Guérir
:
David Servan-Schreiber
(extraits du travail)
Méthode 7 : Communication
affective
13* Écouter avec le coeur
Les relations ne sont pas
toutes conflictuelles. L'autre aspect généralement délaissé de la communication
alors qu'il est presque aussi important, est de savoir profiter des occasions
d'approfondir notre relation avec autrui. Une des manières les plus simples d'y
parvenir est de savoir être totalement présent lorsqu'il (ou elle) souffre et a
besoin de notre aide. Là encore, l'important c'est de connaître les mots qui
permettent de faire passer le courant émotionnel d'un cerveau à l'autre,
efficacement, d<sans que cela prenne trop de temps. Pour cela, il existe une
autre technique. Elle est plus facile à utiliser : sans doute parce qu'elle
comporte moins de risques pour nous. (218)
La première année où l'on m'a demandé d'apprendre aux
médecins de mon hôpital à mieux écouter leurs patients, j'ai songé que j'avais
bien peu à leur offrir. Tout ce à quoi ils étaient capables de penser, c'était
au temps que cela allait prendre, à la salle d'attente bondée, se disant : « Ça
y est, mon après-midi est foutu ! » Pour moi, évidemment, c'était l'inverse.
Quand un patient fondait en larmes, je me disais que j'étais sur la bonne voie.
Puisque nous étions dans l'émotion, j'étais sur la piste de la vérité ; il n'y
avait plus qu'à tirer sur le fil. Mais, en tant que psychiatre, je n'étais pas
du tout dans la même situation que mes collègues. Leurs consultations ne
duraient que dix ou quinze minutes, les miennes jamais moins de trente minutes
et en général une heure, voire plus. Les méthodes de communication qu'on m'avait
enseignées -- l'écoute passive et attentive ponctuée de « mmm... mmm... », ou «
dites-m'en plus sur votre mère... » -- débouchaient sur de longs épanchements
qui me convenaient très bien mais cadraient mal avec le temps strictement mesuré
d'un cardiologue ou d'un chirurgien. Il fallait donc bien que je trouve quelque
chose de plus efficace que de conseiller à mes étudiants de faire des « mmm...
mmm... » en penchant la tête de côté, et de plus humain que de les renvoyer chez
eux au plus vite avec une ordonnance de Prozac en poche. Et ça ne devait pas
prendre plus de dix minutes. (219)
J'ai donc fait des recherches sur le sujet et j'ai découvert
que Marian Stuart et Joseph Lieberman, une psychothérapeute et un psychiatre,
avaient fait une série d'études remarquables sur ce qui distingue les médecins
qui ont un don pour communiquer et ceux qui ne l'ont pas. Ils ont distillé la
quintessence de ce « don » en une technique très facile à apprendre. Comme bien
d'autres, j'ai enseigné cette méthode pendant des années.
Mais ma plus grande surprise a été de découvrir qu'elle
s'appliquait à tout le monde avec le même bonheur : à ma famille, à mes amis, et
même à mes collègues lorsqu'ils traversaient une passe difficile. Ces gens ne
venaient pas me parler en tant que psychiatre. Il fallait, pour eux aussi,
trouver la manière la plus efficace et la plus humaine d' « entrer en contact »
et de les aider à se sentir mieux... en dix minutes. La méthode de Stuart et
Lieberman permet d'améliorer considérablement notre capacité d'écoute -- et donc
notre rapport aux autres -- sans avoir besoin d'être psychiatre. (220)
Les Questions de l'ELFE
La technique se résume en cinq
questions qui se succèdent assez vite. Un bon moyen mnémotechnique pour s'en
souvenir est de poser les « Questions de l'ELFE » :
Q pour « Que s'est-il passé ? »
Pour établir une connexion avec une personne qui souffre, il
faut qu'il qu'il vous raconte d'abord qu'il raconte d'abord ce qui s'est produit
dans sa vie et lui a fait mal. C'est ce qu'il vous décrira en répondant à la
question : « Que t'est-il arrivé ? ». Il n'est pas indispensable d'entrer
dans les détails. L'important est d'écouter en interrompant la personne le moins
possible pendant trois minutes, mais à peine plus. L'essentiel, ce ne sont
jamais les faits, mais les émotions. Il faut donc rapidement passer à la
deuxième question, bien plus capitale. (221)
E pou Émotion.
Très vite, la question que vous devez poser est : « Et
quelle émotion as-tu ressentie ? ». La personne peut fondre en
larmes, ce dont elle avait besoin depuis longtemps. (222)
L pour Le plus difficile.
Le meilleur moyen de ne pas se noyer dans l'émotion, c'est de
plonger jusqu'au fond, au plus dur, au coeur de la douleur. C'est seulement là
qu'on peut donner le coup de pied qui fait remonter à la surface. Cette
question, « indécente », est la plus efficace de toues les questions : «
Qu'est-ce qui a été le plus difficile pour toi ? ». Par exemple, pour la
femme qui a perdu son mari, c'est autour de ses enfants que toutes ses émotions
se sont cristallisées. Si nous ne lui avions pas demandé, jamais nous ne
l'aurions deviné.
