Guérir
:
David Servan-Schreiber
(extraits du travail)
Méthode 2 : EMDR
5*
L'autoguérison des grandes douleurs :
l'intégration neuro-émotionnelle par
les mouvements oculaires (EMDR)
La cicatrice de la douleur
Après un an d'amour idyllique,
Pierre, l'homme que Sarah était certaine d'épouser, l'avait abandonnée
brutalement.
Après, Sarah ne fut plus la même. Elle qui avait toujours été
solide comme un roc commença à avoir des attaques d'anxiété au moindre rappel de
ce qui lui était arrivé.
Comme le montre l'histoire de Sarah, les événements très
douloureux laissent une marque profonde dans notre cerveau. (85)
Une étude (Université Harvard) permet d'enregistrer les
réactions du cerveau au rappel de ces traumatisme par un scanner à émission de
positrons (PET scan). L'« état de stress post-traumatique » (ESPT) y est
visualisé par scanner : la région de l'amygdale, le noyau reptilien de la peur
au coeur du cerveau émotionnel, est clairement activée. Étrangement, le cortex
visuel aussi montre une activation marquée, comme si les patients regardaient
une photo de la scène. Et, plus fascinant encore, les images montrent une «
désactivation » -- une sorte d'anesthésie -- de l'aire de Broca, la région du
cerveau responsable de l'expression du langage. C'est comme une « signature »
neurologique de ce que les gens souffrant d'ESPT répètent si souvent : « Je ne
trouve pas les mots pour décrire ce que j'ai vécu . » (86)
Les cicatrices laissées dans le cerveau par les accidents les
plus difficiles de la vie ne s'effacent pas facilement. Il arrive que les
patients continuent d'avoir des symptômes des dizaines d'années après le
traumatisme initial. Cela est courant chez les anciens combattants. Mais c'est
aussi vrai des traumatismes de la vie civile.
Le plus intriguant est que la plupart de ces patients savent
qu'ils ne sont plus en danger. Ils le savent mais ils ne se ressentent
pas. (87)
Une trace indélébile
Même sans avoir subi ces traumatismes « avec un grand T »
auxquels s'applique le diagnostic d'ESPT, nous connaissons tous le phénomène
pour avoir vécu de multiples traumatismes « avec un petit t » -- humiliation par
un instituteur, largage par un(e) petit(e) ami(e) ? --.
Ces situations, on y pense et on y repense ; on écoute les
conseils de ses amis et de ses parents ; on lit des articles dans les journaux
... Tout cela aide, souvent très bien, à penser à la situation, et l'on sait ce
que l'on devrait ressentir à présent qu'elle est derrière nous. Pourtant on
reste comme coincé : nos émotions sont à la traîne ; elles s'accrochent au passé
bien après que notre vision rationnelle de la situation a évolué.
Un chercheur, Joseph LeDoux (université de New York), a
montré que l'apprentissage de la peur ne passait pas par le néocortex. Il a
ainsi découvert que, lorsqu'un animal apprend à avoir peur de quelque chose, la
trace se forme directement dans le cerveau émotionnel.
Or depuis Pavlov, la psychothérapie comportementale est bien
connue pour pouvoir induire l' « extinction » des réflexes conditionnés. (88)
Mais tout n'est pas si simple : il s'avère que ce contrôle de
la peur n'est en réalité que ça : un contrôle. Des chercheurs de LeDoux ont
découvert que des rats, conditionnés à ne plus avoir peur, avaient encore peur
après lésion du cortex préfrontal (cortex cognitif). Cette recherche a
démontré que le cerveau émotionnel ne « désapprend » jamais la peur ; les rats
apprennent simplement à la contrôler grâce à leur néocortex. (89)
En extrapolant ces résultats chez les humains, on comprend
comment les cicatrices dans le cerveau émotionnel peuvent rester présentes
pendant des années, prêtes à se réactiver. (90)
En fait, les cicatrices émotionnelles du cerveau limbique
semblent toujours prêtes à se manifester dès que la vigilance de notre cerveau
cognitif et sa capacité de contrôle fléchissent, même temporairement. L'alcool,
par exemple, empêche le cortex préfrontal de fonctionner normalement. C'est pour
cette raison que nous nous sentons « désinhibés » dès que nous buvons un peu
trop. Lorsque nous avons été meurtris par la vie, nous risquons, sous l'effet de
l'alcool, d'interpréter une situation bénigne comme si nous étions agressés une
fois de plus et de réagir violemment. Cela peut également se produire lorsque
nous sommes simplement fatigués ou trop distraits par d'autres préoccupations
pour garder le contrôle sur la peur imprimée dans notre cerveau limbique.
