Guérir
:
David Servan-Schreiber
(extraits du travail)
Méthode 7 : Communication
affective
12* La communication émotionnelle
La terrible tante Esther
Situation familiale : trente cousins
et cousines, tante Esther avait quatre-vingt-cinq ans et leur inspirait terreur.
Elle avait toujours été acariâtre et difficile, mais elle avait une intelligence
vive et avait hérité vingt ans plus tôt d'une fortune considérable à la mort de
son mari. Elle réussissait à s'imposer dans toutes les affaires de la famille.
Elle téléphonait sans arrêt à tout le monde pour demander des nouvelles ou un
service, insistait pour qu'on la conduise ici ou là, se plaignant constamment
qu'on ne lui rendait pas suffisamment visite et, quand l'envie lui prenait,
s'invitait à dîner, ou même en week-end. De toute évidence, Esther avait besoin
d'affection et de reconnaissance, mais son style très agressif faisait fuir tous
ceux qu'elle aurait voulu approcher. (201)
Les trente cousins étaient divisés en trois catégories très
nettes en ce qui concernait les rapports avec la tante Esther.
Les plus nombreux étaient ceux qui ne disaient jamais « non »
directement à tante Esther. Ils cherchaient toujours une excuse pour l'éviter
et, quand ils se sentaient acculés par son insistance et ses arguments, ils
finissaient par dire « oui » à regret pour éviter ses diatribes, ses appels
interminables et ses récriminations. En revanche, ils ne la rappelaient jamais,
pas même lorsqu'ils avaient promis de le faire, manquaient parfois des
rendez-vous, ou bien arrivaient très en retard. Dans son dos, ils se moquaient
d'elle et essayaient même de lui soutirer de l'argent. On appelle ce type de
comportement « passif », ou « passif agressif » : c'est la réaction humaine la
plus courante dans les sociétés traditionnelles face à une personne en position
d'autorité qui déplaît, afin d'éviter les conflits. (202)
Les cousins du deuxième groupe étaient moins nombreux. Un
jour, Esther en avait un à minuit. Il n'avait pas peur d'elle et lui avait dit
qu'il en avait assez de ses manières. Emporté par des années d'agacement
inexprimé à son égard, il l'avait traitée de tous les noms. Esther en fut très
meurtrie, mais, comme elle n'avait pas non plus sa langue dans sa poche, elle
lui retourna le compliment en lui assenant deux ou trois choses qui le
blessèrent tout autant. Même s'il ne regretta jamais d'avoir dit ce qu'il
pensait, il savait que dorénavant tante Esther s'opposerait à lui à la moindre
occasion. Le comportement des autres cousins et cousines qui s'étaient conduits
de la sorte était ce qu'on appelle un comportement « agressif ». Il est moins
fréquent que le premier et plus typiquement masculin. Mais il ne contribue pas
plus à résoudre les problèmes et il se solde le plus souvent par des pertes
matérielles (divorce, licenciement, etc.). En outre, il a été établi que ce type
de comportement est un facteur d'hypertension et de maladies cardio-vasculaires.
(203)
Enfin, il y avait l'individu de la troisième catégorie. Il
reconnaissait parfaitement les défauts d'Esther ; non seulement il la voyait
régulièrement, mais cela ne semblait pas lui peser. Il avait même une
authentique affection pour elle, et c'était réciproque. En fait, elle lui
rendait même souvent service. Elle lui avait même avancé des fonds. En fait, cet
individu était un maître de la troisième façon de se comporter, celle qui n'est
ni passive ni agressive. Il avait découvert par lui-même la communication
émotionnelle non violente, que l'on appelle aussi parfois « communication
assertive », la seule qui permet de donner et de recevoir en retour ce dont on a
besoin, tout en restant respectueux de se propres limites et des besoins
d'autrui. (204)
Le Love Lab de Seattle
À l'université de Seattle, dans le
Love Lab, des couples mariés acceptent de passer sous le microscope
émotionnel du professeur Gottman. Celui-ci analyse la nature de leurs
interactions. Des caméras vidéo filment les couples et permettent de détecter la
moindre grimace qui passe sur leur visage, même si elle ne dure que quelques
dixièmes de seconde. Des capteurs surveillent les variations de leur rythme
cardiaque et de leur tension artérielle. Plus de cent couples ont accepté d'y
discuter de leurs sujets chroniques de conflit : répartition des tâches
ménagères, décisions concernant les enfants, gestion des finances, relations
avec la belle-famille, conflits autour de la boisson, etc. (205)
La première découverte de Gottman est q'il n'existe pas de
couple heureux -- en fait pas de relation affective durable sans conflit
chronique.
