Guérir
:
David Servan-Schreiber
(extraits du travail)
Méthode 1 : Rythme
cardiaque
3* Le coeur et la raison
Qui n'a jamais entendu l'histoire
d'un voisin âgé qui décède quelques mois après sa femme ? On en dit qu'il a eu «
le coeur brisé ».
Plusieurs équipes ont découvert que le stress est un facteur
de risque plus important que la cigarette en ce qui concerne les maladies du
coeur. Quand le cerveau émotionnel se dérègle, le coeur souffre et finit par
s'épuiser. Mais cette relation est à double sens. À chaque instant, l'équilibre
de notre coeur influence notre cerveau (48).
Le coeur des émotions
Nous ressentons les émotions dans le
corps, pas dans la tête. Ne dit-on pas que l'on a « la peur au ventre » ou « le
coeur léger » ? Ce sont des représentations assez précises de ce que nous
éprouvons dans différents états émotionnels. On sait depuis peu que l'intestin
et le coeur ont leur propres réseaux de quelques dizaines de milliers de
neurones qui sont comme de « petits cerveaux » à l'intérieur du corps. Ces
cerveaux locaux sont capables d'avoir leurs propres perceptions, de modifier
leur comportement en fonction de celles-ci, et même de se transformer à la suite
de leurs expériences, de former leurs propres souvenirs (49).
Outre qu'il dispose de son propre réseau de neurones semi
autonome, le coeur est aussi une petite usine à hormones :
- Il sécrète sa propre réserve d'adrénaline qu'il libère
lorsqu'il a besoin de fonctionner au maximum de ses capacités.
- Il sécrète et contrôle aussi la libération de l'ANF qui
régule la tension artérielle.
- Il sécrète enfin sa propre réserve d'ocytocine, l'hormone
de l'amour. Elle est libérée dans le sang, par exemple, lorsqu'une mère allaite
son enfant, lorsque deux êtres se font la cour, et au cours de l'orgasme.
Toutes ces hormones agissent directement sur le cerveau.
Enfin, le coeur fait participer tout l'organisme des
variations de son vaste champ électromagnétique, que l'on peut détecter à
plusieurs mètres du corps, mais on n'en connaît pas la signification.
Le coeur perçoit et ressent. Et quand il s'exprime, il
influence toute la physiologie de notre organisme, à commencer par le cerveau
(50).
La relation entre le cerveau émotionnel et le « petit cerveau
» du coeur est une des clés de l'intelligence émotionnelle. En apprenant --
littéralement -- à contrôler notre coeur, nous apprenons à apprivoiser notre
cerveau émotionnel, et vice versa. La relation la plus forte entre le coeur et
le cerveau émotionnel est celle du « système nerveux périphérique autonome » qui
régule le fonctionnement de tous nos organes et qui échappe à la fois à notre
volonté et à notre conscience (51).
Le système nerveux autonome est constitué de deux branches
qui innervent chacune les organes du corps à partir du cerveau émotionnel.
- La branche dite « sympathique » libère de l'adrénaline et
de la noradrénaline. Elle contrôle les réactions de combat et de fuite. Son
activité accélère le rythme cardiaque.
- L'autre branche, dite « parasympathique », libère un
neurotransmetteur différent qui accompagne états de relaxation et de calme,
l'acétylcholine. Son activité ralentit le coeur.
Chez les mammifères, ces deux systèmes sont constamment en
équilibre et leur permettent de s'adapter rapidement aux changements dans leur
environnement. Pour négocier les virages imprévisibles de l'existence, on a
besoin à la fois d'un frein et d'un accélérateur : ceux-ci doivent être en
parfait état de marche et qu'ils soient aussi puissants l'un que l'autre pour se
compenser mutuellement.
Selon Stephen Porges (chercheur américain), c'est
l'équilibre subtil entre les deux branches qui a permis aux mammifères de
développer des relations sociales de plus en plus complexes au fil de
l'évolution (52).
Quand un homme ou une femme qui nous regarde nous intéresse
et que nous rougissons, c'est que notre système sympathique a appuyé sur
l'accélérateur, peut-être un peu fort. Si nous prenons une grande respiration
pour recouvrer nos esprits, nous avons, en réalité, appuyé sur le frein
parasympathique.
Mais le coeur ne se contente pas de subir l'influence du
système nerveux central : il renvoie vers la base du crâne des fibres nerveuses
qui, elles, contrôlent l'activité du cerveau. Le « petit cerveau » du coeur peut
donc agir sur le cerveau émotionnel par des connexions nerveuses directes. Et
quand le coeur se dérègle, il entraîne avec lui le cerveau émotionnel.
Le reflet direct de ce va-et-vient entre le cerveau
émotionnel et le coeur est la variabilité normale des battements du coeur.