(91)
Les mouvements des yeux lors des rêves
Les psychiatres savent que le simple fait de raconter le
traumatisme encore et encore ne fait souvent qu'aggraver les symptômes. Il
savent aussi que les médicaments non plus ne sont pas très efficaces. (92)
Francine Shapiro, psychologue californienne, avait toutefois
mis au point une méthode de traitement où l'on pouvait résoudre les traumatismes
émotifs en bougeant rythmiquement les yeux, l'EMDR (« Eye Movement
Desensitization and Reprocessing » ie. désensibilisation et retraitement par
les mouvements oculaires). (93)
Un cas présenté en vidéo par le docteur Shapiro captait
l'attention. La thérapeute demandait au sujet d'évoquer ses souvenirs les plus
douloureux tout en suivant sa main qui se déplaçait de droite à gauche devant
ses yeux. Ceci induisait des mouvements oculaires rapides comparables à ceux des
yeux pendant les rêves (REM sleep). Après quelques minutes, le visage du sujet
se transformait d'un seul coup. Il dit : « C'est parti ! C'est dans le passé et
il y a quelque chose d'autre remplace et qu'on regarde maintenant. Comment
est-ce que j'ai pu me laisser affecter si longtemps par ça ? ». (94)
Une étude menée sur le traitement par l'EMDR de quatre-vingts
patients présentant des traumatismes émotionnels importants a été publiée. Dans
celle-ci 80 % des patients ne montraient quasiment plus de symptômes d'ESPT
après trois séances. Aucune étude de quelque traitement que ce soit en
psychiatrie, y compris des médicaments les plus puissants, n'a fait état d'une
telle efficacité en trois semaines. Lorsqu'on avait interviewé le même groupe de
quatre-vingts patients quinze mois plus tard, les résultats étaient encore
meilleurs que tout de suite après les trois séances. (96)
Un mécanisme d'autoguérison dans le cerveau
L'idée de départ de l'EMDR, c'est qu'il existe en chacun
de nous un mécanisme de digestion des traumatismes émotionnels, le « système
adaptatif de traitement de l'information ».
Le concept est assez simple : nous faisons tous l'expérience
de traumatismes « avec un petit t ». Pourtant, nous ne développons, le plus
souvent, de syndrome post-traumatique. Le système nerveux extrait l'information
utile -- « la leçon » -- et se débarrasse en quelques jours des émotions, des
pensées et de l'activation physiologique qui ne sont plus nécessaires une fois
l'événement passé.
Boris Cyrulnik a démontré comment l'adversité menait ainsi
souvent à ce qu'il a appelé la « résilience ». (97)
Selon la théorie de l'EMDR, au lieu d'être digérée,
l'information concernant un traumatisme se voit bloquée dans le système nerveux,
gravée dans sa forme initiale. Les images, les pensées, les sons, les odeurs,
les émotions, les sensations corporelles et les convictions sont alors stockés
dans un réseau de neurones qui mène sa propre vie. Ancré dans le cerveau
émotionnel, déconnecté des connaissances rationnelles, ce réseau devient un
paquet d'information non traitée et dysfonctionnelle que le moindre rappel du
traumatisme initial suffit à réactiver. (99)
Les souvenirs du corps
Un souvenir enregistré dans le cerveau peut être stimulé
à partir de n'importe lequel de ses constituants. L'accès à un souvenir dans le
cerveau se fait par analogie : n'importe quelle situation qui nous rappelle un
aspect de quelque chose que nous avons vécu peut suffire pour évoquer le
souvenir complet. On appelle cela « l'accès par le contenu » et « l'accès par
les correspondances partielles ».
Cela a des conséquences importantes pour les souvenirs
traumatiques. À cause de ces propriétés, n'importe quelle image, n'importe quel
son, odeur, émotion, pensée ou même sensation physique qui ressemble aux
circonstances de l'événement traumatique peut déclencher le rappel de la
totalité de l'expérience stockée de façon dysfonctionnelle. Souvent, l'accès aux
souvenirs douloureux se fait par le corps.
La force de l'EMDR tient en ce qu'elle évoque d'abord le
souvenir traumatique avec toutes ses différentes composantes -- visuelle,
émotionnelle, cognitive et physique (les sensations du corps) --, puis stimule
le « système adaptatif de traitement de l'information », qui n'a pas réussi,
jusque là, à digérer l'empreinte dysfonctionnelle. (100)
Les mouvements oculaires comparables à ceux qui ont lieu
spontanément pendant les rêves sont censés apporter l'assistance
nécessaire au système naturel de guérison du cerveau pour qu'il achève ce qu'il
n'a pas pu faire sans aide extérieure.