La deuxième découverte est qu'il suffit d'analyser cinq
minutes d'une dispute entre une femme et son mari pour prédire avec une
précision de plus de 90 % qui restera marié et qui divorcera dans les quelques
années à venir.
Rien n'affecte autant notre cerveau émotionnel et notre
physiologie que lorsque nous nous sentons émotionnellement éloignés de ceux à
qui nous sommes les plus attachés : notre conjoint, nos enfants, nos parents.
Dans le Love Lab, un mot de trop, un minuscule rictus de dégoût -- à
peine visible pour un observateur -- suffisent pour provoquer une accélération
du rythme cardiaque chez celui à qui ils sont destinés. Le problème est qu'une
fois le cerveau émotionnel mis en alerte de cette façon, il supprime
complètement la capacité du cerveau cognitif à raisonner rationnellement : comme
nous l'avons vu, le cortex préfrontal se trouve « débranché ». Les hommes, en
particulier, sont très sensibles à ce que Gottman appelle l' « inondation »
affective : une fois leur physiologie activée, ils sont « noyés » par les
émotions et ne pensent plus qu'en termes de défense et d'attaque. Ils ne
cherchent plus à trouver une solution ou une réponse qui calmerait la situation.
Nombre de femmes réagissent aussi de la sorte. (206)
L'apocalypse de la communication
Au cours des échanges, Gottman
définit ce qu'il nomme « les quatre cavaliers de l'Apocalypse » dans les
dialogues conflictuels. (207)
Le premier cavalier est la critique. Critiquer l'autre
au lieu de lui présenter simplement une doléance ou une requête. Exemple :
critique : « Tu es toujours en retard ! » ; doléance : « Il est neuf heures, tu
avais dit que tu serais là à huit heures ! ».
Nous savons tous exactement comment nous n'aimons pas
être traités, mais nous pouvons difficilement préciser comment nous aimerions
l'être. (208)
Le deuxième cavalier, le plus violent et le plus dangereux
pour notre équilibre limbique, c'est le mépris. Le mépris se manifeste
par des insultes, des plus douces -- sournoises -- comme : « votre comportement
est inapproprié » , aux plus classiques -- violentes -- comme : « pauvre type »,
ou le tout simple -- pas moins redoutable -- comme : « tu es ridicule ». Le
sarcasme aussi peut faire très mal comme : « Si tu étais ma bonne, au moins le
ménage serait bien fait ». Les expressions du visage suffisent aussi souvent à
communiquer le mépris : les yeux qui roulent vers le haut, les coins de la
bouche qui s'abaissent avec les yeux qui se plissent ; ils vont droit au coeur
comme une flèche. (209)
Le troisième et quatrième cavalier sont la contre-attaque
et le retrait total. Lorsqu'on est attaqué, les deux solutions aussitôt
mises en avant par le cerveau émotionnel sont le combat et la fuite (fight or
flight). Elles ont été gravées dans nos gènes par des millions
d'années d'évolution. Et ce sont effectivement les deux choix les plus efficaces
pour un insecte ou un reptile...
Or, quel que soit le conflit, le problème de la
contre-attaque est qu'elle ne connaît que deux issues : dans le pire des
cas, elle mène tout droit à une escalade de la violence : blessé par ma
contre-attaque, l'autre renchérit. Cela se passe ainsi au Moyen-Orient, bien
sûr, mais aussi dans toutes les cuisines du monde où les couples se déchirent.
