Une Entrevue du
Paradis avec Brian De Palma

Ce fut au début de lannée, le 6 février 2002 pour être
exact, que l'idée commença à germer dans notre esprit. Durant une conférence de presse
au Centre Pompidou à Paris, où allait se tenir une rétrospective de ses films, on
demanda à Brian De Palma s'il avait lui-même choisi BLOW OUT pour ouvrir l'événement.
De Palma mentionna alors que le film était tenu en très grande estime par ses
admirateurs selon les résultats de différents sondages tenus sur Internet. Les sondages
auxquels il se référait alors étaient ceux conduits depuis mars 2000 sur Le Paradis.
Inutile de dire à quel point nous fûmes agréablement surpris de
cette première mention officielle du site par le cinéaste. Dès lors, une entrevue avec
De Palma devint notre obsession commune. Bien que nous y étions presque parvenu à
quelques reprises, cest en septembre que survint notre plus grande déception : au
Festival International des Films de Toronto pour y présenter son dernier film, FEMME
FATALE, De Palma acquiesça finalement à notre demande de le rencontrer sans que
malheureusement nous ne puissions effectuer les arrangements nécessaires à temps. Nos
espoirs demployer lentrevue afin de commémorer le cinquième anniversaire du
site furent pratiquement réduits à néant au moment de la sortie officielle de FEMME
FATALE.

Étonnamment, le destin pris un tournant inattendu au cours des quelques jours qui
suivirent la sortie du film : durant une entrevue avec Bill Fentum, De Palma réaffirma sa
volonté de nous parler. Grâce à lintervention de Fentum et à la réaction rapide
de tous les intéressés, les dispositions nécessaires furent prises afin que De Palma
puissent entrer en contact avec Tony, lAlter Ego anglophone de Carl au Paradis. Le
10 novembre, dans un état desprit des plus généreux, De Palma passa plus
dune heure au téléphone, répondant à toutes nos questions avec enthousiasme,
patience et humour. Nous discutâmes naturellement de FEMME FATALE, mais avons également
profité de loccasion pour aborder divers sujets : de nos films préférés,
CASUALTIES OF WAR et THE UNTOUCHABLES à son tout nouveau projet TOYER, en passant par
l'état actuel du cinéma, de lInternet en général et de notre site en
particulier...
Nos remerciements à Bill Fentum, sans qui
Également à Geoff Beran, Romain Desbiens, Patrice Doré, Brett
Leitner,
Clémence Risler, Annie Rodrigue et Christina Tremblay ainsi que tous ceux qui
nous ont apporté aide et soutien afin que cette entrevue soit une réussite en tout
point.
Par dessus tout, nous tenons particulièrement à remercier Brian De
Palma pour tous ces grands films
réalisés au fil des ans incluant son tout dernier FEMME FATALE : un film qui capture
l'essence même de
cet univers tant sollicité et prisé, le propulsant de ce fait en cinquième position de
notre plus récent sondage.
Ces présents inestimables nous procurent l'assurance d'efforts récompensés et une
motivation supplémentaire pour satisfaire dans le futur, la horde sans cesse croissante
des admirateurs de Brian De Palma.
Bonne lecture!
Carl & Tony
Le Paradis : FEMME FATALE est littéralement un film de rêve. Nous
l'avons vu à quelques reprises depuis mercredi et narrivons pas à lévacuer
de notre esprit. Qu'est-ce qui vous fascine autant à propos des rêves en terme de
thématique dans vos films?
Brian De Palma: Hmm... Voilà une question
intéressante. Eh bien, je crois que je dois être précis et me référer à FEMME
FATALE. J'ai eu cette idée de faire un film noir, mais jestimais que le noir ne
fonctionnait uniquement que d'une manière surréaliste. Ce qui signifiait que je devais
créer un rêve afin dy placer la partie noire de l'histoire. Si vous regardez ces
vieux films noirs et blancs avec leurs scénarios fatalistes et cette manière très
stylisée d'être filmés. Jai pensé que le rêve serait la meilleure façon de
réinventer le tout de façon contemporaine. J'ai donc inclus le mélodrame noir dans le
rêve et y ai utilisé plusieurs phénomènes oniriques. Certaines choses vous arrivent
durant le jour et elles se répercutent dans votre rêve dune manière étrangement
juxtaposée. Et c'est pourquoi la facette noire de lhistoire apparaît de cette
façon. Il ne semble pas que la majorité des gens qui ont écrit sur le film aient vu
cela. Dune certaine manière, ils ne voient pas les
frontières du rêve. Quand ils écrivent au sujet du film, ils le font comme sil
sagissait dun mélodrame noir réaliste, alors quil sagit
dune révision surréaliste du film noir. Il y a des choses qui nont aucun
sens jusqu'à ce que vous y repensiez plus tard
tout comme dans un rêve. Vous avez
toutes ces images sur lesquelles vous devez méditer plus tard : « Pourquoi était-ce
là? », mais la ligne directrice est en fait très simple vous savez : Elle a volé les
diamants, ces types la poursuivent et la tueront. Tout ce qui se produit survient de
manière plus ou moins cohérente en relation avec cette simple prémisse fataliste.
Le Paradis: Par certains aspects, le film rend hommage à quelques-uns de vos films de
suspense antérieurs, et par d'autres, il marque une nouvelle orientation. Le voyez-vous
comme distinct par rapport à des films comme OBSESSION et DRESSED TO KILL ou est-ce
plutôt une progression naturelle?
Brian De Palma : Bien, j'ai approché le tout
dune manière nouvelle. Évidemment, avec ma manière de travailler, vous verrez des
images récurrentes qui apparaissent dans mes autres films. J'ai pensé que je serais
assez rigoureux en essayant de raconter la partie noire de l'histoire dune manière
similaire au genre. Et en même temps, en la stylisant et en y laissant des symboles et
autres éléments iconiques de manière à laisser des indices aux spectateurs pour le
moment où ils y repenseraient plus tard. Par exemple, lidée même du paparazzi qui
la poursuit dans son rêve est le fruit de son imagination. Fondamentalement, le
personnage dAntonio est un artiste obsédé s'asseyant sur un balcon pour prendre
les photos qui composeront le montage photo apparaissant à la fin du film. Son
expérience avec lui, dans la section réelle du film, est celle dun certain type
qui prend une photo d'elle au moment où elle est dans lescalier avec Véronica.
Mais dans son rêve il devient ce personnage obsédant qui détruit sa vie...
Le Paradis: Tous les éléments du rêve sont tirés des objets qui lui sont familiers et
des gens quelle rencontre à l'hôtel mais dans un contexte totalement différent.