Pendant les mouvements oculaires, les patients donnent
l'impression de faire spontanément de « l'association libre ». Comme dans les
rêves, les patients traversent un vaste réseau de souvenirs reliés les uns aux
autres par différentes bribes. Ils commencent souvent à se rappeler d'autres
scènes reliées au même événement traumatique, soit parce qu'elles sont de même
nature (par exemple, d'autres épisodes d'humiliation en public), soit parce
qu'elles sollicitent les mêmes émotions (tel un même sentiment d'impuissance).
Il leur arrive souvent d'éprouver de fortes émotions qui remontent rapidement à
la surface même si elles avaient été ignorées jusque-là. Tout se passe comme si
les mouvements oculaires -- de même qu'au cours des rêves -- facilitaient un
accès rapide à tous les canaux d'association connectés au souvenir traumatique
ciblé par le traitement. Au fur et à mesure que ces canaux sont activés, ils
peuvent se connecter aux réseaux cognitifs qui, eux, contiennent l'information
ancrée dans le présent. C'est grâce à cette connexion que la perspective de
l'adulte, qui n'est plus aujourd'hui ni impuissant ni soumis aux dangers du
passé, finit par prendre pied dans le cerveau émotionnel. Elle peut alors y
remplacer l'empreinte neurologique de la peur ou du désespoir. Et lorsqu'elle
est remplacée, elle l'est complètement, à tel point qu'on voit souvent une
nouvelle personne émerger. (101)
6* L'EMDR en action
Les enfants de Kosovo
Le travail du système adaptatif de traitement de l'information
est encore plus rapide chez les enfants. Tout se passe comme si des structures
cognitives plus simples et des canaux associatifs plus épars permettaient de
brûler les étapes. (107)
Deux enfants vivaient dans un état d'anxiété permanente. Ils
dormaient très mal, mangeaient peu et refusaient de quitter leur maison.
Le soir même après leur première séance d'EMDR, ils avaient
dîné normalement et avaient ensuite dormi toute la nuit sans difficulté.
Une semaine plus tard, quelque chose avait vraiment changé.
Il souriaient. Ils riaient même, comme des enfants, alors qu'auparavant ils
étaient abattus et tristes. Ils avaient aussi l'air bien plus reposés. (108)
Depuis cette expérience au Kosovo, une des toutes premières
études contrôlées sur le traitement de l'ESPT chez l'enfant a montré
effectivement que l'EMDR est efficace dès le plus jeune âge. (109)
La bataille de l'EMDR
Une des choses les plus curieuses dans l'histoire du
développement de l'EMDR est la résistance que lui opposent la psychiatrie et la
psychanalyse. Toutefois des études publiées ont conclu que l'EMDR était au moins
aussi efficace que les meilleurs traitements existants, mais qu'elle semblait
aussi être la méthode la mieux tolérée et la plus rapide.
Pourtant, à ce jour, l'EMDR continue d'être décrite comme une
méthode « controversée » dans la plupart des cercles universitaires américains,
même si elle l'est moins en Hollande, en Allemagne, en Angleterre ou en Italie.
Quand de grandes percées ont été accomplies avant qu'une
théorie ne puisse les expliquer, elles ont systématiquement rencontré une
résistance violente de la part des institution. Surtout si le traitement était «
naturel » ou semblait « trop simple ». (110)
L'EMDR et le sommeil des rêves
Le fait est que nous ne comprenons toujours pas comment
l'EMDR produit ces résultats qui impressionnent ceux qui l'utilisent.
Stickgold, en neurophysiologie sur le sommeil et les
rêves (Harvard), a émis l'hypothèse que les mouvements des yeux ou d'autres
formes de stimulation qui évoquent une orientation de l'attention jouent un rôle
important dans la réorganisation des souvenirs dans le cerveau. La physiologie
des rêves active et transforme les liens associatifs entre des souvenirs qui
sont connectés les uns aux autres par des émotions.
Stickgold pense que des mécanismes similaires sont peut-être mis en jeu par la
stimulation sensorielle en cours de l'EMDR. (112)
D'autres chercheurs ont montré que les mouvements des yeux
induisent aussi une « réponse de relaxation obligatoire » dès les premières
séries, ce qui se traduit par une réduction immédiate de la fréquence cardiaque
et une augmentation de la température corporelle. Cela laisse penser que la
stimulation de l'EMDR renforce l'activité du système nerveux parasympathique,
comme le fait la pratique de la cohérence cardiaque.
La théorie de Stickgold expliquerait pourquoi il est possible
d'obtenir des résultats en EMDR avec d'autre formes de stimulation de
l'attention que les mouvements des yeux. En effet, le système auditif est lui
aussi stimulé pendant le sommeil des rêves, et on observe également des
contractions musculaires involontaires au niveau superficiel de la peau.
Il est évident qu'il reste bien des choses à découvrir sur le
système adaptatif de traitement de l'information et sur les différentes manières
de l'aider à faire son travail de digestion. (113)