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Extrait de
Langues de feu
Lorsque j'ai fleuri sa tombe au matin du dixième anniversaire de sa mort, le gardien du cimetière a tranché : "
Vous avez tout fait de travers ". Nous avions commis une triple profanation du cimetière israélite du Cajú de Rio de Janeiro, Brésil : l'homme qui m'accompagnait n'avait pas mis la calotte juive en pénétrant dans le lieu du culte; j'avais déposé trois roses sur la tombe, mais ce sont des cailloux -- ai-je par la suite appris -- qu'il fallait laisser en signe de notre passage; enfin, nous avions photographié la pierre tombale. Le cerbère était outré. (…)
Extrait
de Désert désir
C’était
l’époque où j’hésitais entre la sainteté et la sagesse. À l’heure où les gourous
en tout genre ravageaient l’Occident. Où les sceptiques essaimaient sur une
terre polluée par le scientisme ambiant. Où les malades de la civilisation
répondaient en nombre à l’appel de la mort. Où les déprimés, les ténébreux et
les ironiques avaient bonne presse dans les journaux et la littérature. Moi,
j’étais si vivante. Je voulais chanter pendant que le monde étouffait, que la
planète hurlait. Chanter loin des chasseurs assassins. Chanter, oui, mais pas
n’importe quoi. Chanter une nudité rivale de celle des corps exposés à la
vitrine des sociétés américaines à l’aube du 21e siècle. Chanter une clarté
totalement démodée et une paix qui, foi de moi, se dégusterait un jour.
(...)
Extrait de
Rencontres brésiliennes
(…) Elle m'habite depuis quelques années déjà. Au début de 1983, cinq ans après son décès, je me rendais au Brésil pour soulever les voiles de l'énigme Clarice. Même si je ne croyais pas à Clarice la mystérieuse. Elle n'était pas le mystère : le mystère était hors d'elle, autour d'elle. il prenait la forme des simples objets -- une table -- des plus évidents -- un
oeuf; des animaux les plus négligés -- les poules que, petite, elle savait imiter -- les plus détestés, les cafards. À bien y penser, les phénomènes naturels sont les plus surnaturels de tous :
n'existe vraiment, selon moi, que la magie. Les phénomènes naturels surtout sont les plus magiques. Je ne cherche pas le magique du surnaturel. Mais je frissonne toute quand, comme c'est un jour arrivé, j'étais angoissée et solitaire et sans futur -- quand soudain, sans avis préalable, au crépuscule, tomba une pluie qui a déchargé toute mon énergie électrique et m'a calmée en me faisant dormir, profondément soulagée. La pluie et moi avons eu un rapport magique. (…) Je considère aussi comme magique l'inexplicable soleil qui réchauffe mes entrailles. Magique aussi que nous ayons inventé Dieu et, par miracle, visé juste.
Extrait de
Carnaval des
fêtes
(...) "Il
craignait d'avoir signé un pacte avec le diable. Pour l'éternité. En effet, il
se sentait toujours attiré par les champs de repos éternel, ceux du
Père-Lachaise et de Montparnasse, par exemple, où était enterré Sartre sur la
tombe de qui avait uriné, m'apprenait-il en riant, une personnalité française
afin d'exhiber son audace iconoclaste. Grâce à un nez ultra-fin, Julio disait
humer l'odeur des cadavres récemment ensevelis. «Évidemment, tu sens surtout les
filles.» Je plaisantais afin de m'élever au-dessus de son apparente morbidité.
Bravant des effluves cadavériques sexuellement identifiés, il se refusait
dorénavant l'accès aux cimetières parisiens, passant outre et poursuivant sa
route sur les boulevards. Mais il s'enfermait et peignait des démons."
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