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Guérir :
David Servan-Schreiber 
(extraits du travail)
                            

Méthode 7 : Communication affective  

14* Le lien aux autres

   Après la maîtrise de la physiologie grâce aux différentes méthodes centrées sur le corps, la gestion de la communication est certainement l'étape essentielle pour guérir son cerveau émotionnel. Toutefois, il en est une autre qui est grandement négligée depuis cinquante ans en Occident. Il s'agit de l'importance de ce que nous pouvons faire non pour nous-même, mais pour les autres. De notre rôle dans la communauté où nous vivons, au-delà de notre personne et même de nos proches. L'homme est un animal profondément social. Nous ne pouvons pas vivre heureux  sans trouver un sens dans notre rapport au monde qui nous entoure, c'est-à-dire dans ce que nous apportons aux autres. (232)

    La vie est une lutte qui ne vaut pas la peine d'être menée pour soi seul. Il faut une autre raison que la simple survie pour persévérer dans l'effort de vivre. (233)
    Aujourd'hui, nous sommes au coeur d'un mouvement planétaire vers l'individualisme « psy », ou le « développement personnel ». Les grandes valeurs en sont l'autonomie, l'indépendance, la liberté, l'expression de soi. Ces valeurs sont devenues tellement centrales que même les publicitaires s'en servent pour nous faire acheter la même chose que notre voisin tout en nous faisant croire que ça nous rend unique. Ces valeurs en ascension irrépressible sont au coeur de la notion même de « liberté » qui nous importe tant. Mais plus nous avançons dans cette direction et plus nous constatons qu'il y a aussi un coût à l'indépendance . Ce coût, c'est l'isolement, la souffrance et la perte de sens. (234)
    Affranchis des liens, des devoirs, des obligations envers les autres, jamais nous n'avons été aussi libres de trouver notre propre chemin, et donc de risquer de nous retrouver seuls et perdus. C'est sans doute une autre des raisons pour lesquelles les taux de dépression semblent avoir augmenté régulièrement en Occident au cours des cinquante dernières années.
    L'amour de notre conjoint et de nos enfants est probablement la source de sens la plus évidente pour notre existence. Mais l'importance des autres pour notre propre équilibre ne s'arrête pas à la famille nucléaire. En fait, plus nous sommes intégrés dans une communauté qui nous importe, plus nous avons le sentiment d'avoir un rôle, une place, qui compte pour les autres -- quelques uns --, plus il nous est facile de sortir de nos sentiments d'anxiété, de désespoir, de manque de sens.  (235)
    Camus avait bien compris cet aspect de l'âme humaine. Dans Le Mythe de Sisyphe, sa description de la condition humaine est limpide : notre vie consiste à pousser un rocher du bas d'une montagne à son sommet à le laisser descendre, puis à recommencer. Il est illusoire de chercher une autre source de sens à notre existence que le fait que c'est notre rocher, qu'il est unique et que nous en sommes responsables. Il faudrait, dit-il, tout de même imaginer Sisyphe heureux. (236)
    Le sens que l'on trouve dans le lien aux autres, ce n'est pas un diktat de la culture ou de la morale sociale. C'est un besoin du cerveau lui-même : dans les trente dernières années, la sociobiologie a fait la démonstration que ce sont nos gènes eux-mêmes qui sont altruistes. L'orientation vers les autres et la paix intérieure que nous en tirons font partie de notre fabrique génétique. Du coup, il n'est pas surprenant que cet altruisme soit au coeur de toutes les grandes traditions spirituelles. C'est d'abord une expérience dans le corps, une émotion, qui a été vécue tant par des sages taoïstes et hindous que par des penseurs judaïques, chrétiens ou musulmans -- autant que par des millions d'êtres humains anonymes et souvent athées.
    Dans les études sur les gens qui sont plus heureux dans leur vie que les autres, on décèle systématiquement deux facteurs : ils ont des relations affectives stables avec des êtres proches, et ils sont impliqués dans leur communauté.
    L'implication dans la communauté, c'est le fait de donner de sa personne et de son temps pour une cause dont nous ne tirons pas de bénéfice matériel en retour. C'est une des activités les plus efficaces lorsqu'il s'agit de pallier le sentiment de vide qui accompagne si souvent les états dépressifs.
    Animer un peu la vie de personnes âgées en institution, travailler dans un refuge pour animaux, s'engager auprès de l'école de son quartier, participer au conseil municipal ou au syndicat d'entreprise, permet de se sentir moins isolé et, au final, moins anxieux et moins déprimé. (237)
    Les sociologues américains ont établi non seulement que les gens participent à des activités communautaires sont plus heureux, mais aussi qu'ils sont en meilleure santé et vivent plus longtemps que les autres. Le plaisir dans le lien à autrui, le sentiment d'être impliqué dans le groupe social, est un remède remarquable pour le cerveau émotionnel, et donc aussi pour le corps.
    Pour survivre dans un univers froid et indifférent, il faut trouver un sens à son existence, se connecter à quelque chose.
    Le conseil du psychiatre Frankl qui a survécu aux camps de concentration nazis, dans les situations de désespoir, était de ne pas demander à la vie ce qu'elle peut faire pour nous, mais de toujours se demander ce que l'on peut faire pour elle. (238)
    Il peut simplement s'agir de faire son travail avec plus de générosité, en ayant à l'esprit en quoi il apporte quelque chose aux autres. Il peut aussi s'agir de consacrer un peu de son temps, une fois par semaine, à une cause, à un groupe, ou même simplement à une personne, voire à un animal, qui nous tient à coeur.
    Il n'est pas non plus nécessaire d'être parfaitement bien avec soi avant de pouvoir faire don de soi. Le psychologue humaniste Abraham Maslow, qui traitait du développement personnel, concluait que l'être humain « actualisé » peut commencer à se tourner vers les autres. Il parlait même de devenir un « serviteur » tout en insistant sur l'importance de se réaliser soi-même : « La meilleure manière de devenir un meilleur serviteur des autres est de devenir soi-même une meilleure personne. Mais, pour devenir une meilleure personne, il est nécessaire de servir les autres. Il est donc possible, obligatoire même, de faire les deux simultanément. » (239)
    La façon la plus simple et la plus rapide pour que le corps entre en cohérence est de faire l'expérience de sentiments de gratitude et de tendresse vis-à-vis d'autrui. Lorsque nous nous sentons viscéralement, émotionnellement, en rapport avec ceux qui nous entourent, notre physiologie entre spontanément en cohérence. Simultanément, lorsque nous aidons notre physiologie à entrer en cohérence, nous ouvrons la porte à de nouvelle manières d'appréhender le monde autour de nous. (240)


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