Collaboration spéciale
Sylvia Galipeau
La Presse, Montréal, Dimanche 10 Octobre 2004
La résilience : trop belle pour être vraie ?
La résilience, cette capacité de rebondir après divers traumatismes, est un concept très à la mode dans le monde de la psychologie ces jours-ci. Très à la mode parce que franchement encourageante, permettant d'entrevoir un avenir meilleur pour des enfants ayant vécu les pires horreurs. Mais n'est-ce pas trop beau pour être vrai? Deux spécialistes s'affrontent.
Le grand spécialiste de la résilience, le
psychiatre et éthologue français Boris
Cyrulnik, était de passage à Montréal cette semaine pour débattre de
cette question dans le cadre d'un colloque organisé par l'hôpital Sainte-Justine,
et intitulé «Résilience et intervention clinique, espoir ou utopie?»
Alors que penser? Quand on sait que certaines des plus graves maladies sont
essentiellement génétiques, que certains enfants naissent dans les pires
conditions, bref, quand des destins semblent tout tracés d'avance, peut-on
franchement croire à la résilience? Entre le déterminisme et la résilience,
qu'est-ce qui l'emporte?
Sans grande surprise, Boris Cyrulnik s'est rangé du côté de la confiance
en la résilience. Reconnaissant l'importance de «s'interroger sur les causalités
et les déterminismes quand on réfléchit à la résilience», il a proposé
d'analyser la question non plus de manière linéaire, mais plutôt constellaire,
en un mot «en termes d'une constellation de déterminants».
En réfléchissant en terme de «constellation» et
non de «causalité linéaire», explique le psychiatre, on évite ainsi de tomber
dans le piège du déterminisme, ou encore du «ne que» qui nous enferme dans des
causalités toujours uniques, sans entrevoir la grande variété d'avenirs
possibles.
Ce qu'il entend par «constellation»? Un enfant est entouré d'une «constellation
de figures significatives», a-t-il souligné, mentionnant la mère et le père,
bien sûr, mais aussi les grands-parents, la tante, la gardienne, etc. L'une ou
l'autre de ces figures peut, un jour, jouer un rôle de «tuteur» de développement
et de résilience, et ainsi «souffler sur une braise de résilience». Cette
personne clé agit comme un catalyseur dans la direction non pas du bonheur (ce
serait trop beau), mais d'un développement précis. Pour permettre finalement à
l'enfant de continuer de se développer là où toutes les conditions semblaient au
contraire vouloir l'arrêter.
Un exemple? Les enfants de la Shoah.
Boris Cyrulnik, lui-même rescapé de l'Holocauste, a rappelé certaines
recherches menées auprès de jeunes Juifs âgés de 14 à 16 ans durant la seconde
guerre mondiale. Parmi ce groupe, plus de la moitié avaient été cachés, le tiers
internés dans des camps de la mort, et moins du dixième avaient fait de la
résistance. Soixante ans plus tard, on les a retrouvés. Résultats? Lesquels s'en
sont le mieux sortis? Contre toute attente, alors qu'ils avaient vu la mort de
près et avaient dû se cacher pendant des années, ce sont les jeunes résistants
d'hier qui ont fait preuve du plus de résilience, a rappelé le psychiatre. Parce
qu'après la guerre, ces jeunes ont tissé des liens, se sont entraidés, ont connu
la solidarité, bref, parce qu'ils ont été des tuteurs de résilience les uns pour
les autres, ce sont eux qui ont le mieux survécu au traumatisme de leur enfance.
Ceux qui ont le plus souffert? Les enfants cachés. Ceux que l'on a empêché de
parler, qui ont dû taire leur nom et leur origine et famille. «Parce que on les
a amputés d'une partie de leur personnalité.»
Comme quoi les destins ne sont pas tous déterminés d'avance. Et que ce ne sont
pas forcément les mieux protégés qui s'en tirent.
N'empêche. Certaines réalités cliniques rattrapent vite les chercheurs. Et c'est
sur celles-ci que s'est appuyé Michel Lemay, pédopsychiatre à
l'Université de Montréal, pour donner la réplique à Boris Cyrulnik.
«Le clinique nous place devant la réalité d'un certain déterminisme, a-t-il
déclaré. La société humaine est profondément antidémocratique.»
C'est ainsi que certains enfants, avant même de naître, sont désirés, d'autres
non. Certains poussent (in utero) dans le calme, d'autres non. Certains
viennent au monde dans la joie, d'autres non. Ont les meilleurs soins de base
dans leurs premiers jours, d'autres non. Et ainsi de suite.
«Les abus, les guerres, les folies meurtrières, les injustices entre les pays
riches et pauvres, ce sont des réalités, a souligné le chercheur. Ces injustices
sont inacceptables. Et le fait que certains s'en tirent malgré tout ne peut les
justifier.»
En d'autres mots: «Il n'y a pas de traumatismes sévères qui soient souhaitables,
même si certains sortent grandis par de tels drames.»
Gare à ceux qui pourraient croire le contraire, a conclu
Michel Lemay,
soulignant ici les risques du métier où, parfois, «la passion de soigner peut
devenir une rage.» Et la foi en la résilience n'échappe pas à ce risque,
croit-il, une foi «généreuse», certes, qui pourrait toutefois pousser certains
«à ne s'occuper que de ceux qui s'en tirent.» Et mettre du même coup sur pied un
nouveau déterminisme.