Puisque les deux branches du système nerveux autonome sont toujours en
équilibre, elles sont constamment en train d'accélérer et de ralentir le coeur.
L'intervalle entre deux battements successifs n'est jamais identique. Cette
variabilité est en soi très saine puisqu'elle est le signe du bon fonctionnement
du frein et de l'accélérateur, et donc de toute notre physiologie.
Les arythmies , telles les soudaines envolées de «
tachycardie » (accélérations brutales et prolongées du coeur), sont le symptôme
d'une situation où le coeur n'est plus soumis à l'effet régulateur du frein
parasympathique.
Lorsque le coeur bat avec la régularité d'un métronome, sans
variabilité, c'est encore signe d'une grande gravité. Il est à présent établi
que le coeur ne commence à battre avec une si grande régularité que quelques
mois avant la mort (54).
Chaos et cohérence
Au cours des dix dernières années,
l'existence de logiciels a permis de décrire deux modes caractéristiques de
variation du rythme cardiaque : le chaos et la cohérence. Le plus souvent, les
variations sont faibles et « chaotiques » : accélérateur et frein se succèdent
sans queue ni tête, dispersés et irréguliers. En revanche, lorsque la
variabilité des battements du coeur est forte et saine, les phases
d'accélération et de ralentissement montrent une alternance rapide et régulière.
C'est cela qui produit l'image d'une onde harmonieuse, que décrit parfaitement
le terme de « cohérence » du rythme cardiaque.
Entre la naissance, lorsque la variabilité est la plus forte,
et l'approche de la mort, où elle est la plus basse, nous perdons environ 3 % de
variabilité par an. C'est le signe que notre physiologie perd progressivement de
sa souplesse, qu'elle a de plus en plus de mal à s'adapter aux variations de
notre environnement physique et émotionnel. C'est un signe de vieillissement. Si
la variabilité baisse, c'est en partie parce que nous n'entretenons pas notre
frein physiologique, le « tonus » du système parasympathique. Tel un muscle dont
on ne sert pas, celui-ci s'atrophie progressivement au fil des année. Par
ailleurs, nous ne cessons de nous servir de notre accélérateur -- le système
sympathique. Ainsi, après des dizaines d'années de ce régime, notre physiologie
est comme une voiture qui peut avancer en roue libre ou accélérer brutalement
mais qui est devenue pratiquement incapable de ralentir sur commande (58).
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| Fig.3 : Image tirée du logiciel « Freeze-Framer » produit par le Hearthmath Institute de Boulder Creek, California. |
Dans les états de stress,
d'anxiété, de dépression ou de colère, la variabilité du rythme cardiaque entre
deux battements devient irrégulière ou « chaotique ». Dans les états de
bien-être, de compassion, ou de gratitude, cette variabilité devient « cohérente
» : l'alternance d'accélérations et de décélérations du rythme cardiaque est
régulière. La cohérence maximise la variation au cours d'un intervalle de temps
donné et conduit à une plus grande -- et plus saine -- variabilité cardiaque.
La baisse de variabilité des battements du coeur est associée
à un ensemble de problèmes de santé liés au stress et au vieillissement :
l'hypertension, l'insuffisance cardiaque, les complications du diabète,
l'infarctus, la mort subite et même le cancer.
La journée de Charles
Charles est directeur d'un grand
magasin à Paris. Il souffre de « palpitations » qui l'inquiètent beaucoup. Il en
est arrivé à se surveiller par crainte de trop solliciter son coeur.
Le matin, à son bureau, son rythme cardiaque montrait une
saine cohérence. Puis, à midi, son coeur vers dans le chaos lorsqu'il se dirige
vers le bureau de son président. L'après-midi, le coeur montrait une autre
épisode chaotique lors d'une réunion. (59)
Différentes études ont établi que ce sont les émotions
négatives, la colère, l'anxiété, la tristesse, et même les soucis banals, qui
font le plus chuter la variabilité cardiaque et sèment le chaos dans notre
physiologie. À l'inverse, d'autres études ont montré que ce sont les émotions
positives, la joie, la gratitude et, surtout, l'amour, qui favorisent le plus la
cohérence. En l'espace de quelques secondes, ces émotions induisent une onde de
cohérence qui est immédiatement apparente sur l'enregistrement de la fréquence
cardiaque. (60)
Comment des hommes et des femmes compétents et enthousiastes
peuvent-ils en arriver là ? C'est précisément l'accumulation de passages
chaotiques, ces atteintes quotidiennes à leur équilibre émotionnel, qui drainent
leur énergie. C'est cela qui finit par nous faire rêver à un autre job ou, dans
le domaine personnel, à une autre famille, à une autre vie.