Brian De Palma: Tous ces éléments. Les gens
qu'elle voit dans la première partie du film réapparaissent dans le rêve. Les endroits
sont repris. Et au moment où elle rêve, vous pensez que cela se produit réellement,
vous ne dites pas, « Oh, je suis dans un rêve ». C'est quelque chose dautre qui
déroute les spectateurs, car ils se disent « Cela me semble réel », même sil
sagit dun rêve.
Le Paradis: Le film a accumulé les habituelles critiques disparates
que vous semblez toujours attirer mais ce qui est différent cette fois cest que
vous obtenez des éloges de gens comme Jonathan Rosenbaum du Chicago Reader et John Powers
du magazine L.A. Weekly. Dans le passé, ils n'ont pas vraiment été
vos plus fervents admirateurs, mais ils affirment tous deux avoir aimé votre nouveau
film. Dans un autre ordre didées, le film est considéré par nous au Paradis ainsi
que par dautres sites Internet, vos admirateurs les plus inconditionnels, comme
lun des chefs-duvre de votre carrière (meilleur film depuis CARLITO'S
WAY selon le tout dernier sondage). À quoi attribuez-vous la diversité de ces
réactions?
Brian De Palma: On est toujours mystifié de
voir la polarisation dans les réactions. Les critiques semblent assister à la projection
avec en main un ordre du jour sur ce que devrait être un film de Brian De Palma et ils ne
le regardent tout simplement pas. Je donne évidemment beaucoup d'entrevues dans
lesquelles jaffirme que mes films sont conduits par des idées visuelles, et ce
dernier est également mené par la logique des rêves, mais cela ne semble pas faire
grande impression. Ils y vont alors avec leurs idées préconçues à propos des «
clichés depalmiens » qu'ils répètent : « hitchcockien, voyeurisme... » vous entendez
cela perpétuellement et il ne semble pas quils regardent vraiment le film
objectivement.
Le Paradis: Il y a définitivement quelque chose de provocateur dans votre
uvre pour que se manifeste ce quil y a de pire chez certaines personnes.
Brian De Palma: Oui. Certainement.
Le Paradis: Ce qui est en soit un compliment.
Brian De Palma: Oui, je le crois. Car en jetant
un coup dil aux films quils aiment vraiment, vous secouez la tête et
vous dites : « hein? »
Le Paradis: Vous remettez apparemment en cause leur vision de ce qu'un
« bon film » est censé être.
Brian De Palma: Oui. Je suis toujours à
remanier la forme, ce qui ne rend pas le spectacle des plus commodes. Mes films remettent
en question votre relation au spectacle que vous observez.
Le Paradis: Hormis RAISING CAIN en 1992, vous
n'aviez pas réalisé ce genre de suspense érotique, dont FEMME FATALE fait partie, dans
lequel vous vous étiez spécialisé au début de votre carrière. Était-ce une décision
consciente de votre part? Étiez-vous fatigué du genre ou avez-vous seulement voulu
explorer d'autres avenues pendant quelques temps?
Brian De Palma: Eh bien, cela ne se passe pas
vraiment de cette façon. Jai passé une année très intensive à réaliser MISSION
TO MARS, et j'ai seulement voulu me retrouver ailleurs et voir ce qui se passerait.
Jai fait cela très souvent dans ma vie, je me prends en main et change
dendroit pour quelques temps sans plan particulier. Quand je suis arrivé à Paris,
je vivais dans un hôtel près des Champs Élysée, et j'ai eu cette idée de faire un
film noir contemporain. Je me suis demandé : « Comment vais-je bien my prendre? »
Alors j'ai eu l'idée de mettre en scène cette séquence onirique qui expliquerait la
stylisation. Puis jai eu cette idée à laquelle javais pensée il y a
plusieurs années : une femme fatale est impliquée dans un vol, il y a les revirements
habituels, elle senvole avec le butin et s'enfuit à travers le pays. Elle se cache,
aboutie dans une petite ville, elle s'assied dans un bar et une vieille dame vient à elle
en lui disant, « Irma, je suis si désolée pour vous, cest une si grande perte.»
Et Laure secoue la tête, se demandant pourquoi cette femme lappelle Irma. Puis elle
se rend à la gare d'autobus dans le but de quitter cette ville et le type lui vendant le
billet lui demande « Irma, nallez-vous pas à l'enterrement? » Elle réalise alors
quelle ressemble exactement à Irma. Elle simmisce dans la vie d'Irma. Irma
est suicidaire et elle prend sa place. Cette idée que javais eue il y a plusieurs
années est devenue la base FEMME FATALE.

Le Paradis: En parlant de la base du film, vous avez décrit FEMME FATALE comme faisant
partie du même genre que MULHOLLAND DRIVE...
Brian De Palma: Effectivement.
Le Paradis: Lequel, selon ce que nous avons entendu dire, vous
navez pas vu jusqu'à ce que le tournage soit complété...
Brian De Palma: Non, je ne l'ai pas vu
jusquà... je crois que cétait
jai terminé le tournage de FEMME
FATALE en mai et je n'ai pas vu MULHOLLAND DRIVE jusqu'au mois de janvier suivant. Et j'ai
été renversé, car jai pu constater que Lynch avait évolué dans le même
territoire que javais exploré.
Le Paradis: À un certain moment, il fut rapporté que vous planifiez
avoir Lynch dans le rôle du réalisateur dans la séquence à Cannes.
Brian De Palma: C'est vrai.
Le Paradis : Si cela avait fonctionné, il aurait alors
vraisemblablement été là pour présenter...
Brian De Palma :
MULHOLLAND DRIVE
Le Paradis : Ce qui aurait été le « film dans le film » dans FEMME
FATALE...
Brian De Palma :
Effectivement.
Le Paradis: Vous ne pouvez pas être plus postmoderne que cela,
nest-ce pas?!
Brian De Palma: (rires) Non, certainement pas!
Le Paradis: Pourquoi cela na-t-il pas fonctionné comme prévu?

Brian De Palma: Eh bien, quand je lui ai demandé la première fois, il a dit : «
Certainement, j'aimerais bien. » puis, il a réalisé quil devrait être sur les
lieux du tournage durant quelques nuits afin de terminer la séquence, et à ce moment, il
ma dit : « Cela nécessitera trop de temps, je ne peux le faire. » Alors je me
suis tourné vers mon ami français, le réalisateur Régis Wargnier.
Le Paradis : Et cela a terriblement bien fonctionné. Il est
merveilleux dans le film. Particulièrement durant les deux plans où il continue à jeter
un coup dil sur le siège vide à côté de lui.
