Santé : Pilule Vs Souvenirs
Traumatisants
collaboration
Nicolas Bérubé
La Presse, Montréal, Jeudi 02 Février 2006
Une pilule pour « effacer » les souvenirs traumatisants
Des chercheurs de l’université McGill
ont découvert une nouvelle façon de soigner les personnes victimes de flash-back
à la suite d’un événement traumatisant : une pilule qui permet « d’effacer » les
souvenirs douloureux.
Présentement à l’étude, ce médicament réussit à briser le
lien entre un souvenir et l’état de stress qui l’accompagne. Au bout du
traitement, les participants qui ont vécu un événement traumatisant comme un
viol, un accident d’auto ou une agression, en garderont le souvenir, mais ne
seront plus affectés par celui-ci. Les autres souvenirs ne sont pas touchés par
le traitement.
Pour le Dr Alain Brunet, chercheur au Centre de recherche de
l’hôpital Douglas et professeur adjoint au département de psychiatrie de
l’Université McGill, les résultats préliminaires encourageants laissent
entrevoir la mise au point d’un traitement qui pourrait révolutionner la façon
dont vivent les victimes d’événements traumatisants.
« En fait, nous avons été très étonnés des résultats. On ne
pensait pas que ça marcherait. On est emballés, parce qu’on réalise qu’on est
peut-être en train de faire une découverte importante pour le traitement du
stress post-traumatique. »
Marqué au fer rouge
Le souvenir d’un événement traumatisant est conservé de
façon particulière dans le cerveau, ce qui permet aux chercheurs de l’isoler et
de s’y attaquer, résume le Dr Brunet. « Pour les gens qui souffrent de stress
post-traumatique, c’est comme si la mémoire de l’événement était gravée au fer
rouge. Le souvenir est trop fort. C’est cet effet-là qui va s’estomper avec les
traitements.
« Quand on accède à un vieux souvenir, celui-ci doit être
consolidé de nouveau pour persister dans sa forme originale. Si on arrive à
empêcher le processus de reconsolidation, le vieux souvenir pourrait être
dégradé ou perdu. On s’attaque ainsi à la mémoire émotionnelle, celle qui se
souvient de nos sentiments. »
Le médicament employé par les chercheurs est le propanolol,
bêtabloquant inventé il y a 25 ans et utilisé pour traiter l’hypertension. Le
propanolol entraîne peu d’effets secondaires et a comme principale fonction de
ralentir le pouls des patients.
En cours depuis un an et demi, l’étude compte une vingtaine
de participants ayant vécu un événement traumatique qui les empêche de
fonctionner normalement. Dans des séances intensives, les participants sont
invités à se remémorer l’événement traumatisant dans le détail. Puis ils
reçoivent une dose de propanolol ou du placebo, selon le cas. Après quelques
semaines, les patients ayant reçu du propanolol présentaient beaucoup moins
d’épisodes de flash-back et de stress liés à leur état. Même après
l’arrêt des traitements, l’état des participants restait stable et les bienfaits
demeuraient intacts.
« L’action du médicament ressemble un peu au processus de
deuil, qui se déroule sur une période de temps plus longue, dit-il. « Si vous
vivez un deuil, les premières semaines vont être difficiles. Puis les années
passent, et vous vous souvenez de votre deuil, mais vous ne serez pas aussi
bouleversé qu’au début. C’est un peu ce qui se passe avec le traitement. »
Cette recherche fait instantanément penser au film Eternal
Sunshine ot the Spotless Mind, sorti en 2004, dans lequel les personnages
pouvaient effacer des souvenirs de leur mémoire au moyen d’une technologie
d’intervention cérébrale. « La grosse différence, c’est que dans le film, ils
arrivent à effacer complètement les souvenirs. Nous, on n’efface pas les
souvenirs. Les gens se souviennent de leur trauma, mais on atténue la mémoire
émotionnelle », explique le Dr Brunet.
Les personnes victimes d’un événement traumatisant peuvent
voir leur vie complètement bouleversée. « Certaines personnes ne vont plus à tel
endroit, car ça leur rappelle un événement. D’autres n’écoutent plus les
nouvelles, de peur de voir des images qui vont leur rappeler leur trauma. Les
gens deviennent déprimés, ça devient lourd de vivre avec un tel poids. »
Si l’expérience est concluante, le propanolol pourrait
devenir le tout premier traitement pour les victimes de stress post-traumatique.
« Présentement, tout ce qui existe, ce sont les
antidépresseurs. Ce n’est pas très efficace, ça masque les symptômes et quand
on arrête de les prendre, les problèmes reviennent. Il y a aussi la
psychothérapie, qui n’est pas à la portée de toutes les bourses », note le Dr
Brunet.
L’éventuelle commercialisation du traitement ne risque pas de
rapporter une fortune aux chercheurs. Le brevet qui protège le propanolol est
expiré, ce qui fait que le médicament peut être facilement copié, et est donc
peu attrayant pour les compagnies pharmaceutiques. « Autrement dit, il n’y a
pas d’argent à faire avec ça… »