À l'inverse du chaos, nous vivons aussi des moments de
cohérence. Ce ne sont pas nécessairement ceux qui nous marquent. Ce ne sont pas
que des implants d'extase ou de ravissement. (61)
L'état de cohérence cardiaque influe aussi sur les autres
rythmes physiologiques. En particulier, la variabilité naturelle de la tension
artérielle et celle de la respiration s'alignent rapidement sur la cohérence
cardiaque, et ces trois systèmes se synchronisent.
Dans le cas de Charles, quelques séances d'entraînement à la
cohérence devant l'ordinateur lui ont permis de parvenir à contrôler ses
palpitations. (62)
La gestion de stress
Dans les expériences de laboratoire,
la cohérence permet au cerveau d'être plus rapide et plus précis. Dans la vie de
tous les jours, nous ressentons cela comme un état dans lequel nos idées coulent
naturellement et sans effort : nous trouvons sans hésitation les mots pour
exprimer ce que nous voulons dire, nos gestes sont rapides et efficaces. C'est
aussi l'état dans lequel nous sommes le plus prêts à nous adapter à toutes
sortes d'imprévus, puisque notre physiologie est en équilibre optimal, ouverte à
tout, capable de trouver des solutions à la demande. La cohérence n'est donc pas
un état de relaxation au sens traditionnel du terme. Au contraire, c'est un état
de prise sur le monde extérieur, mais un corps à corps harmonieux plutôt que
conflictuel. (63)
La notion de cohérence du coeur et le fait qu'il soit
possible d'apprendre à la contrôler facilement vont à l'encontre de toutes les
idées reçues sur la manière de gérer le stress. Un stress chronique provoque
anxiété et dépression. Il a aussi des conséquences négatives bien connues sur le
corps : insomnie, rides, hypertension, palpitations, mal de dos, problèmes de
peau, de digestion, infections récurrentes, infertilité, impuissance sexuelle.
Il affecte, enfin, les relations sociales et la performance professionnelle :
irritabilité, perte de la capacité d,écoute, baisse de la concentration, repli
sur soi et perte de l'esprit d'équipe. Ces symptômes sont typiques de ce que
l'on appelle le surmenage, qui peut concerner aussi bien le travail que le fait
de se sentir bloqué dans une relation affective qui nous vide de toute notre
énergie. Dans une telle situation, le réaction la plus courante est typiquement
de se focaliser sur les conditions extérieures... Nous rêvons à des jours
meilleurs dans « l'après ». (64)
La conclusion que l'on peut tirer des études sur les
bienfaits de la cohérence cardiaque est aux antipodes : il faut prendre le
problème à l'envers. Au lieu d'essayer perpétuellement d'obtenir des
circonstances extérieures idéales, il faut commencer par contrôler l'intérieur :
notre physiologie. En jugulant le chaos physiologique et en maximisant la
cohérence, nous nous sentons automatiquement mieux, tout de suite, et nous
améliorons notre rapport aux autres, notre concentration, notre performance et
nos résultats. Du coup, les circonstances favorables après lesquelles on ne
cesse de courir finissent par se produire. (65)
4* Vivre la cohérence cardiaque
Il existe une méthode à la fois
simple et efficace pour augmenter la variabilité des battements du coeur et les
faire entrer en cohérence.
Les différentes étapes de cette méthode ont été
développées et testées par le Hearthmath Institute en Californie.
La première fois qu'on la pratique, il faut d'abord s'extraire du monde
extérieur et accepter de mettre toute préoccupation de côté pendant quelques
minutes, le temps nécessaire au coeur et au cerveau de retrouver leur équilibre,
leur intimité. (68)
La meilleure façon d'y parvenir est de commencer par
prendre deux respirations lentes et profondes. Celles-ci stimulent le
système parasympathique et font un peu pencher la balance du côté du « frein »
physiologique. Pour leur effet maximal, il faut laisser son attention
accompagner le souffle tout au bout de l'expiration et la laisser faire une
pause de quelques secondes avant que l'inspiration suivante ne se déclenche
d'elle-même.
Pour maximiser la cohérence cardiaque, après dix ou quinze
secondes de cette stabilisation, reporter consciemment votre attention sur la
région du coeur dans votre poitrine. Le plus simple, dans cette deuxième
étape, est de vous imaginer que vous respirez à travers le coeur. Il faut
sentir chaque inspiration et chaque expiration traversant le coeur, lui
apportant l'oxygène dont il a besoin et le laissant se défaire de tous les
déchets dont il n'a pas besoin. (69)
La troisième étape consiste à vous connecter à la
sensation de chaleur ou d'expansion qui se développe dans la poitrine, de
l'accompagner et de l'encourager avec la pensée et le souffle. Après des années
de maltraitance émotionnelle, le coeur, engourdi et incertain, ne prendra son
essor qu'après s'être assuré que la clémence du temps n'est pas temporaire. Une
méthode efficace pour l'encourager est d'évoquer directement un sentiment de
reconnaissance ou de gratitude et de le laisser envahir la poitrine.
