Santé : Médecine et Émotions      Mesurez votre audience

Guérir :
David Servan-Schreiber 
(extraits du travail)
                            

Méthode 7 : Communication affective  

11* L'amour est un besoin biologique

Le défi émotionnel

   
Rien ne fait autant grincer des dents notre cerveau émotionnel que les conflits avec ceux et celles qui font partie de notre environnement direct. (183)
    Par contre, notre coeur fond devant le spectacle d'un enfant souriant qui prend la main de son père pour lui dire, en le regardant dans les yeux : « Je t'aime papa ».  Ou devant la femme âgée sur le lit de mort qui regarde son mari et lui confie : « J'ai été très heureuse avec toi. Je peux partir en paix. »
    Dans un cas comme dans l'autre, nous réagissons au rapport affectif entre les êtres Quand les gens se font violence, nous en souffrons. Quand ils disent ce qu'ils ressentent (« je t'aime », « j'ai eu peur ») et qu'ils rapprochent, nous sommes émus. (184)
    Depuis trente ans, le taux de dépression ne cesse d'augmenter dans les sociétés occidentales. Si on me demandait par où commencer pour inverser cette tendance, je répondrais qu'il faudrait s'attaquer à la violence des rapports quotidiens, autant dans le couple, avec nos enfants ou nos voisins, que sur le lieu de travail.
    La culture d'entreprises en pointe aux États-Unis n'est plus dans l'informatique ou la gestion, mais dans la nature des relations humaines au travail. Elles ont saisi l'importance de l'intelligence émotionnelle, du travail d'équipe, du respect de l'intégrité de l'autre, des encouragements (le « feedback positif »). Elles ont compris que rien n'est plus mauvais pour l'entreprise que la violence inutile des rapports entre les gens, alors que ces relations, toutes nos relations, forment le tissu même du bien-être. (185)

La physiologie de l'affection

    Il y a toute une partie du cerveau émotionnel qui distingue les mammifères des reptiles. Du point de vue de l'évolution, la différence essentielle est que les mammifères mettent au monde une descendance vulnérable et incapable de survivre pendant plusieurs jours, semaines ou années sans l'attention constante de ses parents. Le cas extrême étant l'espèce humaine, dont les bébés sont le plus immatures et nécessitent l'investissement parental le plus long. Chez nous, comme chez tous les mammifères, l'évolution a donc créé des structures limbiques du cerveau qui nous rendent particulièrement sensibles aux besoins de nos enfants *note .
    L'évolution a câblé dans notre cerveau l'instinct qui nous fait répondre à leurs besoins : les nourrir, les tenir au chaud, les caresser, les protéger, leur montrer comment cueillir, comment chasser, comment se défendre. C'est cet appareillage, construit pour assurer une relation indispensable à la survie de l,espèce -- et donc particulièrement robuste et efficace -- qui est à la base de notre profonde capacité à former les liens sociaux avec les autre : famille, horde, tribus, etc.
    Une région spécifique de notre cerveau émotionnel est même responsable des cris de détresse que nous émettons -- bébés -- dès que nous sommes séparés de ceux auxquels nous sommes attachés. Elle est aussi responsable de notre réaction instinctive à ces cris. (186)
    Ces cris et notre réponse instinctive constituent l' « arc réflexe » des relations entre les êtres, qu'ils soient animaux ou humains, la base sur laquelle se sont bâtis toute le communication vocale, tout le chant des oiseaux, tous les meuglements, barrissements, hululements, aboiements, miaulements, piaillements, puis toute la poésie et les chansons des humains. C'est sans doute là que trouve ses racines la remarquable capacité de la musique à évoquer des émotions.
    Chez les reptiles, cette communication limbique n'existe pas. Idem pour les requins, alors que les mamans dauphins ou baleines communiquent constamment par les sons avec leurs petits. De fait, il est possible d'entretenir des relations affectives avec presque tout mammifère et avec bon nombre d'oiseux ; mais ni un boa ni un iguane ne répondront de la même façon à l'amour qu'on leur manifeste.
    Le cerveau émotionnel est donc construit pour émettre et recevoir sur le canal de l'affect. Le contact émotionnel est, pour les mammifères, un véritable besoin biologique. (187) 