Le cycle se perpétue jusqu'à ce qu'on ait recours à la séparation physique et
permanente des belligérants : la destruction de la relation ; que ce soit par un
licenciement, un divorce... ou un meurtre. Dans le meilleur des cas, la
contre-attaque « réussit » et l'autre est vaincu par notre verve ou -- comme les
parents se le permettent souvent avec les enfants, et les hommes avec les femmes
-- par une gifle ! La loi du plus fort a parlé, et le reptile en nous est
satisfait. Mais cette victoire laisse forcément le vaincu blessé et meurtri. Et
cette blessure ne fait que creuser le gouffre émotionnel et aggraver la
difficulté à vivre ensemble. Jamais une contre-attaque violente n'a donné envie
à l'autre de se fondre en excuses sincères et de vous prendre dans ses bras...
(210)
L'autre option, le retrait total, est une spécialité
masculine qui a le don d'énerver particulièrement les femmes. Elle préfigure
souvent la phase ultime de désintégration d'une relation que ce soit un mariage
ou une collaboration professionnelle. Après des semaines ou des mois de
critiques, d'attaques et de contre-attaque, l'un des protagonistes finit par
quitter le champ de bataille, en tout cas émotionnellement. Comme l'a montré
Gottman, ça se termine souvent très mal. (211)
Tout dire mais sans violence
On a toutes les raisons de croire que
ce sont les mêmes réflexes, les mêmes erreurs qui minent la gestion des conflits
non conjugaux, qu'il s'agisse de nos enfants, de nos parents, de notre
belle-famille, et surtout de nos supérieurs et de nos collègues de bureau. Mais
quels sont donc les principes de la communication efficace, celle qui fait
passer le message sans aliéner son destinataire, celle qui, au contraire, lui
inspire du respect et lui donne envie de nous aider ? (211)
Marshall Rosenberg, psychologue, qui a enseigné et pratiqué
dans toutes les circonstances et toutes les régions du monde, a su résoudre les
différends sans en passer par la violence.
Le premier principe de la communication non violente est de
remplacer tout jugement -- c'est-à-dire toute critique -- par une observation
objective. Au lieu de dire « ce rapport n'est pas bon » -- ce qui met la
personne à qui nous parlons sur la défensive --, il vaut mieux tout simplement
être objectif et précis : « Dans ce rapport, il y a trois idées qui me semblent
manquer pour communiquer notre message. ». Plus l'on est précis et objectif,
plus ce l'on dit est interprété par l'autre comme une tentative légitime de
communication plutôt que comme une critique potentielle.
Le deuxième principe est d'éviter tout jugement sur l'autre
pour se concentrer entièrement sur ce que l'on ressent. C'est la clé absolue de
la communication émotionnelle. (212)
Selon Rosenberg, il est encore plus efficace non seulement de
dire ce que l'on ressent, mais aussi de faire part à l'autre de l'espoir partagé
qui a été déçu. « Quand tu ne m'appelles pas pour donner de tes nouvelles
pendant une semaine, j'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque chose. J'ai besoin
d'être rassuré que tout va bien. » Ou, dans le contexte du travail : « Quand
vous laissez circuler un document avec des fautes d'orthographe, je me sens
personnellement embarrassé. Je tiens beaucoup à notre image et à notre
réputation surtout après que nous avons travaillé aussi dur. » (213)
La carte à six points
La carte dont je me sers (Rosenberg)
et que je donne aux jeunes médecins comporte l'inscription suivante : «
S.P.A.-C.E.E. » Ces initiales résument les six points clés d'une approche non
violente qui vous donne les meilleures chances d'obtenir ce que vous souhaitez,
que ce soit chez vous, au bureau, avec la police, et même avec votre garagiste.