Brian De Palma : Oui.
Le Paradis: En écrivant FEMME FATALE, vous avez dit que l'inspiration
initiale vous est venue au moment où vous accompagniez votre amie sur le tapis rouge à
Cannes...
Brian De Palma: Effectivement.

Le Paradis: Elle était escortée par des gardes du corps, car elle
portait des bijoux dispendieux, et vous pensiez à la possibilité que quelqu'un puisse
essayer de les voler, ce qui vous conduit à votre séquence d'ouverture. Est-ce un
incident isolé ou si vous travaillez souvent de cette façon, en vous inspirant
dévénements de votre vécu?
Brian De Palma: Je le
fais tout le temps. La plupart des idées de mes films proviennent des expériences que
j'ai eues. La création entière du montage photo à la toute fin du film est une chose
sur laquelle nous avons travaillé mon frère et moi pendant les cinq mois qui ont
précédés le tournage. De même, j'ai passé des mois et des mois à explorer Paris afin
dy trouver des lieux de tournage et par conséquent, une grande partie provient de
moi, arpentant les rues tout en interagissant avec l'environnement et les gens.
Le Paradis: Le fait de travailler à Paris sur un projet indépendant
semble vraiment vous avoir permis de pousser votre imagination et vos habiletés
techniques à leurs limites. Cest très libérateur de simplement observer le film.
Comment se déroula lexpérience du tournage?
Brian De Palma: C'était très plaisant, j'ai
vraiment eu du bon temps. Le projet entier fut béni d'une certaine manière, car je
nétais allé là-bas que pour traîner. Puis j'ai eu cette idée et je l'ai écrite
très rapidement. Par lentremise dun ami, j'ai alors rencontré Marina Gefter
qui m'a présenté à Tarak Ben Ammar, lequel a aimé le manuscrit et a dit « Faisons-le
». Tout sest mis en place de manière très favorable. Ce qui n'est pas le cas
habituellement dans ce genre de chose. Cela prend un bon moment avant de conclure les
ententes où vous devez obtenir des avances des distributeurs dans plusieurs pays. Il a
monté le projet entier à lui tout seul. Et puis nous sommes passés par un long
processus de choix des acteurs. C'était, je dirais, l'aspect le plus long du film
trouver les acteurs...

Le Paradis: Et apparemment Rebecca Romijn-Stamos n'était pas votre premier choix.
Brian De Palma: Elle fut la dernière que nous
avons rencontrée.
Le Paradis: Mais cela s'est avéré être un accident inspiré, si on
peut le formuler ainsi...
Brian De Palma: Exactement. Le film entier fut
rempli daccidents inspirés...
Le Paradis : Tout à fait. Et elle est superbe dans le film.
Brian De Palma : Merci.
Le Paradis: Est-ce que l'utilisation de DOUBLE INDEMNITY dans la séquence
douverture est simplement une façon pour vous de signaler aux spectateurs à quel
genre de film ils doivent sattendre ou y a-t-il là une signification
supplémentaire?
Brian De Palma: Il y a plusieurs significations.
Cela met en place lesprit même du film. À plusieurs reprises, il mest
arrivé de mendormir en écoutant de vieux films au lit et ils devenaient alors
partie intégrante de mes rêves. Jai donc utilisé cette idée dentrée de
jeu. Cela va être un rêve noir. Tous ces films sont pour nous des rêves à présent. Et
puisque DOUBLE INDEMNITY est la quintessence du film noir, c'est un
magnifique endroit pour débuter. J'aime bien la manière dont Laure réfléchie sur
l'écran de télévision contre les images de Barbara Stanwyck et Fred MacMurray.
Jai découvert ce genre de juxtapositions parallèles en tournant ; elles ont
simplement émanées de la caméra alors quelle était en mouvement. Cétait
parfait.

Le Paradis: La manière avec laquelle la détonation du revolver est utilisée dans le
film, juste au moment où les mots "Femme Fatale" apparaissent à l'écran est
une idée superbe...
Brian De Palma : Oui.
Le Paradis : Cela nous fait sursauter à chaque fois.
Brian De Palma : (rires).

Le Paradis: De même durant les premières minutes de cette séquence, nous n'avons jamais
un bon aperçu du visage de Laure. Tout comme Eliot Ness dans THE UNTOUCHABLES, elle nous
est présentée de dos et avec des gestes silencieux. Est-ce que cette façon de retenir
linformation est quelque chose que vous faite pour garder les spectateurs en alerte?
Brian De Palma: Absolument. Vous voulez toujours
donner à vos personnages une entrée très dramatique. La première fois que vous la
voyez réellement cest au moment où elle embrasse Veronica dans la salle de bains.
Auparavant, c'était de dos ou lorsquelle passe devant nous. Puis nous sommes
au-dessus d'elle et elle savance avec ce baiser passionné.
Le Paradis: Est-ce que loeuvre de lun des réalisateurs
français de films noirs tels que Melville, Clouzot ou Chabrol a influencé le style du
film?
Brian De Palma: Vous savez, j'ai naturellement
vu tous ces films. Ils sont tous dans mon esprit dune certaine façon, mais je ne
peux nommer aucune référence spécifique en relation avec le film. Je cite une phrase de
DOUBLE INDEMNITY dans le texte de Laure : « Je suis pourrie, pourrie jusquà
los » Mais cest tout. C'est un genre si facilement identifiable et il y a
tellement de manières de laborder.
Le Paradis: Le thème du double est tout aussi proéminent dans ce
film qu'il le fut tout au long de votre carrière. Quest-ce qui est, selon vous, à
lorigine de cette obsession et pourquoi la retrouve-t-on si souvent dans vos films?
Brian De Palma: Voilà une question à laquelle
je nai pas de réponse ; on ma demandé cela souvent et jy ai beaucoup
réfléchi, mais je narrive pas à lexpliquer vraiment. La plupart de ces
détails qui apparaissent à plusieurs reprises dans mes films, après une longue analyse,
vous arrivez généralement à savoir doù ils viennent. Cela peut vous prendre des
années pour arriver à mettre le doigt dessus...
Le Paradis: Cela peut même ne pas être à vous de le faire...
Brian De Palma: Non, non cest bon de
savoir doù cela provient. Vous savez, il ne me vient pas en tête
dexpérience à la Dr. Jekyll et M Hyde... Bien que je me souvienne dêtre
allé en Italie une fois et dy avoir vu un type qui ressemblait à mon frère comme
deux gouttes deau. Je veux dire -- je croyais vraiment que cétait lui.
