiques. Leur efficacité était telle que tout ce qui avait été essentiel
à la pratique de médecine s'était vu remis en question. Cette approche
purement mécanique du malade et de la maladie s'est généralisé à toute la
médecine, bien au-delà des maladies infectieuses.
Aujourd'hui, presque tout l'enseignement médical consiste à
apprendre à diagnostiquer une maladie spécifique et lui associer un traitement
spécifique. C'est une approche qui fonctionne remarquablement pour les maladies
aigues. Mais elle révèle rapidement ses limites dès qu'il s'agit de maladies
chroniques dont elle ne guérit que les crises et les symptômes, sans faire
reculer la maladie sous-jacente. (243)
À ce jour, ce sont surtout des modifications profondes du
mode de vie du malade qui sont capables de faire reculer une maladie chronique
des artères : gestion du stress, contrôle de l'alimentation, exercice, et ainsi
de suite.
Il en est de même pour l'anxiété et la dépression, qui sont
des maladies chroniques par excellence. Sur ce point, tous les praticiens et
théoriciens des maladies chroniques s'accordent. Même des psychanalystes d'un
côté et des psychiatres biologiques de l'autre sont bien obligés de reconnaître
une chose : le meilleur traitement que la médecine conventionnelle ait à offrir
pour une dépression chronique combine la psychothérapie et le traitement par un
médicament.
Comme lorsqu'il s'agit de permettre à une rivière de
retrouver sa pureté le plus rapidement possible, pour soigner une maladie
chronique, il faut mettre en oeuvre un programme qui attaque simultanément le
problème sous plusieurs angles et renforce les mécanismes distincts d'auto
guérison. Il faut créer entre les différentes interventions une synergie plus
forte que l'élan de la maladie elle-même. Même si chacune a fait ses preuves
individuellement, c'est leur combinaison adaptée au cas de chacun qui aura la
plus grande chance de transformer la douleur psychique et de redonner à la vie
son énergie. (244)
Alors, par où commencer ? Le Centre de médecine
complémentaire à Pittsburgh nous a permis de mettre au point des règles assez
simples pour choisir une combinaison appropriée à chaque personne. Les principes
en sont les suivants :
La première chose à faire est d'apprendre à contrôler
sont être intérieur. Chacun développe au cours de sa vie des méthodes d'auto
consolation pour gérer les passages difficiles. Malheureusement, il s'agit le
plus souvent des manières les plus courantes (les cigarettes, la bière, la
TV...), ces toxines de tous les jours, qui ont été surclassées par un
tranquillisant (Valium, Xanax, ...), par un antidépresseur (Librium, ...), ou
par des méthodes d'auto consolation plus drastiques comme le cannabis, la cocaïne
ou l'héroïne.
Il est évidemment essentiel de substituer à ces méthodes peu
efficaces -- et le plus souvent toxiques -- des techniques qui utilisent les
capacités d'auto guérison du cerveau émotionnel et qui permettent de rétablir
l'harmonie entre la cognition, les émotions et un sentiment de confiance dans
l'existence. (245)
Ensuite, il faut identifier, si possible, des
événements douloureux du passé qui continuent d'évoquer des émotions difficiles
dans le présent. Le plus souvent, les patients sont les premiers à sous-estimer
l'importance des abcès émotionnels qu'ils portent encore en eux et qui
conditionnent leur approche de la vie, ravivant à chaque instant la douleur ou
limitant le plaisir. Or il suffit généralement de quelques séances d'EMDR pour
nettoyer les conséquences de ce lourd passé et donner ainsi naissance à une
perspective nouvelle et plus harmonieuse sur la vie.
Il faut toujours faire l'inventaire des conflits chroniques
dans les relations affectives les plus importantes : autant dans la vie
personnelle -- parents, enfants, époux, frères et soeurs -- qu'au travail --
patron, collègues, employés. Ces relations conditionnent notre écosystème
émotionnel. Assainies, elles nous permettent de recouvrer notre équilibre
intérieur. Si elles polluent continuellement le flux de notre cerveau
émotionnel, elles finissent par bloquer ses mécanismes d'auto guérison. Parfois,
le simple fait de résoudre les conséquences des traumatismes du passé permet aux
relations affectives de prendre un nouvel élan. Libéré de spectres qui n'ont
rien à faire dans le présent, chacun peut alors inventer une manière entièrement
nouvelle d'entrer en relation avec les autres. La communication émotionnelle non
violente est aussi une méthode directe et remarquablement efficace pour
harmoniser les relations affectives et retrouver l'équilibre de soi. Si la
formation à ces méthodes par un thérapeute averti ne suffit pas, il faut
s'engager dans le processus plus complexe de la thérapie de couple ou de la
thérapie familiale. (246)
Presque tout le monde
bénéficiera d'une modification de son alimentation permettant de retrouver un
équilibre adéquat entre les acides gras oméga-3 et les acides gras oméga-6, et
fournissant ainsi au corps et au cerveau la matière première idéale pour se
reconstituer. Ce régime « crétois » permet de combattre le stress et la
dépression, tout en augmentant la variabilité cardiaque.
Initier un programme d'exercice physique est aussi une option
ouverte à chacun et qui ne nécessite presque aucun investissement si ce n'est
les vingt minutes trois fois par semaine.
De même, il suffit pour commencer à re-régler son horloge
biologique, de remplacer son réveil par une lampe programmée pour simuler
l'apparition de l'aube.
L'acupuncture, par contre, représente un investissement en
temps et en argent pour ceux qui souffrent de problèmes physiques en plus de
leur souffrance émotionnelle. (247)
Et finalement, pour atteindre
la véritable paix intérieure, il est souvent essentiel pour nous de trouver un
sens plus profond au rôle que nous jouons dans notre communauté au-delà de notre
famille immédiate
Notre cerveau émotionnel, fruit de millions d'années
d'évolution, est affamé des trois aspects de la vie auxquels n'avait pas accès
l'Étranger de Camus : les mouvements de notre corps que sont les
émotions, les rapports affectifs harmonieux avec ceux qui nous sont chers, et le
sentiment d'être à notre place dans une communauté. Séparés de cela, nous
cherchons en vain une raison d'être en dehors de nous-mêmes, dans un monde où
nous sommes devenus... des étrangers. Comme Damasio l'a brillamment expliqué, ce
qui donne une direction, un sens à notre existence, ce sont précisément les
vagues de ressenti qui affluent de ces sources de vie pour animer notre corps et
nos neurones émotionnels. Et c'est en les cultivant, chacune, que nous pouvons
guérir. (248)