L'amour est un besoin biologique

    Dans les années 1980, les progrès de la réanimation ont permis de garder en vie des nouveaux-nés de plus en plus prématurés. Dans des couveuses hermétiques munies de lampes ultraviolets, les conditions de vie artificielles peuvent être réglées avec la précision nécessaire à la survie de ces petites formes humaines. Mais on s'est aperçu à l'époque que le système nerveux  fragile de ces bébés supportait mal les manipulations rendues nécessaires par les soins. On a alors appris à les soigner sans contact physique. Et des écriteaux ont été installés sur les couveuses : « NE PAS TOUCHER ». (188)
    Seulement, malgré les conditions parfaitement établies, les nourrissons ne grandissaient pas ! Comment, dans des conditions aussi parfaites, la nature refusait-elle coopérer sauf pour quelques bébés ? Une enquête a révélé que les enfants qui grandissaient étaient suivis par une même infirmière qui caressait le dos des bébés.
    Depuis, à l'université de Duke, le professeur Schonberg et son équipe ont confirmé ce résultat sur des bébés rats isolés à la naissance. Ils ont prouvé qu'en absence de contact physique c'est chaque cellule de l'organisme qui refuse de se développer. Dans toutes les cellules, la partie du génome responsable de la production des enzymes nécessaires à la croissance cesse de s'exprimer, et le corps dans son ensemble entre dans une sorte d'hibernation. Par contre, si l'on caresse doucement le dos de chaque bébé rat de douces lampées imitant les coups de langue de toute maman rat en réponse aux appels de ses petits, la production des enzymes reprend immédiatement ainsi que la croissance. Le contact émotionnel est bel et bien un facteur nécessaire à la croissance, et même à la survie !
    Dans les premiers orphelinats au milieu du XXè siècle, où les infirmières ne devaient pas toucher les enfants ni jouer avec eux, 40 % de ceux qui attrapaient la rougeole en mouraient. (189)
    En 1981, David Hubel et Torsten Wiesel, chercheurs de Harvard, ont reçu le prix Nobel de médecine pour leur travaux sur le fonctionnement du système visuel. Il y ont établi que le cortex visuel ne se développe normalement que s'il est suffisamment stimulé pendant une période critique au tout début de la vie. Aujourd'hui, nous sommes en train de découvrir qu'il en va de même pour le cerveau émotionnel. Les épouvantables orphelinats roumains, où les enfants étaient parfois attachés à leur lit et nourris comme des animaux, ont apporté la démonstrations de ce qui aux petits de notre espèce qui ne reçoivent pas de nourriture affective : la plupart en meurent. Des chercheurs de Détroit ont montré que, chez les petits orphelins roumains qui ont survécu, le cerveau émotionnel est souvent atrophié, sans doute de manière irréversible. (190)
    Ches les humains, on a établi que la qualité de la relation entre les parents et leur enfant, définie par le degré d'empathie des parents et leur réponse à ses besoins émotionnels, détermine, plusieurs années plus tard, la tonicité de son système parasympathique, c'est-à-dire le facteur précis qui favorise la cohérence du rythme cardiaque et permet de mieux résister au stress et à la dépression. (192)

« Votre femme vous manifeste-t-elle son amour ? »

    Une étude parue dans le British Medical Journal a montré que la survie moyenne d'hommes âgés ayant perdu leur femme était de loin inférieure à celle d'hommes du même âge dont l'épouse était encore en vie. Selon une autre étude, les hommes atteints de maladies cardio-vasculaires ayant répondu « oui » à la question « Votre femme vous manifeste-t-elle son amour ? » avaient deux fois moins de symptômes que les autres. Et plus ces hommes accumulaient les facteurs de risque (cholestérol, hypertension, stress), plus l'amour de leur femme semblait avoir un effet protecteur. Selon cette étude, mieux vaut être fumeur, hypertendu ou stressé que de ne pas être aimé par sa femme. (192)
    Chez les femmes, les bienfaits du soutien émotionnel sont tout aussi importants. Chez les femmes bien-portantes, celles qui se sentent souvent « méprisées » par leur mari ont plus fréquemment des rhumes, des cystites et des troubles intestinaux que celles dont la vie de couple est harmonieuse. Les femmes qui vivent ensemble, ou même qui partagent simplement un bureau, voient souvent leurs cycles menstruels se synchroniser.
    La leçon de toutes ces études est simple : la physiologie des mammifères sociaux n'est pas indépendante de tout le reste. À chaque instant, sa régulation optimale dépend des relations que nous avons avec autrui, surtout avec les gens qui nous sont proches émotionnellement. (193)