Cest quelque chose qui a marqué mon esprit durant de nombreuses années
de
tomber sur quelquun qui vous ressemble autant et jai pensé à plusieurs
manières demployer cela dans des films de suspense.
Le Paradis: Votre directeur photo sur FEMME
FATALE était Thierry Arbogast qui, soit dit en passant, a fait un travail incroyable.
Nous avons lu que vous aviez vu et aimé son travail avec Luc Besson. Avez-vous déjà vu
un film qu'il a tourné auparavant intitulé LAPPARTEMENT...
Brian De Palma: Oui, tout à fait. J'ai vu le
film et j'ai rencontré le réalisateur.
Le Paradis: Après avoir travaillé si longtemps avec Stephen Burum, y
a-t-il eu des ajustements nécessaires avec Arbogast ou vous êtes-vous entendu
immédiatement?
Brian De Palma: Non, pas du tout. Le courant a
tout de suite passé entre nous. Cest un admirateur de mes films depuis des années.
Sa fille se prénomme même Carrie. Il était très excité à lidée de travailler
avec moi et il tourne dans ce style-là de toute façon. Nous avons regardé beaucoup de
films noirs pour arriver à obtenir cette atmosphère. À un certain moment, nous avons
même pensé tourner le rêve en noir et blanc, mais jai pensé que cela nous
trahirait. Nous avons donc abandonné cela en faveur dun usage très stylisé de la
couleur.

Le Paradis: Voyant à quel point votre expérience avec FEMME FATALE
fut positive, vous voyez-vous retourner faire un film dans le système de Hollywoodien?
Projetez-vous travailler avec un studio majeur dans le futur ?
Brian De Palma: J'aime
aussi bien lun que lautre. Je trouve des avantages aux deux systèmes. Cela
fut comme « Mon Aventure Européenne. » J'ai des plans pour faire un autre film là-bas,
mais je lis également plein de choses provenant des studios. J'aime travailler avec
différents producteurs, différents scénaristes. Ainsi, c'est la variété qui me
séduit. Je ne pense pas que je devrais faire la même chose à plusieurs reprises. C'est
pourquoi vous me voyez faire ces virages étranges... Vous savez, vous lisez toutes sortes
de choses du genre « Il fait un travail de commande » ou « Il doit faire un film
hollywoodien ». Je choisis ce matériel parce que je pense quil est bon. Je peux
avoir mal jugé le matériel ou mal jugé ma capacité à en tirer quelque chose. Mais ce
n'est pas parce que je me dis, « Mon Dieu, je dois faire un film hollywoodien ! Quel
manuscrit ai-je sur mon bureau? » Je lis et développe des manuscrits constamment, mais
bien souvent, je ne les réalise pas car je ne sens pas quils soient assez bons. Les
réalisateurs comme moi, qui travaillent continuellement durant toute leur carrière avons
un il sur tout ce qui se passe et en discutons entre nous. Avec les autres
réalisateurs de ma génération cest toujours « Avez-vous vu ce manuscrit?
Avez-vous vu celui-là? Que pensez-vous que nous puissions faire avec celui-ci et bla bla
bla bla bla? » Et vous devez avoir un réel désir dy travailler et pensez que vous
pouvez y apporter quelque chose de spécial. Je pourrais passer en revue chacun des films
que jai faits et vous donner les raisons exactes pour lesquelles j'ai accepté de
les faire. Cela naurait rien à voir avec les raisons pour lesquelles les gens
pensent que je les ai faits. Par exemple, prenons CARLITOS WAY. Eh bien, voulais-je
vraiment tourner un autre film de gangster latino avec Al Pacino? Pas particulièrement.
Je lavais déjà fait et jétais content du résultat, mais j'ai tellement
aimé le manuscrit que je me suis dit « Je dois le faire », cest un si bon
scénario. Cest pourquoi jai fait CARLITOS WAY et jen suis très
heureux.
Le Paradis: Nous vous dirions également que vous avez fait un bon
choix (rires). Au sujet de votre prochain film, nous avons appris quil va être
également produit par Tarak Ben Ammar et sera tourné en Italie...
Brian De Palma: C'est un
film basé sur un livre et la pièce de Gardner McKay intitulé TOYER. Des gens ont
essayé de le développer durant des décennies. Cest un psychodrame très intense
entre deux personnages, mais personne navait trouvé le moyen de ladapter et
de le faire fonctionner comme un film. J'ai eu une idée sur la manière de le faire
l'année dernière et je l'ai adapté. Cela nous a pris un certain temps pour obtenir les
droits du livre, car Gardner est décédé l'an dernier et nous avons dû faire affaire
avec sa succession et sa veuve. Finalement, nous avons pu conclure une entente. C'est un
livre très terrifiant. Il la été pendant plus de trente ans...
Le Paradis: Est-ce c'est le film effrayant auquel vous avez fait référence au
cours de la dernière année?
Brian De Palma: Oui.
Le Paradis: Y a t-il du vrai à propos des allégations voulant que
John Travolta y tiendrait un rôle?
Brian De Palma: Ah
Eh bien, nous sommes en
plein processus pour trouver les acteurs. Là encore, cela dépend beaucoup de leurs
disponibilités et du moment où nous allons tourner. Mais vous savez, c'est ce qui se
passe actuellement. Dès que j'aurai quelque chose à rapporter, vous le saurez.
Le Paradis: (rires) Merci beaucoup! Si vous ny voyez pas
dinconvénients, serait-il possible daborder quelques autres sujets?
Brian De Palma: Oui, absolument. Allez-y.
Le Paradis: Excellent. Retournons en arrière sur deux de vos films
précédents. Lune des performances les plus déchirantes que lon retrouve
dans vos films fut celle de Thuy Thu Le pour le rôle dOahn dans CASUALTIES OF WAR.
Était-ce aussi exigeant physiquement et émotionnellement que cela le semble à
lécran?
Brian De Palma: Oh ce fut
tout simplement
agonisant. Le film entier fut agonisant. Et ce fut très difficile
de trouver une actrice vietnamienne parce qu'il n'y en existait pas. Nous avons regardé
partout dans le monde, et l'avons trouvée à Paris.
Le Paradis: Elle n'a jamais joué dans autre chose auparavant ni
depuis, nest-ce pas?
Brian De Palma: C'est exact...
Le Paradis: Ce qui ajoute à la vraisemblance de sa performance et du
film lui-même. Cest comme sil sagissait dun fantôme qui
n'existait que dans ce film.
Brian De Palma: Oui. C'est une performance
remarquable. Elle habite à Paris maintenant. Je crois quelle a épousé un
dentiste.