La question « L » est magique parce qu'elle sert à
focaliser l'esprit de celui qui souffre. Elle lui permet de commencer à
regrouper ses idées sur le point fondamental, celui qui fait le plus mal, alors
que, livré à lui-même, son esprit -- le nôtre -- a tendance a partir dans toutes
les directions. Tout le mal diffus, tout à coup focalisé, crève l'abcès. Après
quelques minutes, le souffrant se sent infiniment mieux. Rien n'est résolu, mais
il sait maintenant d'où venait la douleur. (223)
F pour Faire face.
Après avoir permis à l'émotion de s'exprimer, il faut ensuite
profiter du fait que l'énergie est concentrée sur la source principale du
problème : « Et qu'est-ce qui t'aide le plus à faire face ? ».
Avec cette question, on tourne l'attention de celui à qui on
parle vers les ressources qui existent déjà autour de lui et qui peuvent l'aider
à s'en sortir. Il ne faut pas sous-estimer la capacité des gens à se sortir des
situations les plus difficiles. Ce dont ils ont souvent le plus besoin, c'est
qu'on les aide à retomber sur leurs pieds ; pas qu'on règle les problèmes à leur
place.
Nous avons tous du mal à comprendre et à admettre que les
hommes et les femmes qui nous entourent sont plus forts, plus résistants, qu'on
ne le croit généralement. Que nous sommes nous-mêmes plus forts et plus
résistants que nous ne le croyons dans nos relations affectives. Au lieu de
penser « Ne reste pas là comme ça ! Fais quelque chose ! » lorsque quelqu'un
exprime son émotion et sa douleur, nous devons plutôt penser « Ne fais rien !
Reste là comme ça ! ». Car c'est bien le rôle le plus bénéfique que nous
puissions souvent jouer : être simplement là et accompagner, au lieu de proposer
des solutions les unes après les autres ou de prendre les problèmes qui ne nous
appartiennent pas sur nos épaules. (224)
E pour Empathie.
Enfin, pour conclure l'interaction, il est toujours utile
d'exprimer avec des mots sincères ce que l'on a éprouver en écoutant l'autre.
Pour simplement lui communiquer que nous avons, pendant quelques minutes,
partagé son fardeau. À la fin de la conversation, il repartira seul avec son
lourd bagage, mais, pendant ces quelques instants, nous l'aurons tenu ensemble
et nous comprenons donc mieux sa douleur. Ce souvenir lui permettra de se sentir
moins seul sur la route où il s'est engagé.
Le plus souvent, quelques mots très simples, suffisent : «
Ça doit être dur pour toi », ou par exemple, « Je suis désolé de ce qui
t'est
arrivé, j'étais aussi ému en t'écoutant ». (225)
C'est dans ces échanges réussis, même s'ils ne nous «
guérissent » pas instantanément, que notre cerveau émotionnel se développe ;
qu'il devient plus confiant dans notre capacité à entrer en relation avec les
autres, et d'être « régulé » par eux, comme il en a besoin. Et c'est cette
confiance qui nous protège de l'anxiété et de la dépression. (226)
Susmita parle à sa mère
Les techniques de communication dont nous venons de parler sont souvent ignorées par les psychiatres et les psychanalystes, qui considèrent qu'il s'agit de « simples questions de bon sens ». Bien évidemment, cela est vrai. Mais comme le montrent les études effectuées sur les médecins en pratique -- souvent depuis de nombreuses années -- et contrairement à ce qu'affirmait Descartes, le bon sens n'est pas la qualité la mieux partagée... Si les parents s'adressaient toujours ainsi à leurs enfants, si les couples savaient se critiquer sans violence et s'écouter avec le coeur, si les patrons savaient respecter ainsi leurs collègues et leurs employés, si le bon sens était effectivement mieux partagé, on n'aurait pas besoin de l'enseigner. Même en psychothérapie, il est souvent important de compléter le traitement par des instructions très précises sur la manière dont le patient doit s'y prendre pour améliorer ses rapports affectifs avec les gens qui comptent le plus pour lui. J'ai du mal à comprendre pourquoi on ne nous enseigne pas cela systématiquement. (226)
Le dernier dan
La maîtrise de la communication
émotionnelle ne s'obtient pas en une journée ni en un mois. Pas même en un an.
Dans les arts martiaux, on débute par une ceinture blanche et on finit par
atteindre la ceinture noire. Viennent ensuite des raffinements sans fin qu'on
appelle des « dans ». Mais il n'existe pas de « dernier dan ». On peut toujours
s'améliorer.
L'art de la communication émotionnelle ressemble un peu à
cela. Il requiert une maîtrise de l'énergie qui demande sans doute toute une vie
pour être parfaitement affinée. Il est tragique de traverser la vie sans
s'atteler à cette tâche fondamentale : améliorer, toujours, sa communication
émotionnelle. Même si cela peut se perfectionner à l'infini, ce n'est qu'une
raison de plus pour s'y mettre sur le champ. (231)