Quand les animaux nous soignent

   À l'hôpital, à Pittsburgh, on me demandait souvent mon avis avant de laisser rentrer chez elle une personne âgée déprimée qui avait eu un pontage ou qui se remettait d'une fracture du col du fémur. Les collègues qui m'avaient précédé avaient déjà prescrit une longue liste de médicaments : antiarythmiques, antihypertenseurs, anti-inflammatoires, antiacides, etc. On attendait que je joue mon rôle et que j'ajoute mon « anti » à moi : un antidépresseur ou anxiolytique (anti-anxiété)...
    Le plus souvent, toutefois, la cause de la dépression était claire : ce vieux monsieur ou cette vieille dame vivait seul depuis des années, ne sortait plus beaucoup à cause d'une santé fragile, ne voyait plus ses enfants ni ses petits-enfants, ne jouait plus au bingo avec ses amis et se laissait dépérir en regardant la télévision. Pour quelle raison ce patient aurait-il envie de s'occuper de lui ? Et quand bien même un antidépresseur lui aurait fait du bien, le prendrait-il tous les jours ?
    Les médicaments ne sont pas des « régulateurs limbiques ». Alors j'inscrivais ma recommandation dans le dossier médical : « Pour ce qui est de la dépression, le plus bénéfique pour ce patient serait de se procurer un chien (un petit chien, cela va de soi, pour minimiser les risques de chute). Si le patient soutient que ce sera trop de travail, un chat fera l'affaire, lequel n'a pas besoin d'être sorti. Si cela lui semble toujours trop, un oiseau, ou bien un poisson. Si le patient refuse toujours, alors une belle plante d'appartement. » (194)
    J'ai vite compris que mon approche n'était pas efficace. J'ai donc eu recours à une feuille pré imprimée sur laquelle j'avais résumé différentes études scientifiques sur le sujet, et que je joignais à mes conclusions dans le dossier médical. On y notait, en autres, que les patients avec infarctus soignés qui possédaient un animal domestique avaient six fois moins de chances de mourir dans l'année suivante que les autres.
    Ma « pièce jointe » s'est avérée très efficace : on ne m'a plus jamais fait la moindre remarque. En revanche, hélas, je ne pense pas qu'un seul patient soit jamais reparti sans sa prescription de Prozac, ni avec un chat. (196)

Les chiens de Sarajevo

  En 1993, Sarajevo vivait sous les bombes et la menace constante des francs-tireurs. On ne pouvait plus sortir dans la rue par peur de prendre une balle perdue ou d'être la victime d'un autre « sniper ». Pourtant, dans cette ville épuisée et agonisante, on voyait encore une homme, une femme, un enfant promenant son chien. « Il faut bien le sortir, disait un homme dans la rue, et puis, dans ces moments-là, on oublie un peu la guerre : quand on se consacre à quelque chose d'autre, on oublie un peu. » (197)
    Au milieu de ce cauchemar, quand on manque de tout, il reste encore ceci : la relation affective, même avec un chien. Pouvoir encore donner. Pour se sentir humain. Sentir qu'on compte encore pour quelqu'un. Et c'est plus fort que la faim, plus fort que la peur. (198)
    Lorsque ces relations sont perturbées, notre physiologie se dégrade, et nous ressentons cela comme une douleur. C'est une douleur affective, mais une douleur tout de même, souvent plus intense, d'ailleurs, que la souffrance physique. Cette clé de notre cerveau émotionnel ne dépend pas uniquement de l'amour de notre partenaire. Elle dépend de la qualité de toutes nos relations affectives. Avec nos enfants, nos parents, nos frères et soeurs, nos amis, nos animaux. Car l'important, c'est le sentiment de pouvoir être soi-même, complètement, avec quelqu'un d'autre. De pouvoir se montrer faible et vulnérable autant que fort et radieux. De pouvoir rire mais aussi pleurer. De se sentir compris dans ses émotions. De se savoir utile et important pour quelqu'un. Et d'avoir un minimum de contacts physiques chaleureux. D'être aimé, tout simplement. Comme toutes les plantes qui se tournent vers la lumière du soleil, nous avons besoin de la lumière de l'amour et de l'amitié. Sans elle, nous sombrons dans l'anxiété et la dépression. Hélas, dans notre société, des forces centrifuges sont constamment à l'oeuvre pour nous séparer les uns des autres. Et quand elles ne nous séparent pas, elles nous incitent souvent à vivre dans la violence des mots plutôt que dans l'affection. Pour gérer au mieux notre physiologie, il nous faut apprendre à gérer au mieux tous nos rapports avec autrui. (199)    
 


*note Les oiseaux partagent ces régions limbiques avec les mammifères même s'ils sont ovipares, à cause de la dépendance extrême, pour eux aussi, de leur progéniture à la naissance sur l'investissement parental.
 


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