Le Paradis: (rires) Eh bien cela gâche un peu
Brian De Palma:
Le mystère sest
envolé (rires).
Le Paradis: CASUALTIES OF WAR semble marquer une étape importante
dans votre carrière, car tout comme pour BLOW OUT, vous y avez mis à contribution tout
votre savoir-faire, vos thèmes les plus familiers ainsi que votre style visuel pour faire
un film d'une façon plus sérieuse et avec plus de grandes implications morales que vous
laviez peut-être fait avec certains de vos récits à suspense. Il est évident
qu'avec CASUALTIES OF WAR, vous faisiez votre grande déclaration. Est-ce que
léchec de tant de personnes, de critiques et même du public à reconnaître le
film comme le chef-duvre qu'il est, vous affecta de quelque façon,
personnellement ou professionnellement?
Brian De Palma: Oh, ce fut
très
regrettable. Jai passé des années à essayer de mettre ce projet sur pied.
Jai lu larticle qui inspira le film dans le NEW YORKER vers la fin des années
60. J'ai essayé de mettre la main sur ce projet à cette époque. Il a été acheté,
revendu et plusieurs réalisateurs sy sont vus impliqués. Ce fut seulement en
raison du succès de THE UNTOUCHABLES que jai eu la chance de le développer. Et ce
ne fut quen raison de limplication de Michael J. Fox et du fait que Dawn Steel
avait pris le contrôle de Columbia que le film fut produit. Là encore, cest
lune de ces choses où vous vous avérez être au bon endroit, au bon moment.
Jusque-là, personne n'avait voulu faire ce film. Ce fut une expérience agonisante, tout
le projet, le tournage, lécriture du manuscrit. Mais jai senti quil
était très important dexprimer cette vision de la guerre, comme cela était écrit
dans cet article dévastateur de Daniel Lang.
Le Paradis: Absolument. Vous avez mentionné THE UNTOUCHABLES.
Certains l'ont considéré comme nétant peut-être pas aussi personnel que certains
de vos autres films. Mais l'utilisation de vos thèmes habituels tels que le double et le
transfert de pouvoir le relie clairement à vos films les plus personnels. Les scènes
entre Ness et Malone, la séquence de lescalier, la poursuite sur le toit...
Diriez-vous que vous avez transformé le manuscrit de façon à exprimer ces thèmes? Ou
est-ce que vous les avez détectés instinctivement dans le manuscrit là où un autre
réalisateur ne laurait pas fait?
Brian De Palma: Eh Bien, vous êtes attiré à
certain sujet en raison de ce que vous aimez, et conséquemment les thèmes et la manière
de tourner les séquences
Quand vous travaillez à partir du manuscrit de
quelquun d'autre, comme pour MISSION: IMPOSSIBLE, vous voyez ces immenses scènes et
vous y réagissez. Ma première idée pour MISSION: IMPOSSIBLE était de renverser le
tout. Dans la première mission nous ferons ce qui ne se produit jamais dans la série
télévisée : Nous tuerons tout le monde. Ainsi, dans
THE UNTOUCHABLES il y avait cette très forte relation entre les personnages dEliott
Ness et de Malone, et naturellement tout ce fameux dialogue David Mamet. À partir de
cela, nous avons construit le tout à la manière dun western mélodramatique.
Cest comme un film de John Ford, avec les bons et les méchants. Et puis,
l'opportunité de tourner certaines scènes anthologiques sest produite. La
séquence des escaliers est venue d'une nécessité économique parce quà l'origine
ce devait être la poursuite dun train. Et vous savez, des poursuites de voiture et
des poursuites de trains sont des scènes qui ne minterpellent pas
particulièrement. Je pense que cest un genre avec lequel on ne peut plus rien
faire. Tout a été tourné. Tout que vous pouvez faire est de vous répéter. Billy
Friedkin l'a fait dans THE FRENCH CONNECTION il y a une centaine dannées et vous ne
ferez jamais une meilleure poursuite que celle-là. Laissez tomber. N'essayez même pas.
Ainsi, je nétais pas du tout malheureux de ne pas faire cette poursuite, où le
comptable monte dans un train et quils montent dans une voiture et commencent à
poursuivre le train... Quand cela est devenu économiquement infaisable, j'ai dit «
Cest une séquence où ils doivent mettre la main sur le comptable, alors pourquoi
ne le faisons-nous pas dans la gare? Donnez-moi juste un escalier
» Et à partir
là jai orchestré le tout, évidemment inspiré par Eisenstein. Ainsi, étant un
réalisateur, jimagine le film tout en lisant les manuscrits. Et quand vous voyez
certaines parties du scénario que vous pouvez recréer en scènes ou proposer des idées
très visuelles pour raconter l'histoire en question alors vous y répondez. Ceux qui ne
se prêtent à cela, vous les tournez de manière plus simple ou vous ne les faites pas du
tout.

Le Paradis: Il y a cinq ans, quand Carl a inauguré le site, il l'a nommé « Le Paradis
» en raison de la répétition de ce mot dans plusieurs de vos films : PHANTOM OF THE
PARADISE, SCARFACE, CARLITOS WAY. Maintenant, à la fin de FEMME FATALE, il y a
cette autre utilisation dans le café appelé LE PARADIS. Il y a même une image tirée du
film que Carl va employer comme papier peint sur son ordinateur pour le reste de sa vie!
Brian De Palma: (rires)
Le Paradis: Y a-t-il une histoire derrière cela? Un rapport à Dante,
ou peut-être aux ENFANTS DU PARADIS de Marcel Carné?
Brian De Palma: Eh bien non. Là encore,
cest quelque chose que j'ai simplement employé film après film. On vient vous
trouver en disant « Comment allons-nous nommer ce club? » Et c'est soit le Paradiso ou
Club Paradise et cest la même chose avec le Café. Cest seulement quelque
chose qui colle dans votre esprit, que vous aimez et vous le placez continuellement dans
vos films. Je ne peux pas vous donner de raison précise... Ce nest pas sensé être
une longue étude du Paradiso de Dante ou rien de ce genre. Cela semble bien aller et
cest tout. C'est comme de se demander pourquoi certains gens portent les kakis et
dautres portent des jeans? Cest quelque chose que vous aimez et cela continue
à se manifester.
Le Paradis: Au cours de plusieurs sondages successifs, que nous avons
tenus à propos de votre uvre sur notre site, en association avec le site de Bill
Fentum, BLOW OUT a été à plusieurs reprises choisi comme votre meilleur film.
Brian De Palma: Oui...