(214)
S pour SOURCE. Il faut d'abord s'assurer que
l'on s'adresse bien à la personne qui est à la source du problème et qu'elle a
les moyens de le résoudre. Je suis la seule personne à pouvoir le faire. C'est
beaucoup plus difficile et je n'en ai pas envie ; mais c'est la seule façon
d'être efficace. Il faut s'adresser à la source du problème.
P pour PLACE et MOMENT. Il faut toujours
veiller à ce que la discussion se déroule à un endroit (« place ») protégé et
privé, et à un moment propice. Ce n'est pas une bonne idée d'affronter notre
agresseur en public ni dans un couloir. Il ne faut pas non plus engager cette
conversation immédiatement, « à chaud », ni lorsqu'il est dans une situation de
stress. (215)
A pour APPROCHE AMICALE. Pour se faire
entendre, il faut d'abord s'assurer que l'on va être écouté. Le meilleur moyen
d'échouer dans notre démarche est d'arborer une attitude agressive ou un ton de
voix trop péremptoire. Si l'un des protagonistes se sent agressé, il a tendance
à être « noyé » par ses émotions avant même que la conversation ait pu
commencer. Il faut, au contraire, veiller à mettre son interlocuteur à l'aise
dès les premiers mots : lui ouvrir les oreilles plutôt que de les lui fermer.
Quel est le mot le plus agréable de toute la langue française pour entamer une
conversation ? C'est le nom de la personne à laquelle nous nous adressons ! Les
psychologues appelle cela le « phénomène du cocktail ». Nous n'entendons rien
des dialogues qui se tiennent autour de nous : ils sont filtrés et éliminés par
notre attention. Voila que, soudain, dans un autre groupe, quelqu'un prononce
notre nom. Aussitôt, nous l'entendons et nous tournons la tête. Notre nom : ce
mot, plus que tout autre, est fait exprès pour attirer notre attention. De même,
notre nom nous sautera aux yeux au milieu d'un texte dense. Nous sommes plus
réceptif à notre nom qu'à n'importe quel autre mot. La porte de la communication
est ouverte à notre nom. (216)
C pour COMPORTEMENT OBJECTIF. Il faut ensuite
entrer dans le vif du sujet en nous limitant à une description de ce qui s'est
passé et rien d'autre, sans la moindre allusion à un jugement : « Lorsque vous
avez fait cela », et c'est tout.
E pour ÉMOTION. La description des faits doit
être immédiatement suivie par l'émotion que l'on a ressentie. Là, il ne faut pas
tomber dans le piège de parler de sa colère, qui est souvent l'émotion la plus
manifeste. Il est bien plus fort et efficace de parler de soi-même ; « Je me
suis sentie blessée », ou « J'ai trouvé cela humiliant pour moi ».
E pour ESPOIR DÉÇU. Il est encore plus
bénéfique de mentionner l'espoir déçu, ou le besoin ressenti qui n'a pas été
satisfait. « J'ai besoin de me sentir en sécurité au bureau » ou « J'ai besoin
de me sentir en contact avec toi, de sentir que je compte pour toi ». (217)
Il n'y a que trois manières de réagir
dans une situation de conflit : la passivité (ou la passivité agressivité), la
réaction la plus courante et la moins satisfaisante ; l'agressivité, pas
vraiment plus efficace et bien plus dangereuse ; ou bien l' « assertivité »,
c'est-à-dire la communication émotionnelle non violente.
Il existe tout de même des circonstances où il vaut mieux
être passif ou agressif que de se lancer dans le processus complexe de la
communication assertive. Lorsque l'enjeu est tellement mineur, qu'il ne mérite
ni notre temps ni notre attention, il est parfaitement légitime d'être « passif
» et d'accepter une insulte, ou de se faire manipuler sans réagir. C'est souvent
plus économique. À l'inverse, dans les situations d'urgence ou de danger, il est
normal d'être « agressif » et de donner des ordres sans explication. C'est le
mode sur lequel fonctionne l'armée. Mais quelle que soit la situation, il n'y a
que trois façons de réagir. Et c'est à nous, chaque fois, de choisir. À nous de
relever, ou non, le défi émotionnel.