Le coeur est particulièrement sensible à la gratitude, à tout sentiment d'amour,
que ce soit pour un être, une chose, ou même l'idée d'un univers bienveillant.
Pendant cet exercice, on constate parfois qu'un sourire monte
doucement aux lèvres, comme s'il était né dans la poitrine et venu éclore sur le
visage. C'est un signal tout simple que la cohérence s'est établie. (70)
Cette cohérence du rythme des battements du coeur se
répercute rapidement sur le cerveau émotionnel en lui apportant de la stabilité
et lui signifiant que tout est en ordre dans la physiologie. Cette cohérence
entre le coeur et le cerveau émotionnel stabilise le système nerveux autonome --
sympathique/parasympathique --. Une fois parvenu à cet état d'équilibre, nous
nous trouvons dans une situation optimale pour faire face à toutes les
éventualités. Nous pouvons accéder simultanément à la sagesse du cerveau
émotionnel -- son « intuition » -- et aux fonctions de réflexion, de
raisonnement abstrait, et de planification du cerveau cognitif.
Plus on s'exerce à utiliser cette technique, plus il devient
facile d'entrer en cohérence. Une fois que l'on s'est familiarisé avec cet état
intérieur, on devient capable de communiquer pour ainsi dire directement avec
son coeur. (71)
Or il est essentiel de savoir si le cerveau émotionnel pousse
dans une direction autre que celle que l'on a choisie rationnellement. Si c'est
le cas, il faut s'efforcer de le rassurer sur d'autres plans pour que cela ne
conduise pas à un conflit avec le cerveau cognitif, au sabotage de nos capacités
de réflexion et, au bout du compte, au chaos physiologique et à sa conséquence
ultime, la déperdition chronique d'énergie. (72)
Les bienfaits de la cohérence
À l'université de Stanford, le
docteur Luskin a reçu des fonds du National Institute of Health pour former un
groupe de patients souffrant d'insuffisance cardiaque sévère à la cohérence. Au
bout de six semaines de traitement, le groupe qui avait appris à maîtriser sa
cohérence avait fait baisser considérablement son niveau de stress (de 22 %) et
de dépression (de 34 %). (74)
À Londres, ce sont près de six mille cadres de grandes
entreprises qui ont suivi une formation à la cohérence du rythme cardiaque. Un
mois après l'enseignement, leur tension artérielle avait bissé autant que s'ils
avaient perdu dix kilos. Les femmes suivies lors de cette étude faisaient aussi
état d'une amélioration notable de leurs symptômes prémenstruels, avec moins
d'irritabilité, moins de dépression et moins de fatigue. De tels changements
hormonaux reflètent un rééquilibrage en profondeur de la physiologie du corps.
(75)
Sur le plan psychologique, les participants décrivent une
nouvelle capacité à gérer leurs émotions. Selon eux, la pratique de la cohérence
leur a permis d'admettre que les passages de colère et de négativité ne leur
apportaient rien et que les journées au bureau sont bien plus agréables sans
eux. (77)
Vivre la cohérence
Françoise Dolto savait parler mieux
que personne aux enfants qui souffrent. Devant un enfant perdu, incapable de
dire ce qui lui faisait mal et incapable de se consoler, elle posait une
question magique pour l'aider à se réorienter : « Qu'est-ce que sent ton coeur ?
» Avec ces quelques mots, elle savait qu'elle ouvrait directement la porte des
émotions. Elle aidait celui qui souffrait à entrer en contact avec ses moteurs
intérieurs, ses désirs profonds, ces choses qui finissaient toujours par
déterminer son bien-être ou son malheur.
La même observation vaut pour les adultes. Surtout pour les
plus rationnels d'entre eux, qui ont tendance à ne percevoir et à ne réagir que
par l'intermédiaire de leur cerveau cognitif. C'est de la compassion pour l'être
intérieur que naît la compassion pour le monde extérieur. (79)
La cohérence induit un calme intérieur, mais ce n'est pas une
méthode de relaxation : c'est une méthode d'action. (83)
Les résultats obtenus par les hommes et les femmes qui ont
découvert la cohérence et la pratiquent régulièrement sont presque trop beaux
pour être crédibles. Le contrôle de l'anxiété et de la dépression, la baisse de
la tension artérielle, l'augmentation du taux de DHEA (en métabolisme des
androgènes et estrogènes; interaction des liens actifs des récepteurs
neurologiques), la stimulation du système immunitaire : ce n'est pas seulement
d'un ralentissement du vieillissement, mais d'un véritable rajeunissement de la
physiologie. (84)