Le Paradis: Que pensez-vous de cela? Cela vous étonne-t-il
aujourdhui que le film gagne toujours de lestime si lon considère que
ce ne fut pas un succès commercial? Cest un film aussi personnel et obsédant pour
vos admirateurs quil semble lavoir été pour vous au moment où vous l'avez
fait.
Brian De Palma: Eh bien, vous devez les
regarder. Je regarde mes films quand ils sortent en DVD, juste pour voir comment est la
couleur par exemple, puis je commence à les écouter. Et je peux voir à quel point BLOW
OUT est... Vous avez oublié lincroyable conception visuelle et physique du film.
Vous l'aviez oublié, parce que vous avez fait tant de films depuis, mais au moment où
vous le regardez à nouveau, vous vous dites « Mon Dieu! » Tout est si admirablement
conçu et lidée de base fonctionne durant tout le film. Ce que j'ai essayé de
faire était de trouver une manière purement cinématographique d'apporter cette idée à
la conscience du spectateur. Cette idée de synchroniser le son à l'image est lun
des fondements même du cinéma. Ce que savent tous ceux qui ont travaillé dans le
domaine du cinéma, à monter les bandes... Vous savez, essayer de synchroniser le son
afin de mettre une séquence en boîte, cest quelque chose dunique au cinéma. Ici jai créé une séquence où cest la solution du crime.
Et voilà pourquoi je pense que ce soit si ingénieux et pourquoi cela marque l'esprit des
spectateurs à ce point... car cest si cinématographique. Et je pense que là où
FEMME FATALE aura la même habileté, cest en ce qui concerne son impact sur le
subconscient. Les grands films dont je me souviens sont ceux qui sont entrés directement
dans mon subconscient et je ne sais pas pourquoi ils me hantent, ou pourquoi je continue
à penser à eux, ou pourquoi d'une manière postmoderne je continue à essayer de les
recréer, comme VERTIGO par exemple. Cest quelque chose dinexplicable. Ces
images ont été semées dans votre subconscient et vous narrivez plus à les en
faire sortir. C'est pourquoi je pense, quand vous faites un film, vous devez trouver une
manière d'employer cette capacité quont les films à ensemencer le subconscient.
Il y a quelques grands réalisateurs qui ont été capables de le faire et c'est pourquoi
nous n'oublions jamais leurs films.
Le Paradis: Nous avons su que vous aimez visiter le forum de De Palma
sur le site de Bill de temps à autre...
Brian De Palma: Certainement!
Le Paradis: Que pensez-vous de certaines des discussions qui sy
tiennent?
Brian De Palma: Eh bien, je les trouve très
instructives, et entre le site de Geoff et celui de Bill, je trouve toute
linformation que je dois connaître à mon sujet. De plus, votre compréhension
astucieuse de mes films semble apparaître au cours de ces discussions. Vous êtes des
gens qui sont bien en avance sur ce que font les critiques, parce que vous semblez
comprendre ce qui se déroule devant vos yeux et vous êtes en mesure de le communiquer
entre vous. J'ai une grande croyance dans le Net comme dépôt pour notre héritage. Nous
existerons sur le Net. Après que tout ait été dit et fait, nous n'allons pas être dans
une certaine bibliothèque à une certaine université, nous allons être sur le Net. Je
trouve que les gens qui font cela sont les critiques les plus sensibles et les plus
intelligents de mon travail. Ce ne sont pas des
admirateurs désespérément flatteurs. Ils participent à des discussions et argumentent.
Mes films tendent à polariser les gens et ce quils disent à tel ou tel sujet.
J'ai été très étonné, comme je lai dit au début de cet
entretien, que personne n'ait fait allusion au moment où Laure sendort, ce qui est
fait avec tellement de... Ce nest pas comme si elle tombait endormie sans que ce
soit établi. Il y a tous ces bruits très forts et ces images répétées, ces plans
répétés, afin que le spectateur comprenne. Je crois que jai lu un critique, et
cétait peut-être même sur le forum, qui a mentionné cela. Tous les autres, même
les bons critiques ont semblé manquer tout cela. Alors je me dis « Que regardent-ils? »
Le drapeau rouge que jagite nest-il pas assez grand?
Le Paradis: (rires) Tous les signes y sont: laquarium qui déborde, chacune
des horloges à 3h 33...
Brian De Palma: Mais cela embrouille ces
personnes. Cest comme les grenouilles dans MAGNOLIA de Paul Thomas Anderson. Ils
disent « Quest-ce que cest que cela?! » Eh bien, ouvrez votre esprit un peu
plus. Que diriez-vous de la plaie des sauterelles? Ces choses-là se produisent. On se
gratte la tête en se demandant : « Est-ce que ces personnes ont perdu le contact avec
les développements historiques de notre culture au cours des générations? Tout ce à
quoi ils peuvent faire allusion cest FRIENDS et SATURDAY NIGHT LIVE? Est-ce là
toute la gamme de leur expérience? » Ça me stupéfie.
Le Paradis: Sur notre site, Le Paradis, nous
avons un regard plus esotérique sur quelques-uns des thèmes et des sujets abordés dans
vos films. Nous avons plusieurs sections qui traitent des différents aspects de vos
réalisations. Par exemple, dans la section Second Regard, je ne sais pas à quel point
vous êtes familier avec celle-ci mais
Brian De Palma: Oui, je lai vue. Jai
parcouru le site.
Le Paradis: Excellent. Eh bien dans cette section nous faisons ressortir certains
éléments de vos films que lon manque facilement à la première écoute, tout
comme nous venons den discuter concernant FEMME FATALE...
Brian De Palma: Ouf! Vous allez vraiment être
gâté avec celui-là!
Le Paradis: (rires) Il y a certains éléments que lon remarque
par la suite et qui rendent les écoutes subséquentes d'autant plus gratifiantes. Sur le
forum, certains ont nommé leur exemple préféré. Avez-vous un exemple favori de
"Second Regard?" Quelque chose que vous ayez peut-être mis là dans le but que
les spectateurs le voient à la seconde écoute?
Brian De Palma: Ce n'est pas tellement que vous
placez des éléments à remarquer lors de la seconde écoute, mais plutôt que vous
essayez de remplir lécran avec autant dinformation émotionnelle et visuelle
que possible. Mais j'ai peur que le spectateur nait été mal formé durant les deux
dernières décennies avec la télévision et MTV. Ils ne sont plus habitués à regarder
un grand écran et à se laisser imprégner. Si quelqu'un n'est pas là pour tout
expliquer, ils sont perdus. Ils ont vraiment perdu leurs capacités à laisser le cinéma
leur raconter une histoire. Alors mon écran est habituellement rempli déléments,
qui sont soit métaphoriques ou descriptifs. Ou simplement là afin de donner des
indications ou un certain contrepoint à ce qui se passe au premier plan, ce que beaucoup
de gens manquent lors de la première séance. L'écran composite (split-screen) est un bon
exemple de cela, car vous pouvez avoir deux scènes se déroulant en parallèle. Ce qui
est une autre manière de traiter l'aspect visuel du film et de proposer différentes
manières de raconter votre histoire. Je pense quavec le développement de la
prochaine génération des jeux, où ils racontent leurs histoires de sorte que vous
puissiez les approcher de n'importe quel endroit comme « Grand Theft Auto », vous
pourrez vous élever vers le sommet de toutes sortes de façons. Il y a tellement de
manières dont vous pouvez développer un scénario. Cela ouvre plusieurs nouvelles
avenues. Cest comme au moment où Myst a été lancé pour la première fois. À
présent, vous devez découvrir l'histoire tout comme un archéologue. Nos formes
linéaires vont être bannies, car c'est une manière très limitée de raconter une
histoire. Naturellement, si vous traitez l'émotion et le drame vous devez parfois tomber
dans le modèle en trois actes. Ce sont des choses auxquelles je pense tout le temps. Je
regarde constamment la forme, et je me dis, qu'est-ce qui est si particulièrement
efficace au sujet de ces méthodes conventionnelles qui sont constamment utilisées?
Combien de films doivent débuter avec le plan panoramique dun hélicoptère?
Lesprit est perplexe face à la perte de temps sur les écrans et les nombreux
clichés que lon nous présente continuellement. Visuellement, vous savez,
cest tout comme si nous sortions sur la 5ème avenue
« Et alors ? » Ça ne
maximise pas vraiment les choses que vous pouvez faire avec une caméra. Cela
mennuie énormément la plupart du temps.

Le Paradis : Nous avons une autre section intitulée « Le Musée De Palma » qui a été
inspiré par un article du magazine STUDIO, où vous avez énuméré vos diverses
influences en ce qui concerne les films, les livres et la musique. En le lisant, nous
avons appris que vous considériez VERTIGO, REAR WINDOW et NOTORIOUS comme étant des
chef-doeuvre absolus et éternels. Votre obsession pour VERTIGO et REAR WINDOW est
évidemment bien connue, mais votre admiration pour NOTORIOUS fut quelque peu surprenante
puisqu'il sagit également du film préféré de Carl. Pourriez-vous nous dire en
dire un peu plus au sujet de votre amour pour ce film ?
Brian De Palma: Eh bien jaime NOTORIOUS
parce que, à lexception de VERTIGO, c'est Hitchcock à son plus sentimental. On ne
doit pas oublier limportance du facteur émotionnel au cinéma. Lart qui
demeure avec nous est celui qui nous prend au sens visuel, mais il peut également nous
prendre au sens émotif. Voilà pourquoi je pense quil est important de comprendre
que travailler dans le système hollywoodien peut être tout à fait bénéfique.
Hitchcock était un indépendant et voulait tout contrôler dans la mesure du possible,
mais il était sous contrat avec Selznick et il devait faire ces films à sa manière. À
partir de là, vous obtenez quelque chose quHitchcock n'aurait pas pu faire par
lui-même. Cette association le forçait à explorer de nouveaux territoires où il ne
serait pas allé normalement et je pense que NOTORIOUS est un exemple typique de cela. Il
avait ces deux grandes vedettes. Il avait ce fabuleux scénario de Ben Hecht. Il devait
composer avec Selznick qui avait monté l'affaire et lavait vendue au studio RKO. Il
devait également composer avec les patrons de RKO constamment perchés au-dessus son
épaule. Il a livré un film qui ne fut peut-être pas aussi rempli de ces grands moments
cinématographiques pour lesquels il était si bien reconnu, mais cela le força à
raconter cette histoire entre ces deux personnes, et il a trouvé les moyens de le
faire... Vous savez, cette scène incroyable où ils sont chez elle et où il tourne
le tout presque uniquement avec des plans rapprochés sans coupures. Il a trouvé des
moyens de faire en sorte que cela fonctionne pour lui et c'est à ce moment où il se
produit quelque chose de tout à fait unique. Et je peux comprendre la pleine valeur de
cela...
Le Paradis: Et dans ce système, il a filmé lune des idylles romantiques les plus
sombres de toute lhistoire du cinéma.
Brian De Palma: Oui, absolument.
Le Paradis: Parlant de cinéma, êtes-vous optimiste en ce qui concerne
lavenir du cinéma? Verrons-nous un jour un film digital de Brian De Palma?
Brian De Palma : Naturellement, toute cette
technologie me fascine. Je pense que nous traversons une grande époque en ce moment,
parce que vous pouvez faire un film par vous-même avec votre caméra digitale et votre
logiciel Mac Final Cut Pro. Vous pouvez tourner et monter le film. Et tout ce que vous
devez faire cest décrire un script décent et trouver quelques bons acteurs.
Cest un peu comme mettre en scène une pièce de théâtre. Pouvez-vous rassembler
le talent nécessaire? Vous avez même accès à une certaine diffusion étant donné que
nous avons des connections Internet de plus en plus rapides. Il y a des films qui y jouent
en ce moment. Cela ne fonctionne pas très bien, mais ils sont là. Ce sont les premières
tentatives de raconter une histoire et je pense que c'est fabuleux parce que maintenant
vous ne pouvez plus dire, « Eh bien, je n'ai pas eu assez d'argent pour faire ceci ou
cela. » Tout dépend de vous à présent. Vous pouvez faire un film pour 5 000 ou 10 000
dollars. Vous pouvez même le faire pour moins que cela. Il vous faut deux personnes dans
une pièce et, en somme, cela dépend de votre appétit ou de vos ressources. Mais
survient alors le vieux problème, tout comme pour celui dun premier roman : «
Pouvez-vous arriver à le faire lire à quelquun? Pouvez-vous arriver à le faire
regarder à quelqu'un? » C'est toujours la prochaine étape. Je pense donc que nous
allons voir toutes sortes d'histoires différentes qui seront diffusées. Des films qui
seront faits surtout selon un modèle romanesque où tout ce quil faut cest
vous et du papier. À présent ce sera vous, une caméra digitale et votre ordinateur.
Vous allez raconter l'histoire, vous allez en faire le montage et vous allez la mettre sur
le Net. Et le résultat sera aussi bien ou aussi mauvais que vous lêtes (rires).
Le Paradis : (rires) Si un certain bienfaiteur ou un directeur de
studio bienveillant vous disait « Brian, j'aime vraiment vos films. Vous êtes un génie.
Voici 80 millions de dollars. Tournez le film que vous voulez sur le sujet de votre choix.
» Quel serait ce film?
Brian De Palma : Ce
serait probablement THE DEMOLISHED MAN ou MR. HUGHES.
Le Paradis : Nous avons beaucoup entendu parler de ces deux films.
Cest une question dont la réponse est évidente mais
Est-ce frustrant
davoir un projet qui vous est si cher, qui prend tellement de temps à se
développer ou qui ne se réalisera peut-être jamais?
Brian De Palma: Eh bien, il y a l'histoire de
CASUALTIES OF WAR qui ma fait languir pendant presque vingt ans avant que je
réussisse à la réaliser. Et THE DEMOLISHED MAN est un film que jai essayé de
mettre sur pied tout au long de carrière. J'ai écrit le premier scénario alors que
j'étais un étudiant de première année au collège, mais l'espoir est éternel! MR.
HUGHES est un si grand projet que vous devez avoir fait un succès incroyable afin de
pouvoir faire un film comme celui-là. Naturellement, maintenant tout le monde qui fait un
film de Howard Hughes et ces projets durent environ cinq minutes. Jusqu'à ce que
quelqu'un se rende compte de combien cela coûtera, puis ils sévanouissent. Alors,
tout comme la participation de Michael J. Fox avait contribué à mettre sur pied
CASUALTIES OF WAR, peut-être que par un incident hasardeux, nous arriverons à donner ce
rôle à quelquun et que lun de ces films se fera, car ce sont deux projets
vraiment fabuleux.
Le Paradis : Quelques admirateurs sur le forum ont déploré le fait que vous
n'ayez enregistré aucune piste de commentaires pour les versions en DVD de vos films.
Même sur les éditions spéciales, avec tous leurs suppléments, il ny a pas de
commentaire du réalisateur. C'est une pratique si courante à présent que même sur des
films d'Adam Sandler le directeur fournit un commentaire! Y a-t-il une raison pour
laquelle vous avez choisi de ne pas le faire?
Brian De Palma: Je crois que cest en
raison de lénorme quantité de travail. Je l'apprécie quand d'autres directeurs le
font. Je parlais justement à Spielberg de cela hier soir étant donné quil n'en a
jamais fait une lui non plus. Il croit que cest parce qu'il aime conserver un peu de
mystère mais je n'ai pas ce sentiment. Je me dis plutôt « Mon Dieu! Je dois m'asseoir
ici et y aller de mémoire avec tout cela! Je ne pense pas que je peux faire cela. »
Peut-être plus tard, quand je serai assis sur ma véranda à 82 ans, si jarrive à
me rappeler de quoi que ce soit, jen ferai une ou deux. Alors, fondamentalement
c'est un problème de temps, comme je le disais plus tôt, juste de se reposer et... Mais
il y en a quelques-uns de merveilleux qui sont remplis d'information fascinante et vous
vous devez vraiment de les apprécier.
Le Paradis : Partageriez-vous avec nous les titres de vos plus
récents achats en DVD?
Brian De Palma: (pensant
tout haut) Hum, mes derniers achats de DVD... Laissez-moi y penser... Quai-je
acheté? Bien, j'ai acheté DONT LOOK NOW, lequel nétait pas disponible en
DVD auparavant. J'aime la façon avec laquelle Roeg a tourné Venise à cette période.
J'ai toujours voulu tourner un film à Venise en hiver. J'ai également acheté L.A.
CONFIDENTIAL récemment. C'est très bon film noir...
Le Paradis: Et un bon DVD également. Avec plusieurs suppléments...
Brian De Palma: Et j'ai acheté le MEMENTO. Ah,
le plus récent que j'ai acheté était MULHOLLAND DRIVE! (rires).
Le Paradis : Oh ! (rires). Un film sans chapitre...
Brian De Palma: Oui, je sais ! Et c'est le plus
récent... Je lai encore regardé l'autre jour. Vraiment fascinant.
Le Paradis: DONT LOOK NOW est un choix intéressant. Il a
toujours semblé être l'une des choses se rapprochant le plus dun film de De Palma
sans être un film de De Palma. Pino Donaggio a fait la trame sonore et certaines parties
sont semblables à ce qu'il a fait plus tard dans CARRIE. Le tout est basé sur une
histoire de Daphnée du Maurier qui est un lien à Hitchcock. Visuellement, c'est un film
superbe...
Brian De Palma: Oui, absolument. Je n'ai pas
regardé celui-là en DVD. Je l'ai ici, mais le dernier que j'ai regardé était
MULHOLLAND DRIVE.
Le Paradis: Eh bien, il y a encore un millier de questions que nous
pourrions vous poser, mais nous savons que nous ne pouvons vous garder toute la journée.
Nous voulons seulement vous remercier davoir pris le temps de faire cela...
Brian De Palma: Eh
bien
Comment vous êtes-vous rencontrés?
Le Paradis: Sur le forum de Bill. Et par la suite, Carl m'a expédié
un courriel me demandant si je voulais le dépanner avec la version anglaise de son site.
Il est du Québec, et naturellement le français est sa langue natale...
Brian De Palma: Où habite-t-il ? À Montréal ?
Le Paradis: Oui, à Montréal. Je suis tombé sur le site de Bill il y
a presque trois ans maintenant, simplement comme un admirateur de votre oeuvre. Carl et
moi nous nous sommes tout de suite entendus. Nous avons commencé à travailler ensemble,
une chose en a entraîné une autre et maintenant nous vous parlons !
Brian De Palma: Eh bien, j'essaie de parler avec
tous mes sites Internet... Incluant celui de mon diplômé de France...
Le Paradis: Romain! Cest un type sympa, un vrai personnage...
Brian De Palma: (rires) Incroyable !... Et Geoff,
en voilà encore un...
Le Paradis: Absolument. Geoff est également un bon ami...
Brian De Palma: Avez-vous rencontré lun
dentre eux?
Le Paradis : Seulement via le forum, des courriels privés et des
appels téléphoniques à loccasion. Nous avions fait des plans de nous réunir pour
une convention quelconque et même pour une réunion moins formelle concentrée autour des
rétrospectives d'abord au American Museum of the Moving Image puis l'année dernière au
Pompidou à Paris, mais jusqu'ici nous n'avons pu réaliser cela. Je suis sûr que nous le
ferons un jour...
Brian De Palma : Eh bien, vous êtes un bon
groupe, continuez votre bon travail!
Le Paradis : Merci beaucoup. Et faites de même!
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